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I. Acte V, se. VI

« l'avare » 167

l'avare reiitciul de sa cassette. Il y a là un quiproquo et une méprise plaisante. Quiproquo et méprise étaient déjà dans Plante, il est vrai ; mais la portée en était moindre. Dans VAulularia, nous étions occupés avant tout des allées et venues de la marmite ; la fille d'Euclion n'avait môme pas passé sous nos yeux ; ce qui touchait à cette jeune fdle ne pouvait nous intéresser fort. Il en est tout autrement dans Molière. Cependant, ici le moyen d'obtenir le résultat désirable a été suggéré à Molière par son prédécesseur. Voyons quelque chose de plus original et de plus remarquable.

Maître Simon dit à Harpagon que le jeune homme auquel il doit prêter quinze mille francs s'engagera, s'il le faut, à ce que son père meure avant qu'il soit six mois. « C'est quelque chose, cela », dit l'avare avec satisfaction ; or, le père dont il escompte ainsi la mort, c'est lui-même, et l'odieux engagenrient du fils, l'odieuse réflexion du père s'eiTacent à nos yeux devant l'imprudence de l'un et de l'autre, devant le constraste entre ce qu'ils croient et ce qui est, devant la surprise profonde où nous prévoyons que tous deux vont tomber. La situation est très grave, et nous rions.

Poursuivons l'étude de cette scène. Enfant prodigue d'un père avare, Cléante emprunte aux conditions les plus usuraires, sans connaître encore son prêteur. Quand prêteur et emprunteur sont en présence, l'un se trouve être un père irrité, l'autre un fils irrespectueux et poussé à bout. La scène à faire est nettement une scène de drame. Molière en a fait une scène de comédie. Comment cela ? d'abord en provoquant en nous ce mélange de surprise et de prévision réalisée qui est éminemment favorable au rire : ensuite en étalant rahurissemcnl trop naturel des deux héros de cette scène, qui tous deux auraient voulu se cacher à tous et sont justement jetés par le hasard en face l'un de l'autre ; puis en opposant les uns aux autres les reproches égale-

ment mérités qu'ils ont à se faire ; enfin en présentant ces reproches avec une symétrie qui évoque l'idée d'un jeu de volant ou d'une sorte de danse à deux.

Ici, Molière a échappé au drame. Ailleurs, il est si vrar qu'il a échappé à la tragédie, que la tragédie a repris son bien où elle le trouvait, et que l'épreuve infligée par Harpagon à Cléante est devenue l'épreuve infligée par Mithridate à Monime. Je ne citerai pas le passage de Racine ; mais en voici le dessin et la marche.

Mithridate, qui doit épouser Monime, la soupçonne d'aimer son fils Xipharès et d'en être aimée. Pour s'éclairer, il lui tend un piège et — i° il déclare qu'il a ouvert les yeux sur ce qu'avait de déraisonnable son amour sénile ; ce qu'il désire maintenant, c'est que Monime accepte de sa main Xipharès; Monime a des soupçons et ne se trahit point encore. — 2° Mithridate insiste. « Comment un tel roi pourrait-il s'abaisser à cet artifice? » se dit Monime; elle révèle donc qu'elle aime depuis longtemps Xipharès : et Mithridate change de visage. — Ici 3° une suspensioi» très dramatique. — Puis 4° Mithridate annonce à Monime qu'il la garde pour lui-même, et qu'elle ne doit plus, songer à Xipharès. — Alors 5° Monime, enhardie par l'indignation, déclare à Mithridate qu'elle ne l'épousera point et qu'elle ne saurait renoncer à son amour.

Le dessin et la marche adoptés par Racine étaient déjà à peu près le dessin et la marche adoptés par Molière ; mais celui-ci avait eu grand soin de tout disposer en vue de produire une impression sensiblement différente. D'abord, Cléante n'est pas Monime: la pudeur et l'effroi ont moins de prise sur lui, et donc nous ne sommes pas inclinés povir lui à la pitié. — Harpagon non plus n'est pas Mithridate, il ne peut rien de trop effrayant contre son fils, et donc il ne nous incline pas à la terreur. — Ensuite^ Molière a exagéré, pour nous faire rire, l'allure cauteleuse du père et les prudentes précautions du fils. — Enfin, au

« i/avare » i(")<^

lieu do la suspension tragiqno (|u'a Iniajuinée Racine, nous avons ici une suspension bouITonne: maître Jacques cnlreprenanl de réconcilier le père et le fils et le faisant le plus simplement du monde, en accordant au père au nom du lils tout ce que le i)ère désire, bien que le fds n'y consente point, et au fils au nom du père tout ce que le lils désire^ bien que le pèçe s'y oppose. Ainsi disposé à la gaieté, lo spectateur p?ut maintenant entendre, sans trop être ému^ la scène où le père maudit le fds et où le fds répond insolemment à son père. Ici encore, d'ailleurs, Molière a pris ses précautions: quand l'avare donne à son fds sa malédiction, lui qui n'a jamais rien donné, pas même le bonjour (qu'il se contentait de prêter), la réplique de son fils: « Je n'ai que faire de vos dons ! » nous paraît si bien assénée, et cet étourdi parle avec tant de spontanéité, que nous ne pouvons nous empêcher de rire.

Voilà comment Molière veille à l'unité artistique de son œuvre et comment il évite de tomber dans les genres hybrides qu'on a cultivés plus tard. Mais, avec un sujet comme le sien, avec l'espèce de pessimisme qu'il a appliqué à la peinture de ses personnages, il était dilTicilc, il était impossible que le tragique ne perçât pas par endroits et que la tristesse lut évitée. Molière, en guise de contrepoids, a eu recours à des hors-d'œuvre plaisants, à des bouffonneries, à des procédés de farce. L'elfort est très sensible dans le monologue où Harpagon gémit, pleure, crie, et nous épouvanterait parla douleur folle qui le tient et lui enlève presque son caractère d'homme pour le transformer en une sorte de bêle blessée, si çà et là une exagération, un mot bizarre, une interpellation inattendue aux •spectateurs ne provoquaient irrésistiblement le rire:

(J iii f.-t l;iit. y u ru puis plus ; je nie meurs, je* suis morl, j«' suis entcrn'. N'y a-f-il pcrsonn»^ «pii vouillc me ressusciter, en nie rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ^ «pic ditcs-vou.s ? Ce n'est personne. Il faut, fpii que ce soit qui ail

fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié rhcurc ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu'on parle là ? De celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gènes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après i.

On fait remarquer, il est vrai, qu'un certain nombre des traits plaisants de ce monologue étaient déjà dans Plante et dans Larivey; on fait remarquer que, lorsque le soupçonneux Harpagon, après avoir vu les mains de La Flèche, demande : « les autres », il se souvient d'Euclion demandant à voir la troisième main de Strobile; et l'on conclut que Molière s'est laissé entraîner par l'exemple de Plante. Mais Molière était parfaitement capable de corriger Plante, s'il l'eût jugé à propos; et, s'il ne l'a pas fait, s'il a plutôt renchéri sur son devancier, c'est sans doute qu'il avait ses raisons. Pourquoi Harpagon, ayant tàté les chausses de La Flèche, ajoute-t-il: « Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un » ? Pourquoi écoute-t-il bouche bée et avec des gestes d'approbation attendrie l'ironie médiocrement voilée de Valère a la fin de la scène du « sans dot » ? <c Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. D sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans-

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