I.i; MlSAMliaOPE
11 apprécie sainement tout ce (jui est honnête, et voudrait bien être le mari d'Éliante, comme il tient à rester l'ami d'Alcesle. Son dévouement à ce dernier est môme singulièrement méritoire, puisque aucune rebufTade ne le dé- ( ourage. Mais les vices qu'il n'aime pas, Philinte les accepte avec trop de facilité. Légèrement sceptique, il paraît s'amuser fort au spectacle un peu démoralisant du monde; et ce salon de la coquette, où Alceste souffre mort et mar- Ivre, lui est pour étudier ce monde un observatoire fort agréable. Sa postérité (car il en aura une, et c'est une preuve de plus qu'il est vivant) fera comme lui, ou un peu moins bien encore. Philinte sourit avec complaisance dans le monde : c'est dans le demi-monde que se promènera le complaisant sourire d'Olivier de Jalin, le héros d'Alexandre Dumas fils '.
Mais, au fait, est-il bien sûr que nous ne soyons pas déjà dans le demi-monde avec Gélimène ? Célimène n'a que vingLans — du moins elle nous le dit, et, cette fois, on n'accusera pas Molière de ne s'être pas inquiété de l'âge de son personnage — , mais elle est veuve, et elle a bien profondément enterré son mari, car il n'en est question en aucune sorte ; nous ignorons tout de ce mari et de l'existence qu'il a faite k sa jeune femme ; il semble n'avoir vécu et n'être mort que pour assurer à Gélimène plus de liberté d'allures et, si je puis dire, des coudées plus franches. De cette liberté comment a-t-elle usé? Les insinuations d'Arsinoé sont-elles calomnieuses? Les lettres (pie montrent les marquis au dénouement sont-elles sans gravité profonde ? Alcestc, qui se déclare trahi, ne prend-il pas le mot dans tout son sens, et n'a-t-il pas des droits sur la coquette, autres que ceux qui peuvent résulter de i rôles plus ou moins aimables? — Il faut savoir entendre
liilos I^jîmaîtn-. linftrntsions de Ihédlrc, !•■• série,
à demi-mot, nous dit G. Larroumet2. Racine prétend que Bérénice n'avait pas eu les derniers engagements avec Titus, mais nous savons bien le contraire par l'histoire; il nous donne Hermione pour une simple fiancée de Pyrrhus, mais une simple fiancée, quand on lui rend sa parole, ne se livre pas aux fureurs d'Hermione ; Molière dit que Gélimène a simplement coqueté avec Alceste, Orontc, * Clitandre et Acaste, mais alors c'est une bien inoffensivc créature que cette Gélimène, et on fait beaucoup de bruit pour peu de chose dans la scène des lettres, au dénouement. Il est bon sans doute de savoir entendre à demi-mot ; mais, quand on se pique d'avoir l'ouïe fine et l'esprit avisé, on risque fort d'entendre ce qui n'a jamais été dit et ce que personne n'a voulu dire. Or, ni la Bérénice de Racine (il ne s'agit pas de celle de l'histoire, Racine ne s'étant jamais astreint à suivre l'histoire servilement), ni Hermione, ni Gélimène n'ont été pour leurs auteurs ce que Larroumet veut qu'elles soient, et les textes le prouvent surabondamment. Larroumet n'aurait raison que si ces trois personnages figuraient dans des pièces du xx*' ou du xix*^ siècle. De nos jours, la littérature n'est pas plus discrète dans ses investigations sur les mœurs que dans ses investigations sur la physionomie, le costume et l'habitation d'un personnage ; elle n'aime pas peindre la passion sans la pousser à ses derniers excès, elle n'aime pas analyser un vice sans lui faire commettre les pires débordements. Une Gélimène qui n'aurait pas trois ou quatre amants paraîtrait par trop une héroïne de pièce ou de roman pour petites pensionnaires, de même qu'une Gélimène dont on ne saurait pas où elle a été élevée, combien de temps elle a vécu avec son mari, de quelle fortune elle dispose, quel quartier et quelle rue elle habite, quels cos-
I. Racine (collection des Grands Ecrivains français)^ p. 170. Qî. Conférences de l'Odéon, tome XII, Paris, 1900, in-12, p. 187 (Conférence sur Andromaqne') .
u LE MISANTHROPE » "(J
lûmes elle aime à porter et ([uel est le style de son canap*'' ou de ses fauteuils, ne serait pas digne d'être présentée à des gens qui savent la vie et qui ont lu Balzac, Emile Zola ou Paul Bourget. — Cependant, il faut en prendre notre parti. Ni Ilacine, ni Molière n'avaient lu Bourgcl, Zola et Balzac, et ils pensaient que, pour n'avoir encore ( (immis aucun acte dégradant, ni Bérénice, ni Hermione, ni Célimène ne perdaient leur intérêt et leur vérité. Coupables ou non de ce qu'on veut leur attribuer^ elles n'en représentaient pas avec moins de force le regret, la jalousie, la coquetterie. Pas n'est besoin que Célimène s'appelle la baronne d'Ange* pour nous faire comprendre de quels manèges est capable la perfidie féminine et pour être vivante, à la façon dont nous avons tout à l'heure expliqué la vie de l'art.
Voyez-la en face d'Alceste, quand ce dernier agite avec rage le billet qu'elle a écrit à Oronle ; elle avoue ce qu'elle peut avouer, elle nie ce qu'elle doit nier, elle échappe à un éclaircissement difficile par des accents de fierté blessée, elle a recours au grand moyen surtout : « non, vous ne m'aimez pas », et, sans avoir le moins du monde prouvé qu'elle est innoconio, elle reprend tout son empire sur Alceste.
Voyez-la aussi en lace d'Arsinoé. Certes, la scène où t xpliquent ces deux soi-disant amies est caractéristique du dédain de l'art classique pour un certain réalisme : dans la vie réelle, Arsinoé ne déballerait pas dès son entrée chez Célimène, et sans même consentir à s'asseoir, le paquet de méchancetés qu'elle lui apporte ; elle causerait d'abord de choses et d'autres et amènerait de son mieux M> qui est le véritable objet de sa visite. Mais il y aurait là des hors-d'œuvre, du temps perdu sans profit réel, et Molière, autorisé par son public, va droit au plus pressé. Ce
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8o MOLIÈRE
procédé n'empêche pas la scène d'être exquise de vérité et de profondeur.
Quand Arsinoé a feint de rapporter, dans l'intérêt même de Gélimène, les bruits qui courent sur son compte, Célimène n'a garde de s'irriter; elle rend coup pour coup avec un sourire :
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre :
Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre,
J'en prétends reconnoîtrc, à l'instant, la faveur,
Par un avis aussi qui touche votre honneur;
Et comme je vous vois vous montrer mon amie
En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
,1c veux suivre, à mon tour, un exemple si doux.
En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite,
.le trouvai quelques gens d'un très rare mérite,
Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,
Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle : v
Cette afTectation d'vin grave extérieur.
Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence
Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures
Sur des choses qui sont innocentes et pures,
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Vladame, fut blâmé d'un commun sentiment^...
Il serait trop long maintenant de parler des personnages secondaires : je m'en console en songeant aux indications que, chemin faisant, j'ai données surEliante, sur Oronto et sur les marquis. Cependant, saluons au passage ces jeunes fats, que Molière a déclarés indispensables à la comédie dans r Impromptu de Versailles, et qu'il imposera en elTet à la comédie postérieure. Il ne pouvait être question d'une psychologie bien profonde pour ces jolies pou-
I, Acte 111, scène iv, v. ()i3-()')0.
« LE MISANTHROPE » (S
[)ées, toujours souriantes, mais sans cervelle ; Moliorc n'en a pas moins montre avec force, par la scène où ils se communiquent les lettres de Célimène et où ils accablent cette jeune femme, ce qu'il y a de grossièreté et de manque de délicatesse dans leur élégance ; leur portrait n'en est pas moins criant de ressemblance et de vie :
Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
Où prendre aucun sujet d'avoir l'àme chagrine.
J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
Qui se peut dire noble avec quelque raison ;
Et je crois, par le rang que me donne ma race,
Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n'en manque pas.
Et l'on m'a \n pousser, dans le monde, une affaire
D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.
Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goAt
A juger sans étude et raisonner de tout,
A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre.
Figure de savant sur les bancs du théâtre,
Y décider en chef, et faire du fracas
A tous les beaux endroits qui méritent des bas.
Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine.
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
Qu'on seroit mal venu de me le disputer.
Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse ôtre.
Fort aimé du beau scx<', et bien auprès du maître.
Je crois qu'avec cela, mon ch<;r Marquis, je croi
Qu'on peut, par tout pays, élre content de soi ',
« Allons, .saul(3, marquis », a-t-on envie de dire à \caste ; mais, bien que plaisant, le marquis de Molière est trop sérieux encore pour se permettre cet enfantillage : il le laisse pour le marf[uis de llegnard -.