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CHAPITRE YIII

Revenons à Molière, mais sans (juittcr pour cela les fêtes royales, dont le poète est devenu le grand organisateur.

Le 3o juin 1670 retentissait tout à coup comme un éclat <le tonnerre cette étonnante nouvelle: « Madame se meurt. Madame est morte », et, le 21 août, Bossuet présentait aux courtisans — j'emploie son expression — cette « touchante tête de moTt » qu'on appelle l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre. On pleura : du moins j'aiine à le croire, car Henriette avait été le charme et l'idole de cette cour, et, pendant quelque temps, elle avait troublé le cœur du Roi lui-même. Mais nous avons vu, à propos de la mort d'Anne d'Autriche, que les larmes se séchaient vite au Louvre ou dans le château de Versailles. Le 3 octobre donc, on partait pour Chambord, décidé à chasser, à danser et à rire de quelque folle comédie. On était à peu près à l'anniversaire de Pourceaagnac, et on attendait de Molière qu'il retrouvât sa verve de l'année précédente. Le i4, le iG, le 20 et le 21, quatre fois en huit jours, fut représenté à grands frais le Bourgeois gentilhomme, qui parut ensuite sur le théâtre du Palais-Royal, le 28 novembre, avec sa petite oie, c'est-à-dire avec la musique, la danse et le spectacle qui devaient normalement l'accompagner et qui

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lavalcnl accompajgné à Cliainbord. Depuis, la pircc ;i ('lireprise de temps en temps, à l'Opéra, à la Comédie-Française, à rOdéon, dans d'autres théâtres encore, avec la plupart de ses ornements d'autrefois. Ils ne paraissent pas tous bien frais, ces ornements. La musique de Lulli. ([ui passait pour riche et gaie au xvii'' siècle, nous semblo^ maigre, à nous qui avons entendu nos grands symphonistes, et triste, à nous f[ui avons entendu les fantaisiesmusicales des Oiîenbach, des Plane juette et des Lecocq. Mais des restaurations de ce genre satisfont une curiosité respectueuse, et, à la condition de n'être pas trop fré- (|uentes, elles sont accueillies avec plaisir.

En pareil cas, les spectateurs se divisent en deux ^roupes: l'un formé de ceu\ qui, se prêtant docilement

itix. intentions successives de l'auteur, ici admirent les peintures de mœurs et les traits de caractère, et là rient (les inventions étranges et des grosses bouflbnneries ; — l'autre formé des délicats (gf'ns malheureux), qui voudraient avoir toujours à admirer et (jui souffrent de trouver dans le Bourgeois gentilhomme une œuvre à certains égards admirable, mais mal com]X)sée, bourrée d'invraisem- Mances, et où la haute comédie coudoie une farce d'aulant plus choquante, f[u*elle a plus de prétentions au luxt' • t qu'elle est, si je puis dire, moins « bon enfant ».

Et, de fait, si l'on juge h Bourgeois gentilhomme comme une pièce ordinaire, si l'on ne tient pas compte de son origine et des exigences (jui se sont imposées à iMolière, c'est,,

omme disait Corneille de l Illusion comique, « un étrange monstre ». Voici un maître de musique et un maître à danser qui, préparant des divertissements pour le plus, ignorant et le plus sot des mécènes, M. Jourdain, s'entretiennent de leur art, entre eux d'abord, avec lui ensuite, l ne musicienne et deux musiciens chantent; quatre danseurs exécutent des pas variés. C'est le premier acte. — Dans le second acte, au maître de musique et au maître à

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danser viennent se joindre un maître d'armes et un maître de philosophie. Fanatiques de leurs professions respectives, ces messieurs se dispatent et se battent. Puis, M. Jourdain prend sa leçon de philosophie, c'est-à-dire qu'après avoir renoncé pour divers motifs à étudier la logique, la morale et la physique, il finit par s'instruire sur les mystères de la prononciation : « la voix A se forme en ouvrant fort la bouche; la voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut ». Un tailleur fait apporter solennellement par un de ses garçons un habit de cérérmonie qu'on met en dansant à M. Jourdain. Quand le /second acte se termine, nous avons ri et nous nous /sommes instruits; mais déjà cet essayage en cadence nous a paru d'une fantaisie un peu forte, et surtout nous n'avons vu s'engager ou même s'annoncer aucune espèce d'action. M. Jourdain doit laisser tomber un billet doux aux pieds d'une marquise, et il a discuté avec son maître de philosophie les termes de ce billet; mais est- il célibataire ou marié.^ même ce détail, nous l'ignorons encore.

A deux premiers actes très courts succède un troisième acte interminable, et où l'action s'engage enfin. Elle s'engage, d'ailleurs, sans hâte aucune et sans beaucoup de netteté. M. Jourdain a une femme et, qui pis est, une servante, qui le querellent sur ses prodigalités, sur ses prétentions à la noblesse et sur tous les gens qu'il introduit pour la bouleverser dans sa pauvre maison, autrefois tranquille. Au cours de cette couversation aigre-douce, nous apprenons (il était temps) que M. Jourdain a une fille en Age d'être mariée et qu'il est la dupe d'un comte, Dorante, qui lui fait l'honneur de lui emprunter de l'argent. Ce n'est pas encore là une exposition, et il est impossible de deviner ce que pourra bien être l'action ; mais enfin les personnages, par lesquels cette action — s'il y en doit avoir une — sera menée, peuvent paraître.

Et, en effet, voici Dorante qui vient encore allonger le

compte que lui à ouvert M. Jourdain, et qui l'entrctienl,

le la marquise iu billet doux: il daigne (il le dit, du

inoins) plaider la cause de M. Jourdain auprès d'elle; il

lui a fait accepter un diamant que M. Jourdain lui voulait

^IFrir; il l'a fait consentir à venir tout à l'heure chez

M. Jourdain assister au repas et au ballet que le bourgeois

a chargé le comte de préparer pour elle. Pourquoi

M. Jourdain organise-t-il dans sa propre maison toutes ces

galanteries? Gomment peut-il espérer que, dans ces condi-

' ions, elles seront ignorées de sa femme, même si l'on

nvoie celle-ci (qui, d'ailleurs, soupçonne quelque chose et

|ui reviendra) passer l'après-dîner chez sa sœur? L'invrai-

•mhlancc est assez forte. Moins forte cependant que celle

[uisuit. La fdle de M. etdeMtne Jourdain, Lucile, est aimée

par un jeune homme nommé Cléonte (nous l'apprenons

lu milieu de l'acte III!); et Mme Jourdain envoyait

Nicole, la servante, qui elle-même projette d'épouser le

valet de Cléonte, Govielle, prier Cléonte de venir faire sa

demande en mariage, quand arrivent d'eux-mêmes Cléonte

et Covielle, mais froissés, mais irrités par rindifîérence

[ue Lucile et Nicole leur ont témoignée le malin même,

nais résolus à ne plus les aimer et à ne plus leur adresser

la parole. Ah çà, que viennent-ils donc faire chez Lucile,

s'ils sont dans ces dispositions? Cléonte dit à Nicole:

« retire-toi », et Covielle plus énergiqucment: a allons

vite, ôle-toi de mes yeux, vilaine ». Si Nicole n'était pas

• me tille de la campagne et si elle connaissait ses auteurs.

Ile dirait à ceux qui veulent la chasser ainsi de sa maison

e que Tartuffe disait à moins juste titre à Orgon:

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maîtres.

! évidemment Cléonte et Covielle se croient dans la rue!

- Suit une charmante scène de dépit amoureux, après

laquelle Cléonte se réconcilie avec Lucile, et Covielle avec

Nicole. Cléoiile. encoura^'é par Mme Jourdain, demande

iga MOLIERE

la main de Lucllc à son porc. Mais i^ n'est pas g'entilliomme, il l'avoue, et dès lois le refus de M. Jourdain est inévitable. Que l'aire?

CoviELLE, — Ail, ail, ail.

Gléonte. — De quoi ris-lu ?

GoviELLE. — D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme, et vous faire obtenir ce que vous souliaitcz.

Gléonte. — Gomment ?

GoviELLE. — L'idée est tout à fait plaisante.

Gléonte. — Quoi donc ?

GoviELLE. — 11 s'est fait depuis peu une certaine mascarade <[ui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans luie bourlc que je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu la comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point cherclier tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveille, à donner aisément dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prêts : laissez-moi faire seulement.

Gléonte. — Mais apprends-moi...

GoviELLE. — Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous,- le voilà qui revient*.

L'action comique se nouait : nous sommes avertis qu'elle ne se dénouera pas normalement et que nous allons tomber dans la farce. — En attendant, voici Dorante et la mar- (juise Dorimène. Nous comprenons que Dorante fait la cour à Dorimène pour son compte, mais qu'abusant delà crédulité et de la docilité de M. Jourdain, il met à sa charge les dépenses et les cadeaux dont il se fait honneur auprès de sa belle. On apporte la table en dansant, comme on avait apporté l'habit de M. Jourdain. Les trois convives se mettent à table, et'le troisième acte finit, le quatrième commence.

En dépit des chansons à boire dont les musiciens de M. Jourdain égaient le repas, les deux premières scènes du quatrième acte sont encore des scènes de comédie. M. Jourdain devenait avec Dorimène de plus en plus.

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