‹ MolièreChapitre 38 sur 104 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

Il4 MOLIÈRE

Térence » dans trois pièces : Amphitryon, 1668 ; r Avare, 1668; les Fourberies de Scapin, 1671.

Il se peut, d'ailleurs, que le hasard seul ait amené Molière à se rapprocher ainsi des anciens. S'il a imité Térence dans les Fourberies, c'est peut-être parce qu'il avait déjà imité Plante dans deux œuvres antérieures ; s'il a imité Plante dans l'Avare, c'est peut-être parce qu'il avait déjà été amené à le fréquenter pour l'Amphitryon ; et, s'il l'a fréquenté pour l'Amphitryon, c'est peut-être parce qu'il avait été frappé du succès persistant au théâtre d'un Amphitryon français, celui que Rotrou avait donné en i636 sous ce titre : les Sosies. En i65o, et plus tard aussi sans doute (mais les preuves nous manquent), les ^^osjes avaient été repris avec un grand succès par le théâtre du Marais, qui avait prodigué à cette occasion les décorations et les jnachines qui constituaient sa spécialité dramatique. De même donc que, trois ans auparavant, Molière avait fait un Don Juan pour profiter de la vogue des Festins de Pierre et pour mieux lutter contre ses rivaux, de même il semble que Molière ait fait un Amphitryon pour enlever au Marais une de ses forces ; et, en effet, l'Amphitryon de Molière, avec son prologue que jouent Mercure, perché sur un nuage, et la Nuit, traînée en l'air par un char attelé de deux chevaux, — avec son dénouement, où Mercure et Jupiter s'envolent successivement dans les cieux, — ï Amphitryon est une pièce à grand spectacle ; et le journaliste Robinet en loue les décorations et « les machines volantes » avec autant d'enthousiasme que l'intrigue, les passions et l'enjouement.

Mais, dès lors, l'œuvre de Molière n'est-elle pas un plagiat ? « Il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur Plaute. Je ne vois pas pourquoi on applaudit à des plagiaires », disaient déjà en 1668 les « Monsieur Lysidas ». « Molière a beaucoup imité Rotrou sans le dire », ajoute Saint- Marc Girardin.

Les « Monsieur Lysldas » étaient dans leur rùle ; mais le mot de Saint-Marc Girardin est vraiment étrange. En itioi Molière avait-il besoin de dire qu'il imitait les Sosirsy lors que les Sosies étaient connus de tous et que leur imitation frappait les yeux ? Celui qui aujourd'hui remanierait Ruy Blas, celui qui jugerait à propos de rofaire des vers comme :

Bon appétit, messieurs ! — O ministres intègres ! .)<■ crois (lue vous venez d'insulter votre reine ;

Donc je marche vivant dans mon rêve éloilt'- I

•lui-là aurait-il besoin de nous prévenir? et ne regarde-

I ait-il pas plutôt une telle précaution comme offensante ? - Seulement, aujourd'hui, personne ne songera à refaire

les vers de Ruy Blas, à moins d'avoir une intention de parodie, tandis que Molière ne craignait point, alors qu'il n'avait aucunement l'intention de parodier Ilotrou, de refaire le vers :

Point, point d'.Vmpliitrvon où l'on ne dîne point,

l'i) ('■(■rivant :

Le véritable Amphitryon

Est l'Amphitryon où l'on <h'ne.

Trouvant une ingénieuse addition de Uotrou à IMaute <lans ces vers de Sosie qui suivent la révélation finale de Jupiter :

Cet honneur, ce me semble, est un triste avantage. On appelle cehi lui sucrer le breuvage,

II reprenait aussi l'idée, et presque l'image dans ce vers» <[ui est devenu proverbe :

Le seigneur Ju{)it»^r ^;iit don r la pdulr.

Il6 MOLIÈRE

Autrement dit, les idées du xvii'^ siècle en général, et de Molière en particulier, sur l'imitation diffèrent complètement des nôtres. Nous admettons qu'on traduise ou qu'on imite des œuvres antiques ou étrangères: à nos yeux, c'est rendre hommage à Shakespeare, à Eschyle, à Aristophane ou à Euripide que de mettre à la scène un Hamlet, des? Érynnies, une Lysistraia ou des Phéniciennes. Nous admettons encore qu'on imite des œuvres françaises dont le style est devenu incompréhensible pour le public, comme Pa/Ae/m ou le Cuvier ; mais toute œuvre moderne est sacrée, et il ne faut point que nos auteurs y touchent, à moins de la modifier, de la transposer d'une façon complète. L'expression surtout appartient à qui l'a trouvée, et le moindre oubli de ce droit de propriété fait crier au plagiat.

Molière, Racine, Voltaire pensaient sur ce point toul autrement. Us interdisaient une imitation trop préciseaux maladroits qui ne savaient point faire oublier ceux qu'ils dépouillaient ; mais ils pensaient — et d'excellents esprits depuis ont regretté qu'il ne fût plus permis de penser de même — que c'était un gain pour les lettres, quand une idée dramatique, un mouvement heureux, une expression piquante, au lieu de rester enfouis dans une œuvre déjà morte ou destinée à périr, passaient dans un chef-d'œuvre pour participer à sa vie et faire à jamais la joie des délicats. Que fallait-il pour qu'une imitation précise ne fût pas condamnée par les bons juges? Que l'endroit imité fut amélioré par l'imitateur ; — que l'ensemble de l'œuvre portât la marque de l'auteur nouveau. Appliquez ces règles à V Amphitryon, et vous ne songerez plus à le condamner, car partout où Molière reprend des idées et des expressions de Plaute ou de Rotrou, il leur donne une nouvelle valeur ; et quant à la physionomie de la pièce, elle diffère de la physionomie de l'Amphitryon latin ou des Sosies français.

Le mythe d'Amphitryon appartient à la plus ancienne

« AMPHITRVON » I I y

inytliologie. Jupiter est amoureux d'AIcmènc. femme du roi de ïhèbes Amphitryon ; mais, connaissant sa vertu et désespérant de réussir auprès d'elle malgré toute sa grandeur, il profite du temps où le mari lutte contre des ennemis pour prendre la figure d'Amphitryon et se substituer à lui auprès de la tidèle épouse. Amphitryon, de retour, <'st bouleversé en apprenant qu'Alcmène a cru le voir pendant son absence. Il exhale sa colère. Tout à coup le tonnerre éclate, Jupiter manifeste sa puissance, Alcmène <lonne naissance à deux tils, dont l'un. Hercule, vient de Jupiter et, à peine né, étoufle deux serpents dans son berceau. Amphitryon s'incline respectueusement devant le Dieu et lui demande sa protection. Tel est le sujet que Sophocle et Euripide avaient traité, d'une façon tragique sans doute; qu'Archippe, Eschyle l'Alexandrin et Khinihon avaient traité d'une façon déjà plaisante. Est-ce à ces •derniers auteurs qu'est due l'invention si heureuse des personnages de Mercure et de Sosie? Mercure a accompagné Jupiter sur la terre, et, comme le roi des Dieux a pris la ligure d'Amphitryon, son serviteur Mercure a pris la forme d'un esclave d'Amphitryon, Sosie; n'ayant rien -de mieux à faire, il fait enrager Sosie, et voilà toute trouvée une série de scènes amusantes, même si l'on vent «continuera prendre au sérieux l'aventure principale.

F]t force était bien de la prendre au sérieux, puisqu'elle faisait partie des traditions religieuses, et puisque le principal personnage était le maître de l'Olympe enpcrsonnr. « Ma pièce est une tragédie, nous dit Piaule, puisque des Dieux y jouent un rôle; elle est aussi une comédie, puis- <ju'on y voit un esclave; mettons que c'est une tragicomédie. » Et, si c'est une tragi-comédie de par le mélange <les personnages, c'en est une aussi parce que le sérieux s'y inèle au plaisant. Mercure et Sosie jouent partout un rôle comique ; mais Jupiter est à lu fois un séducteur dont les bons tours font rire un public peu regardant en fait de

morale, et un Dieu puissant, dont la majesté reste malgré tout visible et devant qui l'on tremble au dénouement ; — Amphitryon est un roi et un guerrier, dont le ton héroïque s'impose même à ce pleutre de Sosie dans le récit de bataille qui ouvre la pièce ; c'est un chef de famille antique, qui se sent atteint dans sa propriété aussi bien que dans son honneur par l'affront fait à Alcmène, et dont la colère est terrible ; c'est enfin un croyant qui adore sans arrièrepensée le Dieu, quand celui-ci se fait connaître. Quant à Alcmène, c'est une admirable figure de matrone romaine, aimante, chaste, ayant un souci profond de son honneur, et ne pouvant souffrir d'être soupçonnée. A lui seul, ce personnage suffirait à donner une physionomie grave et noble à cette œuvre, par ailleurs si amusante.

Quand il a fait passer en français la pièce de Plante, Rotrou n'en a pas sensiblement changé l'aspect. Quelques traits tout nouveaux ont été ajoutés et ont préparé la voicà Molière, celui surtout que je citais tout à l'heure et qui est si peu d'accord avec l'esprit religieux de Plante:

On appelle cela lui sucrer le breuvage.

Mais, en général, Rotrou, encore incapable de moderniser une œuvre antique et, d'ailleurs, habitué à la tragicomédie, a laissé à V Amphitryon son caractère mixte. C'est avec Molière que l'œuvre, bien que toujours la même dans ses grandes lignes, a cependant changé profondément.

Il ne pouvait plus être question, en effet, au milieu du xvii'' siècle, de nous faire croire à la naissance miraculeuse du fils d'Alcmène et de nous faire adorer le Dieu séducteur. Le récit de la naissance et des premiers exploits d'Hercule était encore dans la pièce de Rotrou, il a été supprimé dans celle de Molière ; Jupiter n'a plus eu de tonnerre que pour la forme, et pour l'éclat du spectacle; sans descendre jusqu'à la parodie mythologique un peu grossière que Scarron mettait dans le Virgile travesti ou

-' AMPinnnoN o i k)

dans le Typhon, ou à celle, plus spirituelle, (jue Meillinc et Jlalévy devaient "mettre plus tard dans Orphre aiu: enfers et dans la Belle Ilê^êne, Molière nous a lait sourire des divinités qu'il mettnil en scène par d'amusants annrlnonisjues :

Je ne vis do ma vir In Dieu plus diable ({iic loi,

dit Sosie à Mercure, lequel se plaint ([ue les poètes le fassent aller à pied u comme un messager de village », et déclare que l'inlluence de sa planète (Mercure) le porte un peu à la malice. Le Jupiter de Molière est encore un Dieu, si l'on veut; mais c'est surtout un courtisan du \vn*' siècle et un bel esprit. Saint-Marc Girardin est très sévère pour les discours précieux qu'il tient à Alcmène et pour sa distinction entre le mari et l'amant qui sont en lui. Et pourtant, rien n'est plus approprié au rôle et au Ion nouveau de l'œuvre. Jupiter est un mari en apparence et, en fait, un amant. Et quand même il ne serait qu'un mari — je ne fais en ce moment que de la littérature, et je parlerai tout à l'heure au nom de la morale — ne pourrait-il pas, étant tout amour, vouloir ne trouver que de l'amour chez la femme qui se donne à lui? Sans renier son titre légal d'époux, ne pourrait-il pas désirer que l'afTection seule de sa femme, et non pas son respect pour la loi, lui valût tout son bonheur? Les vers de Jupiter >onl subtils, mais ils sont exquis :

Je nv vois rien en vous dont mon feu no s'augmonto : Tout y marque à mes youx un cœur bien onilammé ; Et c'est, je vous l'avoue, nuv chose cliarmante De trouver tant (l'amour clans un objet aimé. Mais, si je l'ose dire, un scnqjulo me gène Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; Et |M>ur los bien goûter, mon amour, obère AI'""""- Voudroit n'y voir entrer rion de votro devoir : Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seul*- por-^oip Je duss(î h«s faveurs (jue je roçois (U' vou*-. Kt (jMo la ({ualité que j'ai de votre époux

Ni- fût i)oint c«; qui mo l«'s donne.

ALCMÈNK.

C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle ^

Tient le droit de paroître au jour, Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule

Dont s'embarrasse votre amour.

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