Acte II, scène i, v. 5i/i
« LE MISA.NTIIHOPK J) "3
il gronde sans cesse Célimène; mais il ne peut renoncer à la voir. Il veut sortir de ce salon où elle trône en reine entourée d'une cour frivole ; et il reste. Trompé, il se tourne brusquement vers la sincère Éliante, si bien faite j)Our le rendre heureux, à ce qu'il semble; mais il revient suppliant à Célimène, tout en s'accusant de sa faiblesse. ' ElTorcez-vous ici de paroître fidèle », lui dit-il en une prière émouvante ; et encore :
Ah 1 traîtresse, mon foiblc est étrange pour vous !
Vous me trompez sans doute avec des mots si doux ;
Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée ;
A votre foi mon àme est toute abandonnée ;
Je veux voir, jusqu'au bout, quel sera votre cœur.
Et si de me trahir il aura la noirceur ' .
Knfin, il supporte l'épreuve suprême, la confusion de (lélimène par les marquis, avec un calme apparent qui «loit également coûter à sa jalousie, à son amour-propre, à son humeur franche et rude ; et, seul, le refus de Célimène de le suivre dans sa solitude le décide à rompre avec rlle, parce qu'en lui l'amant et le misanthrope se trou- Nent alors également blessés. « Je vous refuse », lui dit-il. Mot caractéristique : car c'est lui, à vrai dire, qui est refusé ; mais il profite d'un semblant d'olTre de Célimène pour reprendre instinctivement son attitude de justicier. Un homme qui est soumis à de pareilles angoisses, si d'ailleurs il a l'humeur d'Alccste, ne peut que se montrer ms cesse irritable, s'emporter hors de toute mesure, et I 'iitrer sa pensée. Son esprit a se gendarme toujours», nmme le lui dit Philintc. Il traite Philinte de « vil complaisant » pour un compliment fait à Oronle ; il appelle .1 conduite « indigne, lAche, inf;\me » parce qu'il a fait I un indiirérent l'accueil qu'iiiquise la mode ; il lui crie: Ml ! morbleu ! mêlez-vous. Monsieur, de vos affaires », jiiand celui-ci veut lui rendre service; il parle de la
I Veto IV, scviu- iir, V i.'lSncl i 'J i 7)- i Vio.
« colluc » des amants de Gélimène, et annonce aux marquis qu'il ne sortira qu'après eux ; il se déclare incapable de se maîtriser et menace de casser la tête à son valet, s'il ne s'explique promptement.
Voilà pour ses emportements ; que dire de ses exagérations ? Il veut rompre en visière à tout le genre humain, et il a conçu pour lui une effroyable haine ; il ira dire à ila vieille Emilie, sans raison aucune, qu'elle est folle de se mettre du fard ; Oronte, à l'entendre, avait d'abord fait des vers trop précieux ; bientôt il a fait des vers exécrables ; une minute encore, et il est un homme à pendre. Voyez enfin Alceste devenant presque grossier pour Philinte et «'oubliant, lui, l'ennemi des pointes, jusqu'à en faire une effroyable à propos de la chule du sonnet d'Oronte :
La peste de ta chute, empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez ! *
Ce farouche ennemi du monde lui donne la comédie, et d'aulant plus qu'il n'a pu rester complètement en dehors de la corruption ambiante. Non seulement il aime une coquette, mais il emploie pour dire une vérité désagréable des circonlocutions qui ne partent pas d'une entière franchise ; maladroit d'ailleurs dans ses complaisances, il blesse plus par ses précautions mômes qu'un autre ne ferait par la netteté de son langage :
ALCESTE
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.
Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom,
Je disois, en voyant des vers de sa façon,
Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ;
Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements
Qu'on a de faire éclat de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s'expose à jouer de mauvais personnages.