MONSIEUR DE POURCEAUGSAC ET LES AMANTS MAGNIFIQUES
L'Avare avait ;été composé pour les spectateurs du Palais-Royal, pouj la ville, comme on disait alors. Plus de deux ans et demi vont s'écouler maintenant avant que Molière donne à la ville une autre pièce. Le voici repris par la cour, à laquelle il va successivement donner Monsieur de Pourceaugnac, les Amants magnifiques, le Bourgeois gentilhomme et Psyché. Et sans doute ni Molière ni les habitués du Palais-Royal ne songeaient à se plaindre. Outre que les œuvres jouées à la cour passaient ensuite à la ville (sauf quelques exceptions, parmi lesquelles les Amants magnifiques), une première retentissante avait été donnée le 5 février 1669, celle de Tartuffe, enfin sauvé de toutes les proscriptions. Le 21 du même mois, la pièce si longtemps maudite avait été jouée chez la Reine, sans doute par ordre du Roi, et, peut-être par ordre du Roi encore, les journalistes déclaraient que la pieuse Marie- Thérèse avait pris grand plaisir à voir confondre sur la scène l'hypocrisie. Ainsi la permission, l'invitation, pourrait-on dire, était donnée au public d'applaudir, et il ne s'en fit pas faute ; la pièce eut quarante-quatre représentations successives, ce qui était un chiffre extraordinaire pour le temps. Triomphant mais discret, Molière remercia le Roi dans son troisième placet, où il demandait une faveur pour son médecin, Nicolas de Mauvillain, celui-là
MONSIKI U l)i; l'(»l IU.K\L(;^A(.
\C'inc. c[uc la Faculté soupçonnait de fournir traîlrcusc-
ent au poète comique les renseignements dont il avait
besoin pour la combattre. « Sire, disait Molière, oscrois-je
demander encore cette grâce à A'otre Majesté le propre
ur de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par
\os bontés? Je suis, par cette première faveur, réconcilié
avec les dévots ; et je le serois, par cette seconde, avec les
lédecins. » Qu'il fût réconcilié avec les dévots, Molière
ms doute ne le croyait guère' ; et qu'il tînt à se récon-
; lier avec les médecins, c'est ce que Poarceaugnac ne permet
is de croire. Molière évidemment s'amusait ; comme si
(tait peu pour lui de vaincre, il voulait encore braver ^
(|uoiqu'avec une ironie voilée et fine. Mais ce qui était
sincère en lui, c'était sa reconnaissance pour Louis XIV,.
et il allait encore s'acquitter de sa dette en se faisant plus
que jamais, avec Lulli, « l'intendant des spectacles » du
Liand Roi.
Donc, en septembre et octobre 16G9, ^^ cour devait
laire un séjour au château de Chambord et voulait être
divertie par la troupe du Uoi. Molière part de Paris pour
Irente-trois jours le 17 septembre, arrive à Chambord le
K) ou le ao, donne force représentations, et trouve le
moyen cependant de composer, de faire accompagner de
I musique et de danse, d'apprendre à ses comédiens et do
mettre en scène pour le (i octobre une comédie-ballet en
ois actes, où éclate, au milieu delà verve la plus bouf-
lonne, la connaissance la plus précise du droit et surtoutdo
la méderine de son temps : Monsieur de Pourceaugnac. J^e
• st étonnant, et il nous paraît cependant
î. r..it-'ii iiait-il pas boaucoiip non plus, puisqn'cn
71 (iicon: Il allait faire lancer par Scapin, dissuadant Argaiit<' piaidor, ccllo pointe assez imprévue : « Vous serez ébahi que s juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, 1 par des femmes qu'ils aimeront. » Les Fourberies de Scapin, le 11 r scène v.
foien difficile de le contester, si nous pesons les termes <{u'emploieiit l'édition donnée par Molière d'abord, l'édition •donnée par La Grange et Vivot ensuite. Molière a -t-il eu pour s'aider quelque ancienne farce de jeunesse, comme pour r Amour médecin, le Médecin malgré lui et George Dandin ? La chose est fort douteuse, puisque nous n'avons de ce fait aucun indice. Molière a été plutôt aidé par des lectures, celle du Polyandre de Sorel surtout, et il a réchauffé sa ver^ e par de vieux souvenirs, de ces souvenirs <le jeunesse qui, au milieu de leur humeur la plus morose, ne manquent jamais de dérider les hommes murs et les vieillards.
A-t-on remarqué, en effet, le besoin que semble éprouver Molière, au moment où sa santé s'altère, où sa vie s'assombrit, où sa fin approche, de se rappeler ce qu'il a vu de plaisant au temps de ses courses dans les provinces? Il y avait des paysans dans Don Juan et dans le. Médecin malgré lui, mais c'étaient des paysans des environs de Paris. Au contraire, nous sommes en pleine province *ivec le campagnard George Dandin et les hobereaux M. et Mme de Sotenville ; nous sommes à Limoges avec Pourceaugnac, et nous allons nous promener au cimetière des Arènes, nous entrons dans l'église de Saint- Étienne, voire chez le traiteur Petit-Jean. Bientôt, nous serons à Angoulême et nous en fréquenterons toute la société distinguée, ou soi-disant telle, chez la comtesse d'Escarbagnas. — Les dialectes des pays autrefois traversés par Molière semblent eux-mêmes revenir, si je puis dire, sonner aux oreilles du dramaturge et solliciter sa plume : Sbrigani estropie le flamand, Nérine parle picard, Lucette crie en languedocien, en piscénols ;• on entendra des gascons dans les intermèdes du Bourgeois gentilhomme. — Quant aux types provinciaux mis en scène, ils sont (contrairement aux habitud classiques que nous avons antérieurement étudiées) dessinés d'un trait si net, peints avec
« MONSIirH l»i: POURCEAUG.NAC » ]-'
(les couleurs si vives, que, bien vite, une légend? se répand,
Léonard de Pourceauij^nac n'est pas un être d'imagination ;
I existe en chair et en os ; il est à Paris ; il s'est vu repré-
iité par Molière quand, le i5 novembre, la pièce a été
il lin jouée au Palais-Royal, et il est furieux, comme
aient furieux, quelcjuc cinquante ans auparavant, de
unes gens qui, venus à l'Hôtel de Bourgogne sans peur
?cr à mal, s'étaient reconnus dans les ])ersonnages de
quelque farce jouée par les Gros-Guillaume, ies Gaullicr-
irguilleet les Turlupin.
Kt, en eiret, Léonard de Pourceaugnac n'est pas flatté ;
l»eu flattés aussi sont ses compatriotes les Limousins.
nitrc eux l'acliarnement de Molière est tel, qu'une autre
^ende se formera pour 1 expliquer : Molière a été autre-
Is siffle par eux à Limoges, et, s'il les ridiculise, c'est
pour se venger. Or, rien de pareil n'était sans doute dans
la pensée de Molière, et il n'avait d'autre raison d'atta-
(|uer les Limousins que de vieilles traditions parisiennes,
Mixquellej: Rabelais s'était conformé déjà, quand il avail
lillé l'écolier limousin dans son roman. Mais, quoi qu'il
en. soit, Limoges n élèvera pas un monument à Molière,
(omme Pézenas. On a dit que, si l'auteur de Tartarin
lait allé à Tarascon, les rues se seraient dépavées toutes
• ules pour le lapider : qu'auraient donc fait les rues de
Limoges |)Our ce vilain Molière, qui mettait dans la bouclie
' Nérine des phrases comme celle-ci : « Une personne
omme vous est-elle faite pour un Liniosin ? S'il a envie
le se marier, que ne prend-il une Limosine et ne laissc-
i-il en repos les Chrétiens? »
On voit le ton de la pièce. Abstraction faite du prologue
I de l'épilogue obligés en l'honneur de l'amour, Monsieur
Poitrceaugnac est une farce, la plus débridée des farces,
ulemcnt, c'est une farce mâtinée de comédie italienne, —
I ici encore il semble (pie Molière pre.ine plaisir à revenir
^;» i«'MMO<i*J<' «'I »<<' r.i'/nill.'ii'di's*;c au <(>i|\(«t>ir «L' /'/•'/<■;//•//>.
Pourceaiignac comprend une série de fourberies, comme VÈtourdl comprenait une série de contretemps. Sbrigani est Napolitain et se vante de ses méfaits, comme Mascarille était Sicilien et se vantait des sentences qu'on avait obtenues contre lui. Molièrc-Pourceaugnac se déguise en femme, comme Molière-Mascarille se déguisait en Suisse. La férocité même qu'une âme tendre trouve dans la pièce peut passer pour avoir quelque chose d'italien.
M. de Pourceaugnac, gentilhomme, à ce qu'il dit, du Limousin, arrive à Paris par le coche pour épouser la fille du bourgeois Oronte, Julie. Mais Julie aime Éraste ; et J|ilie, Éraste, un intrigant nommé Sbrigani et une intrigante nommée Nérine complotent de faire tant d'avanies au prétendant, qu'il soit trop heureux de reprendre le coche de Limoges, — et de si bien dégoûter Oronte de son futur gendre, qu'il soit trop heureux de lui arracher sa fille pour la donner à Éraste lui-même. Thème commode et qui a servi à de nombreuses pièces, peut-être avant Molière, à coup sûr après lui, par exemple aux Vendanges de Saresnes de Dancourt et au Tour du Carnaval de Dalainval.
A peine débarqué, Pourceaugnac tombe au milieu de gens apostés, qui lui rient au nez et le poursuivent de leurs moqueries. Mais Sbrigani feint de prendre sa défense et, par des protestations d'amitié, s'attire la confiance du naïf provincial. Éraste lui persuade qu'ils se sont connus autrefois à Limoges, lui offre sa maison et, sous prétexte de l'y introduire, le confie aux mains redoutables d'un aliéniste et d'un de ses savants confrères. Mines lugubres, costumes lugubres, consultation lugubre. Pourceaugnac reste longtemps sans comprendre ce que l'on veut de lui ; puis, il cherche à s'enfuir, mais l'avare médecin ne lâche point sa proie. Quand il est enfin parvenu à s'échapper, son guérisseur, poussé par Sbrigani, va prévenir Oronte que son prétendu gendre est malade et ne saurait se ma-
« MONSIEUR DE POURCEALGNAC » I-JQ
I ; un marchand flamand (Sbrigani liii-môme) assure Oronte que tout le commerce de Flandre attend avec impatience le mariage de Pourceaugnac, pour se payer avec la dot de Julie de sommes dues par le Limousin. Le beaupère' est furieux ; le gendre, auquel Sbrigani vient d'insinuer sur le compte de Julie toutes sortes de choses fâcheuses, est furieux aussi ; et voici à quel diapason monte entre les deux personnages une première entrevue qui aurait dû être tendre :
Monsieur de Pourceaugnac. — Bonjour, Monsieur, bonjour.
Oronte. — Serviteur, Monsieur, serviteur.
Monsieur de Pourceaugnac. — Vous êtes Monsieur ^rontc, n'est-ce pas ?
Ohonte. — Oui.
Monsieur de Pourceaugnac — Et moi, Monsieur de Pourceaugnac.
OiioNTE. — A la bonne heure.
MoNsiKirn DE Pourceaugnac. — Croycz-vouk, Monsieur Oronte, que les Limositis soient des sots ?
Okonte. — Croyez-vous, Monsieur de Pourceaugnac, que les Parisiens soient des bôlcs ?
Monsieur de Pourceaugnac. — Vous imaginez-vous. Monsieur Oronte, qu'un homme comme moi soit si affamé de femme .^
Oronte. — Vous imaginez-vous, Monsieur de Pourceaugnac, ^jn'i,i<o «;il,. cr.rni.K. 1 :i micniie soit si affamée de mari * ?
Lit Miiir Hptaid a ce début. C'est Julie qui, au grand scandale d'Oronte, se jette à la tète de Pourceaugnac, pour confirmer l'opinion calomnieuse qu'on lui adonnée d'elle; c'est une Languedocienne et une Picarde qui prétendent avoir été trompées et abandonnées par Pourceaugnac, qui le supplient, l'injurient et finissent par mettre à ses trousses trois enfants criant à tue-tète : « mon papa, mon papa, mon papa ! » Voilà M. de Pourceaugnac, bigame et très elTrayé, qui consulte des avocats. « La polygamie est un cas pendable », lui disent-ils en guise de consolation.
l8o MOLIÈRE
Notre homme, affolé par Sbrigani, se voit déjà mort, se déguise en femme pour échapper à une pendaison sans cela inévitable, est accosté par des Suisses, qui se pourléchent déjà les lèvres à l'idée de voir le Limousin, accroché à une grande potence neuve, gambillant les pieds en haut devant tout le monde, et qui,, en attendant, lui tiennent de vilains propos. Un exempt croit reconnaître cette noble dame barbue pour le polygame et veut l'arrêter. Pourceaugnac vide sa bourse entre les mains de l'exempt et, comme l'avait prédit Sbrigani, est trop heureux de prendre le coche pour rentrer dans sa province . Quant à Oronte, on lui conte que sa fille est partie avec cet enjôleur de Pourceaugnac, et, quand Eraste la lui ramène, il est trop heureux, lui aussi, de la faire épouser à son amant, en augmentant la dot de dix mille écus. C'est ainsi que la vertu est récompensée.
« Pourceaugnac est horrible »j dit Michelet, qui avail déjà déclaré George Dandin douloureux ; et, en effet, les brimades inventées par Nérine et Sbrigani sont d'un goût patibulaire, moins pourtant que les compliments qu'ils s'adressent :
NérÎne. — Madame, voilà un illustre ; votre affaire ne pouvoit être mise en tic meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronte les galères ; qui, au péril de ses bras, et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles ; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
Sbrigani. — Je suis confus des louanges dont vous m'honorez^ et je pourrois vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez' vous ; lorsque vous fîtes également ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témtfignage à faire pendre deux personnes qui ne l'avoient pas mérité.