T. II. II
dient qu'imagine Frosine au quatrièrie acte pour venir à bout d'Harpagon. Une soi-disant i larquise viendra de Basse-Bretagne pour exprimer son <xmour à l'avare. Elle sera riche. Séduit par cette richesse, Harpagon accueillera l'aventurière et laissera Mariane à Gléante. On s'expliquera ensuite comme on pourra. De cet expédient Regnard s'est souvenu, et il l'a utilisé dans le Légataire universel; mais Frosine, après nous l'avoir exposé, n'en a tiré aucun parti, Molière l'a oublié, et il ne s'est pas inquiété de savoir si le public avait été lancé sur une fausse piste et restait quelque peu déconcerté.
Pourquoi avons-nous insisté sur ces défauts de V Avare? Nous ne l'aurions pas fait certes, si V Avare était une œuvre médiocre : dans une œuvre médiocre, ce sont les qualités seules qu'il y a profit à chercher. Mais, quand une comédie contient une étude de caractère et une étude de mœurs étonnamment profondes, quand elle montre avec une force admirable une famille rongée par le vice de son chef, quand elle est remplie de scènes que tout le monde sait par cœur, il y a profit à discerner des fautes, qu'autrement on risquerait de prendre pour des beautés, et à s'expliquer les fortunes très diverses de l'œuvre.
De ces fortunes diverses il nous faut maintenant indiquer une autre cause, en revenant sur une question, que nous avons examinée déjà, il est vrai, à propos de V École des femmes, de Tartuffe, de Don Juan, du Misanthrope, mais qui intéresse plus particulièrement encore l'Avare : celle des rapports entre la tristesse et la gaieté de Molière.
Goethe a dit de T Avare : « L'Avare, dans lequel le vice détruit toute la piété qui unit le père et le fils, a une grandeur extraordinaire et est à un haut degré tragique. »
« l'avare » i63
Avec cette matière tragique, Molière, qui voulait bien être profond, qui voulait bien touclier aux pires misères de la nature et de la vie humaine, mais qui n'admettait pas la confusion des genres et qui desavouait d'avance la comédie larmoyante du xviii'- siècle, Molière, dis-je, a tenu à être comique et il a réussi à l'être. Gomment s'y est-il pris pour cela ? L'effort a-t-il été partout également heureux ? Ne le sent-on pas trop quelquefois ? Voilà ce qu'il nous faut examiner, sinon avec tout le détail qui serait utile, du moins avec une suffisante netteté.
Le premier soin de Molière, ici comme dans ses autres grandes œuvres, a été d'observer toute la discrétion qui était compatible avec une étude véritable du sujet. 11 était nécessaire, pour peindre l'hypocrisie, que Tartulle voulût séduire Elmire, épouser Mariane, chasser Damis, ruiner Orgon ; mais il était inutile que, sur aucun de ces points, il arrivât à ses fins, et il n'v est pas arrivé. Il était nécessaire, jx)ur peindre un noble atrabilaire comme Alceste, qu'il servît quelque peu de jouet à une coquette ; mais il était inutile qu'il fut vraiment sa victime, et il ne l'a pas été. Il était nécessaire que George Dandin fût menacé des [)ires aventures ; mais il ne l'était pas que sa honte fût étalée sur le théâtre, et Angélique est restée une coquine en projet et d'intention. De même ici. Tout ce qu'a de irrave ce qu'on appelle aujourd'hui « la question d'argent», tout ce qu'il y a dans l'avarice de funeste pour celui qui en est possédé et en même temps d'anti-social, il fallait que nous le vissions, et nous le voyons en ellet. Harpagon thésauriseur se torture ; Harpagon usurier ruine les jeunes gens ; Harpagon père égoïste se fait mépriser et' détester par ses enfants ; il est en grande partie cause , ({u'ils commettent des actes forts blâmables. Du moins, Molière s'en est-il tenu là, et a-t-il avec grand soin évité ( c qui eût été trop sombre sans profit réel pour la peinture psychologique et la leçon morale. Il a supprimé la
l64 MOLIÈRE
femme d'Harpagon : une femme qui eût souffert en silence, comme celle du père Grandet ou de maître Guérin, et une femme qui se fût révoltée et qui eût essayé de défendre ses enfants, eussent été également pénibles. Vous pouvez croire, si bon vous semble, que la défunte Mme Harpagon est morte à la peine ; mais vous ne la voyez pas et, d'ordinaire, vous n'y songez pas. — Les enfants d'un avare pouvaient aussi souffrir de la faim, comme l'Eugénie Grandet de Balzac : Molière nous a épargné ce spectacle. — Enfin, Cléante et Élise sont sur une pente où il ne tenait qu'au dramaturge de ne pas les arrêter. Cléante pouvait garder la cassette, que La Flèche a mise en ses mains ; il se contente d'en user pour faire du chantage auprès d'Harpagon. Élise pouvait se donner à Valère ; elle se contente de lui signer une promesse de mariage. Vous me direz que c'est déjà quelque chose ! — sans doute. Le sujet est moins triste qu'il n'aurait pu l'être. 11 reste fort triste cependant.
Il s'agit maintenant de faire sortir du comique de ce sujet même! Molière y arrivera en puisant habilement aux grandes sources du comique, à savoir : i° le contraste entre ce qui devrait raisonnablement se produire et ce qui se produit en effet; — 2° la mise en saillie de l'absurdité d'un acte au détriment de son caractère odieux, qui est dérobé aux yeux et à l'esprit ; — 3° les exagérations, les répétitions et la gesticulation expressives, qui arrêtent notre attention sur la marionnette humaine, sans nous laisser voir le monstre ou le malheureux qui est en elle.
Puisqu'il a des valets et des chevaux. Harpagon doit vouloir que ses valets soient présentables, et que ses chevaux puissent se traîner ; puisqu'il donne un dîner, il doit vouloir que ses invités soient satisfaits ; mais ses valets ont les chausses trouées, ses chevaux meurent de faim, et ses invités se régaleront d'un bon haricot bien gras, qui les rassasiera tout d'abord. Voilà pour les contrastes.
« L AVAUE »
Harpagon voulant marier sa fille avec un riche vieillard |)Ourrait nous donner un haut-le-cœur ; mais il est sincère quand il dit : «Pourrait-elle mieux rencontrer?» et l'absurdité, le ridicule l'emporte sur l'odieux. De même, (|uand maître Jacques, pour venger certains coups de bâton, accuse Valère, qui n'en peut mais, d'avoir dérobé la cassette, nous trouverions odieux que ^ alère put être victime d'une accusation trop évidemment fausse ; mais Harpagon, par avarice, et le commissaire, par profession, sont naïvement décidés à se laisser convaincre ; la prévention les aveugle, et ici encore c'est l'absurdité qui domine et fait jaillir les éclats de rire.
Enfin, voyez Harpagon répéter le même mot magique avec une obstination invincible, comme dans la scène du « sans dot » ; ou se rembrunir périodiquement chaque fois que pTOsine, qui vient cependant de le combler de joie en lui disant qu'il est aimé de Mariane, lui demande un petit secours ; ou multiplier les gestes désespérés pour se faire rendre la bague que Gléantc a mise au doigt de Mariane et qu'il ne veut pas qu'elle rende. Ici, c'est la gesticulation, c'est la marionnette surtout qui nous amuse.
Au reste, on |X)urrait modifier les analyses que je viens de faire, et tous les motifs de rire se mêlent parfois ; par exemple au dénouement. Renoncez à Mariane, dit-on à Hargagon, et consentez aux mariages de Gléante et d'Élise :
Harpagon. — 11 faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.
CLÉA.^rE. — ^ ous la verrez saine et entière.
HAKPACOfi. — Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.
Anselme. — Hé bien ! j'en ai pour eux ; <|ue cela ne vous inquiète point.
Harpagon. — Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces. «leux mariages ?
Anselme. — Oui. je m'y oblige : êles-voiis satisfait ?
Harpagon. — Oui, |>our\u que pour les noces vous me fassiez faire un habit.
l66 MOLIÈRE
Anselme. — D'accord. Allons jouir de l'allcgrcssc que cet heureux jour nous présente.
Le Commissaire. — Holà ! Messieurs, holà! tout doucement, s'il vous plaît : qui me payera mes écritures ?
Hakpagon. — «Nous n'avons que faire de vos écritures.
Le Commissaire. — Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.
Harpagom. — Pour votre pavement, voilà un homme que je vous donne à pendre.
Maitke Jacques. — Hélas ! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de hàton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir.
Anselme. — Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.
Harpagon. — Vous payerez donc Ip Commissaire ?
An>elme. — Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.
Harpagon. — Et moi, voir ma chère cassette ^.
Voilà qui est bien, mais qui n'est pas assez malaisé encore. De plus, le comique que je viens d'étudier sort du sujet tragique, mais non pas des points les plus tragiques du sujet ; et si, en ces points-là tout au moins, le fond emporte la forme ; si le tragique des situations passe dans le ton et dans le style, c'en est fait de l'unité de couleur et d'impression. H faut donc aller plus loin ; il faut faire que ce qui prêterait le plus à un Racine, ou à un Sedaine, ou à un d'Ennery, ce qui attriste ou indigne un critique inorose, comme J.-J. Rousseau par exemple, que cela môme fasse rire le spectateur. Molière ne recule pas devant cette entreprise.
Elise, à l'insu d'Harpagon, a promis sa main à Valère ; la découverte de celte faute doit être un effondrement pour le père, qui souffrira de ce que son autorité aura été méconnue et de ce que le mariage avec Anselme devient impossible. Mais cette découverte se produit au moment où Harpagon est le plus préoccupé de son argent, où sa cassette lui a été dérobée. Tout ce que Valère dit d'Élise,