I. Acte I, scène iv, v. 659-66/i et
LA MOUALi: DL MOLILKE l'S"
(lalouc, quand il s'écrie dans l'allusion très neltc à George:
Dandin que nous avons déjà citée : « Un mari sensible au
léslionneur de sa maison est le personnage que l'on joue
ur le lliéàire, une femme adroite à le tromper est l'héroïno
lueTon y produit. » Ne croirait-on pas, à entendre cette
N irulente parole, que George Dandin est ridiculisé parce qa'ii
si « sensible au déshonneur de sa maison » et qu'Angélique
st produite sur le théâtre pour que nous y admirions « son
idresse à tromper son mari». Mais, comme le dit plus
justement un critique, M. des Granges : « Où voyez-vous
([ue Molière ait ridiculisé un honnête homme trompé par
>a lemme ? Est-ce qu'il ne sauve pas Alccste des grilles de
Gélimène? Est-ce qu'il ne rend pas sympathique Ariste,
homme d'âge mùr qui, dans VÉcole des maris, épouse sa
jeune pupille ? Est-ce qu'Orgon lui-même, dans Tartuffe^
ridicule par sa dévotion mal comprise, mais courageux et
[)robe, n'échappe pas à toute mésaventure conjugale!^-
Disons donc que Molière nous prévient, avec son large bon
M-ns, contre les dangers de toute mésalliance ; mais ne
lisons pas qu'il fait rire aux dépens du mariage! C'est
ibsurde ! ' »
Rousseau n'est pas complètement tombé dans la laule «le Bourdaloue, et il a tenu compte de la leçon que Molière a voulu nous donner; mais il commet, lui aussi, un ( ontresens et se trompe nettement sur l'objet et les procédés de la comédie, quand il demande ; « Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une dcmoi- 'lle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son .poux ? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci et rit (le la bétisc du manant puni ? » Que le drame, tel qu'il se joue sur le» boulevards, châtie le crime, au plus tard vers ainuit et demi, à coup sur il est dans son rùle ; mais la
I !.a Comédie et les mœurs sous la Restauration et la Monarchie tir Juillet. Paris, Fontomoing, Kjo'i, in-iO. p. 7O-77.
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comédie, ce faisant, ne serait aucunement dans le sien. La comédie fait rire d'un travers et n'a qualité, ni pour faire rire du crime (ce qui serait fort peu naturel), ni pour le châtier avec indignation (ce qui fausserait sa nature). Elle n'use de certains personnages que pour mieux assurer la peinture et la punition des autres, de ceux qui sont proprement ses justiciables. Ainsi, elle se moque d'Arnolphe, parce qu'il a voulu abêtir et enfermer une jeune fille pour s'en faire aimer ; elle ne s'occupe pas d'Agnès, sinon en tant qu'elle sert à rendre ridicule Arnolphe et à le punir. Elle se moque d'Harpagon, parce qu'il se prive bêtement de tout : elle ne s'occupe pas de Cléante, sinon en tant qu'il fait ressortir ce qu'a de ridicule et de malfaisant la conduite de son père. Elle se moque de M. Jourdain, parce qu'il veut singer les personnes de qualité : elle ne s'occupe pas de Dorimène ou du Comte, sinon en tant qu'ils infligent à M.Jourdain les leçons qu'il mérite. Elle se moque de George Dandin, parce qu'il a cédé à la vanité d'avoir une femme plus fine que lui et titrée : elle ne s'occupe pas d'Angélique, sinon en tant qu'elle est l'instrument par lequel le bon sens se venge de George Dandin. Mais le parterre, en riant de George Dandin, applauditil vraiment à l'infidélité, au mensonge, à l'impudence d'Angélique? Le parterre approuve-t-il la coquine? Non certes! Interrogez-le : il la condamnera, au contraire, et tout ce qu'il peut faire pour elle, c'est d'admettre qu'il y a à son crime quelques circonstances atténuantes, dont la constatation nous conduit à d'utiles leçons morales : pourquoi Dandin a-t-il voulu satisfaire sa gloriole en épousant Angélique et sans chercher à s'en faire aimer ? pourquoi M. et Mme de Sotenvillc ont-ils vendu leur tillcsvà ce paysan qu'elle n'aimait point ? Ici tout le monde est coupable ; et sans doute il reste que le comique de Molière est cruel, que le spectacle de la fourberie triomphante est déplaisant, que peut-être les personnages vicieux pourraient
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uisscr Molière moins impassible ; mais le poète est reste dans son rôle et a fait son olïice, sans avoir les noirs desseins ({u'on lui attribue.
Et si l'audace de Molière nous paraît encore trop grande, ne poussons pas l'injustice jusqu'à méconnaître sa réserve
iir un point très important. Nous avons vu que Molière
\ait jugé inutile d'avilir Gélitnène pour nous montrera plein la coquetterie, de même que Racine avait jugé inutile d'avilir Hermione et Bérénice pour nous monlrer à plein la jalousie et la résignation en amour. Nous retroa- Mis la môme discrétion, plus méritoire encore, cbez les
icux poètes en ce qui concerne l'adultère. La Plièdre de Racine aime son beau-lils, mais malgré elle, et
De l'opprobre éternel dont la honte la suit Jamais son triste cœur n'a recueilli le fruit.
'/adultère n'est nulle pari dans Molière, sauf, disent quel-
iies-uns, dans George Dandin; et dans George Dnndin même, il est une menace, il est peut-être un projet, il n'est pas un fait. Comme tout a cliangé depuis Molière ! et
)inmc l'adultère s'est étalé ! Nous avons revu Phèdre dans un roman et dans un drame d'Emile Zola ; mais elle élait si loin d'éprouver la « douleur vertueuse » qu'elle avait éprouvée au xvii' siècle, que son Ilippolyte, fort écœurant Ini-méme, élait cette lois écœuré de son cynisme. Nous
\ons revu Angélique, par exemple dans une comédie, regardée par beaucoup comme un chef-d'œuvre, d'Henri Recque ; combien elle s'était dessalée, hélas! depuis le
inps où elle indignait Bourdaloue. La toile se lève : un iiumme fait à une femme, sur laquelle on sent qu'il a tous les droits, qui doit être sa femme, une scène de jalousie ; la jalousie est justifiée, la femme est coupable, nous sommes devant un adultère. Tout à coup on entend un bruit pas, et la femme dit h l'homme: «Chut! voici mon iri. » L'homme trompé n'était pas un mari, mais un
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amant ; ce n'était pas de l'adultère simple, c'était de l'adultère double. Et la pièce ne sappelle pas ClotUde (car Angélique a pris cette fois le nom de Giotilde) ; elle ne s'appelle même pas une Parisienne ; elle s'appelle : la Parisienne. La Parisienne ! pourquoi pas : la Française ? Cela s'accorderait beaucoup mieux avec le dessein que nos auteurs paraissent avoir formé de donner de nous à l'étranger l'idée la plus lausse et la plus dangereuse^ !
Pour excuser Molière ou pour atténuer ses torts, il suffirait ainsi de le comparer à nos auteurs contemporains. Disons mieux : il sullirait de comparer sa comédie à celle de tous les temps. Avant Molière, c'était Mairet, par exemple, faisant jouer les impudentes Galanteries du duc d'Ossonne, pour ne pas citer pis encore ; de son temps, c'était Boursault prodiguant les équivoques les plus grossières ; immédiatement après lui c'est l'ellronterie de Dancourt; de nos jours ce sont ces opérettes, ces Naudevilles et ces soi-disant comédies, où le déshabillé des actrices n'est peut-être pas encore ce qu'il y a de plus choquant.
La lutte était ardente au xyii*^ siècle entre les détracteurs et les partisans du théâtre, et il ne faut donc pas s'étonner que Molière ait été attaqué avec violence; mais il pouvait se targuer — et il s'est targué en eifet — d'approbations passablement inattendues. Le nonce du pape avait agréé la lecture du Tartujfe, et George Dandtn (il n'y a pas moyen d'entendre autrement un passage de la Gazelle^ a été joué devant le nonce, devant le cardinal de Vendôme et le cardinal de lietz. De telles cautions n'étaient pas bourgeoises. Et ce ne sont pas des appuis moins imposants que le poète aujourd'hui encore pourrait opposer aux scrupules, légitimes ou non, de ses plus récents détracteurs.
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, l'Odéon a joué sous ce titre de la Française une comédie, peu dramatique mais aimable, qui est une apologie de la femme de France. De cette sorte d'amende honorable il faut remercier l'auteur, M. Eugène Brieux»