AMPHITRYON
erré deux personnages diversement remarquables : Argatiphontidas et Cléantliis. Argallphontidas n'est qu'une silhouette, mais expressive, de soldat bouillant, de second de duel inhabile aux accommodements. — Quant à (]léanthis, femme de Sosie, elle amène dans la pièce des scènes un peu^ scabreuses, mais singulièrement spirituelles.
Molière a toujours aimé, pour montrer comment les mêmes sentiments se transforment en passant dans des âmes différentes et dont la situation est dilférente, à mettre dans ses pièces deux actions parallèles, dont l'une a pour héros des maîtres et l'autre des valets. C'est ainsi qu'il a enrichi l'intrigue de V Amphitryon, en opposant au couple Vmphitryon-Alcmène, troublé par Jupiter, le couple Sosie-Gléanthis, troublé par Mercure. Mais ici le procédé <st plus piquant, car, si Jupiter a recherché /Clcmène, Mercure a rebuté Gléanthis, et il n'y a pas seulement un I apport entre les deux couples, il y a aussi un très amusant contraste.
Je pourrais insister sur maints détails: par exemple, le prologue nouveau entre Mercure et la Nuit, dont Molière il emprunté l'idée à un dialogue de Lucien ; ou le ton romique donné au récit de bataille — héroïque dans Piaule «l Kotrou — que Sosie se propose de faire à Alcmène au premier acte; ou l'idée amusante qu'a Sosie, faisant répétition de ce récit, de se représenter Alcmène par la lan- '<'rne qu'il tient à la main, (pi'il pose à terre, et avec laquelle il dialogue. Mais étude du détail, étude des personnages, étude de l'action, tout nous amène h une constalation unique: c'est que, sans rabaisser plus qu'il ne fallait -<s héros, en leur gardant même la dignité <pii convenait à leurs noms et à leurs titres, Molière n'a plus laissé à \ Amphitryon le caractère mixte, Iragi-comiquc, qu'il avait rhez ses devanciers. Sa pièce est une comédie, dont le <lénouement, religieux et merveilleux chez Plaui
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devenu ironique et railleur, et dont la couleur générale s'accommode à merveille avec ce dénouement.
Le style et la versification complètent l'harmonie do cette œuvre d'art.
Le style est d'une poésie parfois, d'une vivacité spirituelle le plus souvent, qui sont proprement un charme. ]\appelez-vous tous ces mots devenus proverbes :
Cet homme assurément n'aime pas la musique.
Le véritable Amphitryon
Est l'Amphitryon où l'on dîne.
La foiblesse humaine est d'avoir
Des curiosités d'apprendre
Ce qu'on ne voudroit pas savoir.
Et rien, comme tu le sais bien, Veut dire rien ou peu de chose.
S'inspirant peut-être des Contes et des Fables de La Fontaine, plus probablement enhardi par VAgésilas de Corneille, qui datait de 1666, Molière a écrit sa pièce en vers libres. Mais les vers libres d'Amphitryon sont plus variés et plus souples que ceux d'AgésilaSy presque uniquement composés d'alexandrins et d'octosyllabes. Moins complexes, à leur tour, que les vers libres de La Fontaine, puisqu'ils ne comprennent que quatre mètres, dont le plus court est même beaucoup moins employé : vers de 12, de 10, de 8 et de 7 syllabes, les vers libres d'Amphitryon n'en sont pas moins aussi exquis que ceux des Fables. Je n'y trouve qu'un seul défaut: encore est-il rare. C'est le rapprochement peu harmonieux d'un vers de 12 syllabes et d'un vers de 7, ou d'un vers de 8 et d'un vers de 7. La Fontaine commet la même faute que Molière et, comme lui, la commet rarement.
Mais, au reste, il n'est pas vrai que le vers libre d'Amphitryon soit absolument le vers libre des Fables. M. Charles Comte, qui a étudié cette question, a montré que La Forr-
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laine r) ('vite pas les rimes plates, (juil n'observe aucune jn*écaution spéciale pour la disposition de ses rimes ni |)our la construction de ses phrases, qu'il no fait pas suivre une rime masculine d'une rime masculine dilTélente, ni une rime féminine d'une autre rime féminine; — tandis que Molière, dans WAmphUryoUf évite les rimes plates; n'enchaîne jamais par leurs rimes des groupes de vers distincts; fait toujours commencer et finir un groupe (le rimes avec le commencement et la fin d'une phrase, >>ans jamais admettre de rime excédante; enfin, manque r)8 fois à la règle de l'alternance des rimes quand il passe d'un de ces groupes de rimes à un autre. Autrement dit, La Fontaine écrit simplement des vers libres, et Molière, d'après M. Comte, compose des stances libres. Cette conclusion, trop systématique et qui ne s'accommode pas de tous les faits, a été modifiée par M. Henri Châtelain. D'après lui, Molière n'écrit pns proprement des stances ; mais, comme, a dans une œuvre dramatique, le poète recherche et trouve d'instinct, pour sa période poétique, une forme d'un contour net et d'un dessin bieu arrêté », ses groupes de rimes n'en ressemblent pas moins le pUis souvent à des stances ' .
Prenons par exemple La Fontaine:
II éloit une vieill«r ayant «Joux cliambri('Tos : Elles filoicnt si bien «jik; les s«ïîurs filandièros Ne faisoicnt (juc brouiller au prix de celles-ci. La vieille u'avoit point île plus pressant souri..
et
La perle d'un époux ne va point sans sou[>irs ; On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console
I. C'est la forniide ()<• M. Comte pour Psyrhé que M lain applique à VAmplutryon. Cf. Cliarh's (.^omle : Hludi- sur Les vers libres de Molière comparés A ceux de Im Fontaine et aux stances de la versification lyrique. Versailbrs, i8ç)'i, in-8 ; et, Henri Cbalelain : Les vers libres dr Molière dans Amfdiitry^in (Mélanges de Philologie ojje ris à M . F. lîriiii ' , ' ' I' '|i-.53).
I'J.l\ MOLIÈRE
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole,
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d'une année
Et la veuve d'une journée La dififérence est grande ; on ne croiroit jamais
Que ce fut la même personne :
L'une fait fuir les gens et l'autre a mille attraits. Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; C'est toujours même note et pareil entretien ;
On dit qu'on est inconsolable ;
On le dit, mais il n'en est rien,
Gomme on verra par cette fable,
Ou pkitôt par la vérité.
(VI, 21, i-i5.)
Comparons maintenant le couplet d'Argatiphontidas, qu'aussi bien je tenais à citer. Il se compose de trois stances — réelles ou apparentes, il n'importe.
Première stance : rimes entrelacées en ée et en ais, chacune répétée trois fois :
Je n'embarrasse point là-dedans ma pensée ; Mais je hais vos Messieurs de leurs honteux délais ; Et c'est un procédé dont j'ai l'àme blessée. Et que les gens de cœur n'approuveront jamais. Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée. Se jeter dans ses intérêts.
La seconde stance commence par une rime masculine en ords suivant la rime masculine en ais (ce qui serait monstrueux s'il n'y avait là que des vers libres, et ce qui €st conforme aux habitudes de Ronsard, de Malherbe, de Corneille, de Racine, de Béianger pour passer d'une stance à une autre). Rimes entrelacées d'abord, croisées <>nsuites, en ords et en aire, quatre de chaque sorte :
Argatiphontidas ne va point aux accords. Ecouter d'un ami raisonner l'adversaire Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire : Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me sauroit plaire ; Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports,