‹ MolièreChapitre 49 sur 104 · I. Acte IL se. I · texte numérisé non relu

I. Acte IL se. I

a L AVARE »

.lit qu'elle ne pourrait faire accepter par son père l'idée 1 un mariage auquel elle tient ; elle a donc consenti à ce que celui qu'elle aime s'installât dans la maison paternelle, translormé, déguisé en intendant ; elle lui a signé une promesse de mariage ; elle répond insolemment à son père qui \eut la marier avec un vieillard dont le seul mérite est d'être riche ; cnjin besoin, elle est prèle à fuir avec son Valère.

Thésauriseur toujours en alarme, riche et ladre à la fois, usurier, père égoïste et malfaisant, Harpagon est-il assez complet? Oui, sans doute ; mais il lui manque encore une raison de mettre en pleine lumière, en plein relief tous ses défauts ; il lui manque une lutte intérieure qui exaspère sa passion, l'avarice, et lui permette de montrer toute sa tyrannie. Un tarlulTe doit cacher tous ses vices, et particulièrement sa lubricité ; mais s'il est amoureux d'Elmire, quel conflit intéressant et dramatique! Un misanthrope doit ne pas aimer, surtout ne pas aimer une coquette : s'il est pris par la grâce de Gélimènc, à quelles épreuves va être mise sa misanthropie et quels speclacles va-t-elle nous donner ! De même, si l'avare songe à se marier, et non pas par intérêt, non pas par spéculation, mais par amour, entre l'amour, qui est naturellement désintéressé et généreux, et ce qui est le fond de son être, la ladrerie, l'avidité, quels tiraillements, quels déchire-ments, quelle source de comique ou de dramatique ! Ainsi Harpagon aime Mariane, qui malheureusement n'est pas riche, mais il veut cependant qu'elle apporte une dot : a Mais, Frosine, os-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit (pi'il falloitqu'elle s'aidât un peu, qu'elle fit quelque elTori, qu'elle se saignât [remarquez la progression] pour une occasion comme celle-ci ? Car encore n'épouse-t-on point «ne fille, sans qu'elle apporte quelque chose, » Il invile rhez lui sa fiancée, mais il a soin d'oublier la collation

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qu'il lui devrait donner, et, si son fils y songe pour lui. la souflVance qu'il en éprouve est très vive. Ce pendard de fils oUre à Mariane un diamant que son père porte avi doigt ; celui-ci se démène pour le ravoir et suffoque de n'en point venir à bout. Enfm, il a recours pour les négociations du mariage aux bons olTices d'une femme d'intrigue, Frosine ; mais Frosine, si confiante dans son habileté, a beau prodiguer les flatteries et les mêler aux supplications, elle ne peut tirer un sou de son client.

Qu'on lise cette scène: elle est caractéristique; mais les scènes de ce genre abondent, et l'on n'en finirait pas de citer les mots de nature, les mots profonds qui à tout instant échappent à Harpagon, de ces mots qui sont le sublime de la comédie, parce qu'ils éclairent jusqu'au fond une âme ridiculement vicieuse, comme le « Qu'il mourût s> ou le « Qui te l'a dit? » sont le sublime de la tragédie, en éclairant jusqu'au fond des âmes agitées de sentiments grandioses ou terribles. C'est, lorsque son fils lui déclare qu'il gagne au jeu, le conseil, non pas de ne plus jouer, mais de bien placer l'argent ainsi gagné ; — c'est, lorsqu'il veut réconforter son fils malade, le: « va boire à la cuisine un grand verre d'eau claire » ; — c'est, lorsqu'un débiteur s'oblige que son père, pour le faire héritier, mourra avant qu'il soit six mois, le: « c'est quelque chose cela », qu'il prononce avec satisfaction ; — c'est, quand on lui dit qu'il mettra en terre ses enfants et les enfants de ses enfants, le « tant mieux » qu'il laisse échapper avec une naïveté terrible; — c'est, quand il croit Yalère coupable de lui avoir pris son or, et qu'Élise lui raconte qu'elle a été sauvée par Valère, le « il valait mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait » ; — c'est le ce sans dot »^ qui, pour lui, répond à toutes les objections que peut susciter le mariage d'une jeune fille — sa fille — avec un vieillard.

« L AVARE » lû'^>

Tel est, comme dit Népomucènc Lcmercier, « l'incomparable Harpagon, le rôle le plus complet peut-être qui ait jamais animé la scène ». Mais il ne suflit pas d'être complet ; il faut encore être cohérent, et l'on a souvent soutenu I qu'Harpagon ne l'était pas. « Harpagon, dit M. J. Lemaîlre, est une énigme. Il y a en lui de l'Euclion et du riche bourgeois du xvii*' siècle. Au fait, est-il bourgeois ou gcnlilhomme? Et qu'est-ce qu'un homme qui fait l'usure comme un juif et qui en même temps enterre une cassette comme un personnage de la comédie antique? » M. J. Lcmaîlre arrête là ses questions; mais il serait facile de les multiplier. Si on a accusé Molière d'avoir mis dans TarhiJJe deux hypocrites distincts, si on lui a reproché de n'avoir pas expli(|ué i'Alceste de son ;l//sa/î//iro/y(?, d'Harpagon aussi on |)ourrait dire qu'il n'a pas été expliqué et (ju'il n'est pas homogène. Et il faut avouer que, tout en repoussant certaines exagérations, et sans d'ailleurs nous pi(|uer de tout dire, nous aurons plus de peine à justilier Harpagon que nous n'en avon-s ««u -i jnslilier Tartulfe ou Alccsle.

Quand M. J. l.emaîtrc nous diL cju Harpagon « enterre^ une cassette conmie un persomiage de la comédie antitjue », il néglige d'ajouter que l'avare n'agit ainsi qu'à titre exceptionnel, et pour des raisons qu'il indique:

Cerlcs, ce n'est pas mic pcliln pcnno (jiic de garder che/, soi une grande somme d'argent; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, cl ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache lidèle ; car pour moi, les co tires- fort s me sont suspects, et je ne veui jamais m'y lier : je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujours la première chose .que l'on va attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir

enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez ^...

C'est une explication, cela; seulement l'explication estelle décisive? N'est-il pas arrivé souvent à Harpagon, puisqu'il prête de l'argent, qu'on le lui a remboursé? 11 faut bien, en pareil cas, ou qu'il ait usé des coffres-forts, si suspects soient-ils, ou qu'il ait eu une cache, dont il pourrait se servir cette fois encore. Quoi qu'en dise Molière, le vrai motif d'Harpagon ici semble bien être d'imiter Euclion et de permettre la reprise de scènes qui ont déjà été traitées par Plante.

Qu'Harpagon soit riche sans qu'on nous apprenne d'où lui vient sa fortune, rien de mieux : il nous est tout loisible de supposer qu'il a reçu sa fortune de ses parents ou d'adopter telle autre hypothèse qui nous plaira mieux. Mais voici qui est plus délicat. Harpagon a un grand train de maison, des domestiques, un intendant: pourquoi faire, s'il hait le luxe, la dépense, les réceptions? il a un carrosse qu'il laisse se délabrer et des chevaux auxquels il dérobe lui-même leur avoine: que ne vend-il carrosse et chevaux, ce qui aurait en outre l'avantage de supprimer le cocher? n a au doigt un diamant lort beau et qui |etle quantité de feux: comment ne l'a-t-il pas déjà vendu? pourquoi ne craint-il pas qu'on veuille lui dérober son diamant aussi bien que sa cassette? et si ce diamant lui vient de quelque emprunteur qu'il a ruiné, comme viendra plus tard à Turcaret le diamant qu'il offrira à la Baronne, pourquoi ne nous fait-on pas connaître un trait qui serait caractéristique? Les érudits nous disent que le lieutenant criminel Tardieu, lequel avait aussi à son service un maître Jacques, à la fois cocher et cuisinier, était forcé par sa situation à avoir des chevaux et les traitait comme Harpagon les siens. Fort bien ; mais si Harpagon est lieutenant-

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