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CHAPITRE VI

L'AVARE

George Dandin, représenté — et fort bien reçu — à Versailles, le i8 juillet 1668, ne parut sur la scène du Palais- Royal que le 9 novembre. Deux mois auparavant, le ) septembre, Molière donnait à son public une pièce nou- \ellc en cinq actes: /'yl uare. A cette pièce depuis quand lra\ aillait-il?

Il se peut qu'après avoir donné George Dandin, il ait

•nli le besoin de corser son répertoire avec une grande

pièce, tout ce qu'il avait produit depuis le Misanfhrniie

variant de un à trois actes, et que, reprenant son Piaule,

il ait conçu et vite réalisé l'idée d'imiter une autre œuvre

le l'auteur d'Amphitryon: VAulularia, la Marmite. En ce

as, et si l'on lient compte du temps nécessaire pour faire

pprendre la pièce aux acteurs, Molière n'aurait guère eu

«ju'un mois pour écrire ce grand ouvrage. Une telle hâte

r'expliquerait que trop les négligences que nous aurons à

ii^naler dans l'Avare.

Elle paraît cependant assez improbable. H y a plutôt lieu d'admettre que Molière a songé à V Avare aussitôt près V Amphitryon; qu'il en a été détourné un instant par 1 nécessité de composer une œuvre qui s'adaptât mieux aux fêtes de la cour et qui comportât une partie chantée et dansante; qu'il y est revenu ensuite pour la terminer et la mettre en scène.

Ainsi, Molière se serait occupé plus ou moins activement de sa pièce de janvier à juillet 1668.

Le succès fut d'abord très maigre. Suivant le Bolœana, Boileau était fort assidu aux représentations. « Je vous vis dernièrement, lui dit Racine, à la pièce de Molière, et vous riiez tout seul sur le théâlre. — Je vous estime trop, lui répondit son ami, pour croire que vous n'y ayez pas ri, du moins intérieurement. » Ainsi, le public riait peu, et les chiffres des recettes prouvent que ce public était d'abord assez clairsemé. Un peu plus tard, la pièce se releva, mais sans arriver jamais, du vivant de Molière, à un succès très vif; c'est seulement par la suite qu'elle a conquis, parmi les pièces de Molière, le rang où on la met aujourd'hui. Par le nombre de ses représentations, de 1680 à [906, r Avare est la troisième des pièces de notre poète, la seconde des hautes comédies: elle a eu à la Comédie Française 10/19 représentations, contre 21 ri au Tartujfe et 1625 au Médecin malgré lui; les plus favorisées des œuvres de Molière après celles-ci en ont eu de 1220 à i23o. Et cependant, un critique qui avait beaucoup fréquenté le théâtre. Francisque Sarcey, prétendait que le public ne recevait pas de cette œuvre une satisfaction sans mélange, qu'il s'y montrait assez triste et, si l'on osait dire, ennuyé. — H y a ainsi quelque chose d'un peu déconcertant dans l'histoire de l'Avare, et qui correspond peut-être à quelque chose d'un peu déconcertant dans l'œuvre même. 11 est vrai que, si la tradition n'est point erronée, V Avare souffrit d'abord d'un défaut que nous ne songeons guère aujourd'hui à lui reprocher: on lui en voulut d'être en prose. Et la tradition paraît ici confirmée par la gazette du contemporain Robinet; on y lit au sujet de l^ Avare.

Il parie en prose, et non en vers ; Mais, nonobstant les goûts divers.

Cette prose est si théâtrale Qu'en douceur les vers elle égale.

u 1,'AVAUh: » l/|v)

On pourrait faire toute une étude sur la lutte de la prose et des vers au théâtre, même en se bornant à parler du théâlrc français et de la comédie. Le moyen âge n'aurait jamais compris qu'une ligne de prose fut prononcée sur la ène, et toutes les œuvres dramatiques du moyen âge sont on vers, — je ne dis pas en bons vers, ni même en vers corrects. En vers aussi sont les premières comédies de la Renaissance, celles de Jodelle, de Grévin, de Baif et de Belleau; mais bientôt Jean de la Taille, Larivey, Turnèbe, l'rançois d'Amboise adoptent la prose. Pourquoi le fontils? Surtout parce qu'ils imitent ou traduisent les Italiens, et que les comédies italiennes ne sont pas rimées. — Ontlis raison d'adopter cette réforme? Sans doute, s'ils se I ntent incapables d'être, en vers, sulTisamment précis et laturels. « La rilhme, dit Larivey, n'est requise en telle manière d'escrire pour sa trop grande alTcctation et abondance de paroles superflues. » Et il ajoute: « Il m'a seml)lé que le commun peuple, qui est le principal personnage de la scène, ne s'estudie tant à agencer ses paroles, (pi'à publier son affection, qu'il a plusfost dicte que pensée. » — Enfin, la réforme des La Taille, des Larivey t des Turnèbe est-elle de conséquence? Oui, ou du moins Ile l'eût été, si leurs pièces avaient été faites pour la représentation publique. Mais, leur théâtre étant essentiellement livresque et constituant ce que Musset appellera plus lard un « spectacle dans un fauteuil », leur exemple ne prévaut même pas au xvi*' siècle, où François Perrin et lean Godard reviennent aux vers; et il est oublié au \vii'', où la farce, où la petite comédie s'écrit en prose (encore n'en est-il pas toujours ainsi), mais où Rotrou, Mairet, Desmarels, Scarron même écrivent en vers leurs randes comédies. Parmi les comédies de quelque valeur, )ii ne voit guère que le Pédant joué de Cyrano de Bergerac qui fasse exception. Molière, qui écrit en vers même Sganarelley ne laisse la Princesse d'bJUdechdiUSsée d* un seul

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brodequin que parce que le temps lui manque pour lui <:hausser l'autre, et il n'écrit Don Juan en prose que parce que Don Juan est une œuvre assez irrégulière et composée dans des conditions très spéciales. On sait d'ailleurs que le préjugé contre l'emploi de la prose amena le remplacement du vrai Don Juan par une contrefaçon arrangée au goût du public et que le texte vigoureux de Molière fit bientôt place sur le théâtre aux pâles vers de Thomas Corneille. Ainsi, il n'est pas étonnant que, dans une certaine mesure, V Avare ait souffert de la forme à lui donnée par Molière, jusqu'à ce que Fénelon, en 1714, s'avisât de trouver que les pièces en prose de Molière, et notamment V Avare f étaient moins mal écrites que les pièces en vers ; — et surtout jusqu'à ce que ce fût un lieu commun de dire que la prose, avec sa familiarité, son naturel, sa souplesse, était le vrai langage de la comédie de mœurs.

Mais il ne faut pas exagérer le tort que le style de r Avare a pu lui faire: ce tort, à mon sens, ne peut avoir été qu'assez faible. Arrivons donc à l'étude de l'œuvre ellemême: peut-être trouverons-nous ce qui en elle a charmé ie spectateur et ce qui l'y a déconcerté.

Si le Misanthrope est sans doute la pièce de Molière où Ion a le moins trouvé à signaler d'imitations introduites par le grand « profiteur », l'Avare est en revanche la pièce à laquelle on paraît avoir découvert le plus de sources. Paul Mesnard, dans sa grande édition de Molière, nous en indique un bon nombre, et cependant il ne dit pas tout, €ar, outre qu'il a une tendance à douter, toutes les fois que cela est à la rigueur possible, des emprunts de Molière, on a fait des découvertes nouvelles, depuis que son édition a été publiée. M. Emile Roy surtout a étudié les ressem-

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blances qui existent entre l* Avare de Molière, d'une part, et, de l'autre, l'Avare cornu de Doni, le Franclon de Sorel, et d'autres œuvres encore. MM. Marlinenche et Huszar ont fait des rapprochements entre notre comédie et diverses pièces espagnoles. Maints érudits ont conte des anecdotes du xvii* siècle dont Molière aurait aussi tiré parti. De sorte que, si je voulais vous entretenir des sources réelles ou possibles de V Avare, j'aurais à vous rappeler l'iiistoirc des éj)oux Tardieu, des Masion de Bercy, et peut-être du père Poquelin. J'aurais à vous entretenir, non seulement de la Marmile de Plante, mais des Supposés de l'Arioste, des Esprits et de la Veuve de Larivey, de la Sœur de. Rotrou, de la Belle Plaideuse de Boisrobcrt et de la Dame d'intrigué de Chappuzeau, de i Avare cornu de Doni, du Francion de Sorel, du Châtiment de l'avarice de Scarron (ou plutôt de doua Maria de Zayas y Soto(nayor), de canevas italiens anonymes comme Ir Docicur BnchcUonc, Arlequin dévaliseur de maisons, el(

Il est vrai (pir j iiuiMis ii(> n';>(r\(s a (aire. De quelle date sont ces canevas? on n'en sait rien; et par suite, la question de priorilé est impossible à trancher, et par suite encore, il y a de Cortes chances pour que les canevas italiens aient été faits d'après l'Avare, non l'Avare d'après ces canevas. — Toutes les anecdotes que l'on cite sontelles authentiques, et Molière les a-l-il connues? Nouveau point d'interrogation. — Des autres imitations signalées beaucoup sont plus indiscutables; mais un certain nombre peuvent être involontaires et inconscientes; toutes sont le fait d'un artiste qui s'y est montré original et qui les a adaptées à son dessein. Je pourrai donc m'abstenir d'insister sur la plupart d'entre elles dans un livre d'où tout appareil d'érudition doit être proscrit. J'ai tenu seulement à en signaler l'abondance.

a On ne trouvera pas dans toute la comédie de t Avare quatre scènes qui soient de l'invention de Molière », disait

Riccoboni qui, étant comédien et auteur italien, était à sa façon orfèvre, ou, comme dit le proverbe, prêchait pour sa paroisse. Il ajoutait que lAvarè était une marqueterie où l'assemblage des morceaux empruntés avait coûté plus de peine à Molière que l'invention de deux comédies entières. L'exagération est évidente, et aussi la méconnaissance du génie de Molière et de ses procédés de composition ; car, là où il ne s'est pas amusé à suivre un modèle unique, comme pour Amphitryon, il prend de toutes mains, il est vrai, mais non pour ajuster minutieusement ce qu'il a pris. Ce qu'il emprunte ainsi, il le fond, il le mêle à des , éléments personnels, de façon à obtenir un ensemble "^j homogène et original. Seulement, il a pu arriver ici ou là ' que les matériaux empruntés, étant trop nombreux, trop disparates, se soient insuffisamment fondus, se soient I insuffisamment mêlés. Si Riccoboni s'était borné à dire I qu'un pareil accident était survenu pour V Avare, je crois / qu'il faudrait lui donner raison. Nous allons voir qu'il serait ridicule de marchander son admiration à ce chefd'œuvre, mais qu'il est difficile aussi de trouver une suffisante unité, soit dans le personnage même de l'Avare, soit dans la composition générale de la comédie. .y

Le personnage de l'Avare a une importance capitale dans l'œuvre à laquelle il a donne son titre, puisque cette œuvre est une comédie de caractère, c'est-à-dire une comédie où tout doit être subordonné à la peinture d'un personnage que domine un vice ou un travers. Or, ce personnage, Harpagon, est en partie composé avec des traits empruntés à l'Euclion qui est, après la marmite où il met son or, le principal acteur de ÏAulularia de Plante. Il faut donc dire un mot de cette source, qui est d'ailleurs, et de beaucoup, la principale où ait puise Molière.

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Euclion appartient à une famille pauvre, où la ladrerie est héréditaire, et celte ladrerie n'attend qu'une occasion pour se transformer en avarice, lorsqu'un jour l'occasion lui est oflerte — magnifique : il trouve un trésor. Enfermer le trésor dans une marmite et cacher la marmite prérieuse, c'est pour lui l'affaire d'un instant ; mais veiller sur cette marmite, la promener de cache en cache afin d'èlre plus en sécurité, trembler dès que quelqu'un s'apj)roche de l'endroit où gisenf son argent et son cœur, soupçonner tout le monde autour de lui, ce sera l'alTaire <lc ses journées et de ses nuits entières. Euclion a une fille, et, avant la découverte de son trésor, il se conduisait avec elle comme un bon père de famille ; mais que lui importe sa iille maintenant? Elle a été violée par le jeune Lycolùde : il n'en sait rien ; — elle est dans une situation critique : il ne s'en est point aperçu ; — le vieux et riche Mégadore la demande en mariage: il t'accorde sans s'inquiéter de ses désirs, mais non sans craindre qu'on n'en veuille à sa chère marmite, et en mettant tous les frais du mariage à la charge du prétendant : « Mégadore : Accepte, crois-moi, le parti que je te propose, et accorde-moi ta fille. — Mais je n'ai pas de dot à lui donner. — On s'en passera. Pourvu qu'elle soit sage, elle est assez bien dotée. — Je te le dis, afin que tu ne t'imagines pas que j'ai trouvé des trésors. — Je le sais ; tu n'as pas besoin de me le dire. Consens. — Soit. » Consentement fatal ! une armée de cuisiniers envahit la maison pour y préparer le repas de noce,- et Euclion meurt de frayeur. « Voyez comme Mégadore emploie tous les moyens pour me surprendre, malheureux que je suis ! Sous prétexte de m'envoyer obligeamment des cuisiniers, il m'envoie des voleurs pour me ravir ce cher trésor. Et le coq de la vieille, leur digne complice, n'a-t-il pas failli me perdre ? Il s'est mis à gratter autour de l'endroit où la marmite était cachée, et de-ci et de-là. Soudain la colère me transporte ; je

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saisis un bâton, et je tue le voleur pris en flagrant délit. ParPolluxîje crois que les cuisiniers lui avaient graissé la patte pour me trahir. Mais je leur ai retiré l'arme de la main. » Toujours inquiet, Euclion déplace sans cesse la marmite : un esclave de Lyconide finit par l'apercevoir et la lui dérobe. La douleur d'Euclion est plaisamment navrante, et elle l'absorbe tout entier. En vain Lyconide vient-il lui révéler les relations qu'il a eues avec sa fille : tout ce qu'on lui dit de Phédra, Euclion l'entend de la marmite, et le quiproquo, singulièrement amusant, a de la peine à prendre fin. On s'explique cependant. Euclion rentre en possession de sa marmite ; Mégadore retire sa candidature à la main de Phédra, que Lyconide épouse ; l'avare désabusé donne son or à son gendre.

On voit tout le mérite et on voit aussi les défauts de cette pièce : une action simple et vive (avec quelques invraisemblances que je n'ai pas relevées), des détails très amusants, une peinture piquante et par endroits profonde de l'avarice ; mais aussi la peinture du caractère subordonnée à l'histoire bouifonne de la marmite, et le caractère lui-même quelque peu indécis, car on ne sait pas bien si Euclion est pour Plante un homme foncièrement avare, ou s'il est surtout un avare par occasion, analogue au savetier de La Fontaine, S'il n'est avare que par accident, bien des traits de son rôle sont inexacts et forcés ; s'il l'est par essence, le dénouement, où il se débarrasse de son or, est souverainement illogique. Or, le dénouement de la Marmite est perdu, cela est vrai, et celui que nous pouvons lire dans nos éditions est l'œuvre d'un érudit du xv*' siècle ; mais cet érudit s'est conformé à la pensée même de Piaule, telle qu'elle nous est attestée par un ancien argument de la pièce, attribué à Priscien le grammairien.

L'indécision que nous venons de signaler dans le caractère d'Euclion, nous ne la retrouvons plus dans celui de

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l'avare peint par Molière. Harpagon n'a pas trouvé de / trrsor ; il n'a pas été amené à l'avarice par la pauvreté et par l'habitude forcée de l'épargne ; s'il tremble pour sa cassette, comme Euclion pour sa marmite, et, quand on la lui a dérobée, s'il pousse, comme Euclion, des cris sauvages, il se garde bien, au dénouement, de donner h <]ui que ce soit la cassette chérie qu'on promet de lui rendre. La crise finie, il ira la retrouver ; il l'ouvrira avec des yeux ardents; il contemplera ses écus, et sans doute il poussera le cri expressif que Larivey, ou plutôt que le modèle italien de Larivey avait, en pareille circonstance, mis dans la bouche de son avare : « 0 Dieu, ce sont les mêmes! » En attendant, il profite de ce que Tout le molïde est *c5ntent et de ce qu'on a un consentement à obtenir de lui, pour se montrer plus ladre que jamais et pour se faire donner mrme un habit qui lui servira aux noces de ses enfants.

Paire d'Harpagon un homme riche, telle a donc été la i première idée heureuse de Molière ; car qu'un homme ' habitué à la misère continue toujours à la craindre et n'ose jouir de la fortune qui lui arrive, cela n'a rien de profondément comique, ni de profondément instructif, tandis que faire d'Harpagon un homme riche, c'était donner au caractère de l'avare toute sa logique et toute sa portée. C'était aussi en agrandir singulièrement l'élude. Harpagon ne nous est pas présenté comme un Euclion, isolé, libre absolument de régler sa vie comme il l'entend dans son étroite case de pauvre homme. D'après Molière, il est obligé de tenir un certain rang . dans le monde, et cette obligation devient sa torture, él la façon dont il ruse avec cette obligation fournit la plus l grande partie de son comique. 11 a des valets, mais ces vjilets ont des trous et des taches d'huile sur leurs vêtements ; il a un carrosse et des chevaux, mais ce carrosse est délabré,, ces chevaux sont déferrés, et ils jeûnent si souvent qu'ils ne sont plus que des ombres, des façons de

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chevaux ; il lui faut un cocher et un cuisinier, mais maître Jacques — qui, du coup, en a acquis un nom proverbial — cumule les deux fonctions ; il lui faut un intendant, mais un intendant ne se maintient auprès de lui que s'il flatte sa manie, s'il exerce des contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, et s'il sait rappeler au moment opportun « que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger » ; car Harpagon, hélas! a aussi un diner à donner, et l'on comprend quelle est sa préoccupation et avec quelle minutie il doit donner ses ordres.

/ Garder avec cette âpreté l'argent qu'on possède, est-ce suflisant? C'était l'avis de Plante et d'Euclion ; mais ni Molière, ni Harpagon ne le pensent. Harpagon (et son nom même le dit : Harpagon, l'homine qui grippe, l'homme aux doigts crochus) , Harpagon ne songe qu'à augtnenter sans cesse et par tous les moyens cette fortune dont il use si mal ; il parle en homme expert de « bonnes constitutions », c'est-à-dire de contrats en bonne forme ; il calcule avec une incomparable aisance que « vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze », et il pratique l'usure avec un luxe (ce luxe-là, il peut se le permettre), avec un luxe de précautions, d'hypocrisie et de cruauté qui ferait honneur au meilleur prolessionnel de notre âge d'argent : je veux dire de notre âge de fer où tout est si bien dominé par la question d'argent. Certes Harpagon ne se livre pas encore aux spéculations profondes du père Grandet de Balzac ; il n'a pas à son arc toutes les cordes d'un maître Guérin ou d'un Vernouillet ; mais, pour uiv homme qui n'est ni notaire ni banquier et qui vit en un

temps où le prêt à intérêt est interdit, rc qu il fait n'est vraiment pas mal.

Voyez comment il s'y prend pour consentir un prêt de dix mille francs à Cléante. Cléante n'a été abouché qu'avec un courtier, maître Simon ; mais maître Simon opère pour le compte d'Harpagon, qui se cache encore :

Clfante. — J'aurai les quinze mille francs que je demande ?

La Flèche. — Oui, mais à quelques petites conditions, qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses so fassent.

Cléante. — T'-a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ?

La Flèche. — Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. 11 apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystrrcs bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre prre ne rende les choses faciles.

Cléaistb. — Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôlcr le bien.

La bLÈCBE. - Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à noire enlremetleur, pour vous être montrés, avant que de rien faire : Supposé que le préleur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-deoant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le préteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dûment dressé.

Cléante. — 11 n'y a rien à dire à cela.

La Flèche. — Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrui>ulc, prétend ne donner son argent qu au denier dix-huit.

Ci.KANTE. — Au dtîiiier dix-huit? l*arbleu ! voilà qui est honnête. Il n y a pas lieu de se plaindre.

La Flàchb. — (^ela est vrai. Mais comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt.

Cléante. — Comment diable 1 quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C'est plus qu'au denier quatre.

La Flèc ie. — 11 est vrai j c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.

Glkante, — Que veux-tu que je voie ? J'ai besoin d'argent ; et il faut bien que je consente à tout.

La Fli';che. — C'est la réponse que j'ai faite.

Gléante. — Il y a encore quelque chose ?

La FlÈg ie. — Ce n'est plus qu'un petit article. Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en arqent que douze mille liores, et pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible *.

Qu'est-ce que ce Cléante, qui est ainsi secouru ou, pour mieux dire, ruiné par Harpagon ? C'est son propre fils, et il fallait s'y attendre : père avare engendre, dit-on, enfant prodigue, et l'égoïsine d'Harpagon doit exercer de funestes ellets sur sa famille. Déjà, dans cette peinture des ravages exercés dans une maison par l'avarice et l'égoïsme, Plante avait ouvert la voie à Molière ; mais Molière y a singulièrement dépassé Plante. Harpagon, en elTel, a un fils et une fille, et, tandis qu'il songe pour lui-même à la toute jeune Mariane, il destine à son fils une certaine veuve et donne sa fille au vieil Anselme. Le fils, Gléante, privé de ce qui lui est nécessaire, suit, comme dit son valet La Flèche, « justement le grand chemin que tenoit [*anurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe ». Il signe des traites payables... fin papa et prononce des mots épouvantables comme celui-ci : « Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonrte après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent. » Enfin, ayant un mariage en tête, il se garde d'en parler à son père, qui aurait trop peur d'avoir quelques écus à débourser à cette occasion, et il se tient prêt à un conflit où la pitié filiale n'aura sur lui aucun empire. — Plus timide, de par son sexe, la fille d'Harpagon, Élise, ne va guère moins loin cependant. Elle aussi

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