‹ MolièreChapitre 54 sur 104 · I. Acte IV, se. vu · texte numérisé non relu

I. Acte IV, se. vu

« L AVARE )) I " r

' >t, on ne doit point regarder plus avant. Tout est ren- •rmé là-dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité '. » l^ourquoi gobe-t-il avec la même naïveté les formidables liàblories de Frosine sur l'amour de Mariane pour les vieillards? Pourquoi Harpagon jeté à terre par cet étourdi <le La Merluche? maître Jacques battu par Harpagon? maître Jacques de nouveau rossé par Valère? Pourquoi, <lans la scène du repas, ce texte incomplet comme celui !«'s farces à l'improvisade: « Hé bien, il faudra quatre

-;rands potages, et cinq assiettes. Potages... Entrées » ?

< es mois sont suivis de points dans lés éditions données par ^lolière, et les points étaient remplacés au théâtre par des numérations ad libitum: « potage bisque, potage de icrdrix aux choux verts, potage de santé, potage de canard n\ navets... » Puis, comme dans les farces, les jeux de l'nc bouflons et parasites se multiplient. Au moment le plus grave de l'action, Harpagon voit deux bougies allumées et en souille une: trait de mœurs excellent, si l'on s'en était tenu là; mais maître Jacques rallume la bougie; Harpagon la soulUe et la prend à la main ; maître Jacques la rallume dans la main de son maître; Harpagon la souille et la met dans sa poche ; maître Jacques la rallume Kins la poche et Harpagon se brûle... Jusqu'où remonte Ite turlupinade? sans doute jusqu'à Molière. Certes le rôle de maître Jacques est autrement savoureux que ces lazzis de tréteaux ; mais on sent aussi combien il t ajouté pour égayer la pièce. Si maître Jacques était 1 acteur réel d'une action réelle, il paierait cher sans doute le prétendu accommodement qu'il a voulu ménager entre le père et le fils en se moquant de l'un et de l'autre. Comme il s'est agi surtout d'amuser et d'atténuer l'eflet de scènes trop graves, personne ne songera lui 'demander compte do

sa conduite; et le spectateur, acceptant docilement les intentions du dramaturge, rit de bon cœur d'une scène, qui est parfaitement folle, mais qui est aussi singulièrement plaisante et, comme on dit, suggestive. Avez-vous lu cette pièce de M. Gourteline, où un avocat, brusquement nommé procureur ou substitut, passe sans transition de l'éloge de son client à l'éreintement du môme client, devenu un adversaire ? Rien de plus invraisemblable que cette pièce, si elle est prise à la lettre; rien de plus vrai, si l'on en fait un symbole. M. Gourteline est ici le continuateur de Molière dans la scène où Don Juan est entre Charlotte et Mathurine, dans la scène où maître Jacques est entre Harpagon et Cléante. Maître Jacques ici, c'est le conciliateur comme on en voit tous les jours, se promettant de tout arranger et embrouillant tout à merveille. La scène est à la fois fausse et exquise ; surtout, c'est un liorsd'œuvre destiné, comme tant d'autres, à égayer une œuvre trop sombre.

Ainsi, Molière a employé un art merveilleux à faire rentrer dans le moule comique un sujet qui ne s'y prêtait guère ; il a employé un art merveilleux à faire rire avec des personnages qui devaient plutôt exciter la tristesse et la 'pitié. Çà et là cependant la nature des choses a été plus forte que l'artiste : le comique a eu l'air un peu forcé, et le tragique a gêné en quelque mesure le spectateur.

Mais est-ce le sujet seul qu'il faut accuser?

L'étude du style, s'il entrait dans notre plan de l'entreprendre, nous amènerait à constater d'autres disparates: nulle part Molière n'a eu une langue plus franche, plus lumineuse, plus transparente, c'est-à-dire mieux faite pour laisser toute leur vérité et toute leur force aux sen-

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liments qu'elle revêt; mais, par endroits aussi, cette prose de r Avare est trop rythmée et trop poétique; par endroits, elle est lourde, enchevêtrée et (ce qui est extraordinaire chez Molière) peu scénique : ce dernier défaut est très sensible dans la scène d'exposition entre Valère et Élise. Ici, c'est une revision qui a fait défaut, et le travail si nécessaire de la lime.

L'Avare est une œuvre de premier ordre, une des plus lortes de Molière, mais une œuvre dont les riches matériaux ont été insulTisamment fondus et pour la composition de laquelle le temps évidemment a manqué. « Le, temps ne fait rien à l'alTaire », disait Alceste. Il ne fait rien à l'affaire pour le public, et voilà pourquoi nous 'vons le droit d'indiquer nos réserves; mais il fait beauup pour l'auteur; et, dans sa vie si agitée, le manque > temps a souvent dû chagriner Molière.

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