‹ MolièreChapitre 57 sur 104 · I . Acte I, scène ii · texte numérisé non relu

I . Acte I, scène ii

les mêmes vers inquiétants? de la course des apothicaires, enfin, lancés après Pourceaugnac à travers la scène et à travers la salle ? L'auteur du Misanthrope, en dépit de l'amertume qu'il a mise au fond de son œuvre, a cette fois écrit une farce de carnaval comme le- Chapeau de paille d'Italie ou la Mariée du mardi gras.

Seulement, dans quel Chapeau de paille d'Italie ou dans quelle Mariée du mardi gras trouverait-on des scènes profondes comme celles des aliénistes, et des satires saisissantes comme celles des médecins et de l'apothicaire préposés au traitement de Pourceaugnac ? Je ne puis revenir sur ce que j'ai dit à ce sujet, mais il importe de ne pas l'oublier au moment de juger la pièce. De par ces scènes et ces satires, la vérité s'est fait une belle place au milieu de la bouffonnerie. D'autres détails encore^ dans Pourceaugnac, sont à mettre au compte de l'observateur Molière : la jolie délibération de Sbrigani avec lui-même pour savoir comment il doit parler de Julie à Pourceaugnac ; — l'exempt trouvant sa consigne formelle quand on ne lui offre que dix pistoles, et ne se croyant plus aussi tenu quand on lui en offre davantage ; — Pourceaugnac finissant par croire qu'Eraste a bien pu être autrefois lié avec lui à Limoges. Cette scène ressemble à la scène déjà mentionnée de V Avare où Harpagon et le commissaire trouvent des indices éclatants de la culpabilité de Valère dans la déposition inexistante de maître Jacques. Mais, dans l'Avare, Harpagon et le commissaire étaient trompés par leur prévention ; Pourceaugnac ne l'est ici que par sa sottise.

Est-il utile de décrire Pourceaugnac, avec son costume suranné aux couleurs criardes, avec son corps mal bâti, avec son esprit épais, acceptant sans défiance les politesses incroyables de Sbrigani ou d'Éraste, persuadé que le Roi sera ravi de le voir, disant imprudemment à l'exempt qui le regarde habillé en femme et qui n'a môme pas nommé le bigame Pourceaugnac : «Monsieur, ce n'est pas moi »?

« LES AMANTS MAGNIFIQUES » l83

qui est le plus curieux et le plus notable dans notre Limousin, c'est qu'il ne sait pas lui-même s'il est de robe ou d'épée. Au début, quand on lui rit au nez, il croit intimider les badauds et leur faire craindre une poursuite judiciaire en leur disant qu'il a étudié en droit. Plus tard, inquiété par l'accusation de bigamie, il multiplie les notions précises et les termes techniques, pour montrer qu'il a les moyens de se défendre et d'établir son innocence. Mais déjà, à ce monient, il s'est déclaré gentilhomme et ne veut pas avouer qu'il a étudié la pratique : « Ces mots-là lui viennent sans qu'il les sache. Il les a retenus en lisant les romans. » Eli ! oui, M. de Pourceaugnac est gentilhomme. Savez-vous pourquoi il ne voulait pas être pendu ? C'est parce qu'il a tout juste la même répugnance qu'éprouvera plus tard ^averny dans Marion Delorme : il croit que la pendaison est un supplice de vilain et qu'une telle mort ferait tort à ses titres de noblesse. Hum ! qui veut trop prouver ne prouve rien, et voilà qui est bien suspect. M. de Pourceaugnac m'a tout l'air d'être un gentilhomme bourgeois comme M. Jourdain, et voilà sans doute qui est bon à noter, un an seulement avant la représentation du Bourgeois genliUiomme.

Après les fêtes de Chambord vinrent les fêtes de Saint- Germain. Le 4 février 1670, Molière donnait au Roi un grand spectacle, appelé le Divertissement royal. C'était une comédie mêlée de musique et d'entrées de ballet ; et, tandis que d'ordinaire les vers du ballet et la rédaction du livret étaient l'œuvre du poète de cour iicnscrade, cette fois tout était de Molière lui-même, sauf, bien entendu, les danses, les machines et la musique, cette dernière confiée à Lulli. Il est vrai que Louis XIV avait daigné inspirer

r84 MOLltRE

son poète favori, et Molière le constate dans son Avant- Propos : « Le Roi, qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il entreprend, s'est proposé de donner à sa cour un divertissement qui fût composé de tous ceux que le théâtre peut fournir ; et pour embrasser cette vaste idée, et enchaîner ensemble tant de choses diverses, Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe, où l'on doit célébrer la fête des jeux Pythiens, régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser *.»

Nous ne décrirons pas ces « galanteries », qui intéressent médiocrement le génie de Molière, et nous n'insisterons môme pas longtemps sur la pièce. Molière ne l'a jamais fait imprimer ; il ne l'a jamais jouée sur le théâtre du Palais-Royal, en partie parce qu'elle exigeait trop de dépenses, en partie aussi sans doute parce qu'à ses yeux cet impromptu ne devait pas survivre à l'occasion qui l'avait fait naître, La pièce, il est vrai, a été reprise après la mort de Molière, mais elle a défmitivement disparu de la scène dès 170^1. Est-ce à dire que tout y soit indigne de son auteur ? Il s'en faut de beaucoup. Dans un intermède a été placée une charmante imitation de l'ode d'Horace sur le dépit amoureux : Donec gratus eram lihi, et il y a même en certains coins des Amants magnifiques un Molière nouveau, fort peu connu, et qui mérite de l'être.

Insensible aux efforts que deux princes font pour lui plaire, la princesse Ériphile aime le général, le soldat de fortune Sostrate, lequel l'aime de son côté éperdument. Mais Sostrate mourrait plutôt que de témoigner à la princesse un amour irrespectueux, et la princesse mourrait plutôt que de manquer à ce qu'elle se doit à elle-même au point d'accorder sa main à Sostrate. Rapprocher ces deux

T. Les Amants magnifiques. — Avant-propos,

« LES AMANTS MACMKIQl KS » iS,)

auvres cœurs, qui s'aiment et n'osent s'aimer, ne peut donc Vire que « le jeu de l'amour et du hasard ». Comme dans les pièces de Marivaux, dans lea Faussai confidences surtout, qui ressemblent aux Amants nuKjnifîijues, il faut forcer deux amours discrets à se trahir; et la finesse, la subtilitr de bon aloi que Marivaux a fait baptiser de son nom le marivaudage, Molière la montre déjà ici dans une large iiesure. Il faut voircomment Sostrate etEriphile se laissent i'un après l'autre arracher leur secret par un confident ; comment Ériphile est prête à s'irriter de l'amour de Sostrate et à défaillir de son indifférence ; comment, avec un mélange savoureux de tendresse, d'orgueil et de ruse pres- <iue féline, elle pousse Sostrate à conl'osscrun amour dont I la fois elle se délecte et s'offense

Si ce personnage d'Ériphile rappelle Marivaux, un autre 1 fait songer à Musset : c'est le confident dont je viens de parler ; c'est Glitidas, «l'ironique et délicat bouffon, — comme dit un critique, — dont par instants le sourire est presque celui de Fantasio». Et, sous le masque de Cliti- <ias, en effet, il semble que Molière, à qui incombait ce rôle, comme lui était incombé celui (moins fin, d'ailleurs) lu boufTon Moron dans la Princesse (VÉlide, ait pris plaisir 1 exhaler ses fantaisies, à piquer de ses saillies certains ibus, l'astrologie surtout, encore en grande faveur dans les cours et que La Fontaine attaquait aussi dans ses fables, <m attendant que Fériclori l;i ro'nballif encore auprès du lue de Bourgogne.

Je ne puis citer un passage des Ainaiils magnifujnes, car les scènes de demi-teinte demanderaient à être commentées. Mais qu'on lise la scène où Glitidas arrache l'aveu l'Ériphile. On y remarquera comment la princesse fait M'mblant de ne rien entendre, tant cpi'on lui parle des princes ses amants ; comment elle s'éveille au nom de Sostrate ; comment elle désire et craint d'apprendre son amour ; comment la jalousie la force à révéler ses propres

l86 MOLIÈRE

sentiments. Qu'on voie encore la scène où Ériphile fait charger Sostrate de choisir lui-même entre les deux prétendants princiers, et celle où, dans un noble effort, elle déclare enfin à Sostrate, et qu'elle l'aime, et qu'elle juge contraire à son devoir de l'épouser.

Cependant, il faut que la pièce se termine. Un astrologue, soudoyé par les princes, fait proclamer, et par les astres, et par une fausse apparition de Vénus, que la princesse Ériphile doit donner sa main à celui qui sauvera la princesse Aristione, sa mère. Bien entendu, on a préparé pour Aristione un faux péril et un faux sauvetage ; mais un péril réel se présente, dont Sostrate sauve Aristione, et l'on couronne la pure flamme des deux généreux amants.

Tout cela est intéressant, mais moins peut-être que la curieuse analogie si souvent relevée entre le roman mis en scène par Molière et le roman que vivaient en ce moment môme certains de ses spectateurs. Parmi ceux qui applaudissaient les Amants magnifiques se trouvait une Ériphile qui préférait à des princes et à des rois un Sostrate, moins remarquable et moins généreux à tous égards que celui de la comédie. C'était Mlle de Montpensier, la Grande Mademoiselle, alors amoureuse de Lauzun et qui faillit l'élever jusqu'à elle : rappelez- vous la lettre fameuse de Mme de Sévigné. Mais entre la coupe et les lèvres il y eut place pour un malheur ; Sostrate-Lauzun n'épousa pas Ériphile ; le Roi l'en empêcha et le fit même emprisonner à Pignerol. Molière connaissait-il les intentions de Mademoiselle et ne craignait-il pas de les mettre en action, soit pour les autoriser, soit pour les combattre? On l'a dit. Rien cependant n'est plus invraisemblable. Ce n'était pas à Mademoiselle et à Lauzun que Molière songeait quand il écrivait sa pièce, c'était à la reine Isabelle et à l'officier de fortune Carlos dans le Don Sanche d'Aragon de Corneille : les resseînblances sont importantes entre les deux œuvres, et les différences pourraient donner lieu à une piquante

Page 1