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igZi MOLIÈRE
Mais ni Mme Jourdain ni Lucile n'ont assisté — comment auraient-elles pu le souffrir? — à la cérémonie qui termine le quatrième acte. Il faut leur faire accepter et la nouvelle dignité de M. Jourdain et l'alliance avec le fils du Grand Turc: c'est l'objet principal du cinquième acte. Pour que la fête soit complète, et pour que le sort de tous les personnages puisse se régler au dénouement, voici Dorante et Dorimène. Dorimène dans la maison de Mme Jourdain, qui Fa si bien traitée tout à Theure î Sans doute; et, qui plus est, Dorimène et Dorante sont liés avec Covielle! Dorimène et Dorante tiennent à servir l'amour de Cléonte! Nous dirions que nous en sommes fâchés pour Cléonte et pour Covielle, s'il n'y avait quelque naïveté à prendre tout ceci au sérieux. Lucile refuse le fils du Grand Turc, jusqu'à ce qu'elle reconnaisse en lui son Cléonte; Mme Jourdain fait plus de difficultés encore, jusqu'à ce que Covielle parvienne (non sans peine) à lui glisser à l'oreille qui il est. Le notaire qui mariera Lucile et le fils du Grand Turc mariera aussi Dorante et Dorimène, non pour la forme, comme le croit M. Jourdain^ toujours engoué de la marquise, mais fort sérieusement. Nicole et le truchement Covielle resteront-ils sans être unis? — « Et Nicole? » demande Mme Jourdain. — « Je la donne au truchement (dit M. Jourdain), et ma femme à qui la voudra. » C'est fort bien; mais que dira le mamamouchi quand il apprendra la vérité, et que va être le lendemain du cinquième acte?
Pour le moment, tout est à la joie, et, comme — vous vous le rappelez peut-être — un ballet avait été préparé pour Dorimène, tout le monde se fait un plaisir d'y assister. C'est le Ballet des Nations, à six entrées, ainsi appelé parce qu'il y chante des Français, des Gascons, des Suisses, des Espagnols et des Italiens, et qui contient aussi des parties d'un ton fort peu relevé.
Le Ballet des Nations, la cérémonie turque, des tailleurs
« LE BOURGEOIS GENTILHOMME » Uj5
et (les cuisiniers qui dansent tout en remplissant leur ininistcre, voilà, pensons- nous, des accessoires un peu falots pour une comédie, qui est en partie une comédie (^ de caractère! Oui, nous avons raison — à notre point doj vue; mais notre point de vue n'est pas le vrai ; ce n'est pas celui où était tenu de se placer Molière. La Gazette du 18 octobre 1670 ne parle pas, comme nous le faisons, d'une comédie accompagnée de ballet ; elle annonce expressément « un ballet de six entrées accompagné de comédie » : pour la Gazelle et pour la cour, c'était la comédie qui était l'accessoire, et de cette comédie la cérémonie turque n'était pas seulement te clou au sens peu académique où nous entendons aujourd'hui ce mot; c'en était le clou vraiment, parce que c'est à la cérémonie turque que toute la pièce devait être accrochée et rattachée.
En effet, les Turcs étaient à la mode depuis assez longtemps. Sans parler des tragédies ou tragi-comédies comme les Soliman de Mairet et de Dalibray, la Roxelane de Desmares, V Ibrahim ou Villuslre bassa de Scudéry, et ÏOsman de Tristan L'IIermile, on avait entendu un turc de fantaisie dans le Ballet des métiers, vers i635, et un turc plus authentique dans la Sœur de Uolrou en i645. En iGGo, Lulli avait composé un ballet turc pour Louis XIV, et il pouvait avoir le désir (un désir de Lulli, c'était un peu un ordre) de récidiver dix ans plus tard. De plus, en novembre 1G69, un envoyé de la Sublime Porte, le mute ferriquat Soliman, avait été reçu par le Roi à Saint-Germain et avait choqué tout le monde par l'indifférence avec la- (juclle il avait regardé les splendeiirs dont on prétendait l'éblouir. Se mocjuer de ce dédaigneux, même après son départ, paraît avoir été une idée chère à Colbert. Enfin, en décembre 1669, un certain Laurent d'Arvicux, qui avait longtemps séjourné en Orient, avait beaucoup amusé le Koi, Mlle de La Vallière, et surtout Monsieur, frère du Roi, et Mme de Monlespan, en leur décrivant des usages
turcs. Il s'agissait maintenant de faire rire plus encore en mettant burlesquement en scène des gens qui se permettaient de parier, de s'iiabiller et d'invoquer Dieu autrement que nous. Laurent d'Arvieux fut chargé de fournir à Molière les renseignements dont il avait besoin, et Lulli fut chargé de la musique. Ne nous y trompons pas: l'auteur principal du Bourgeois gentilhomme, aux yeux de la cour, ce fut le musicien, ce fut Lulli, qui d'ailleurs jouait plaisamment le muphti dans la cérémonie turque. En 167 1, on eut un instant l'idée saugrenue d'intercaler la cérémonie turque dans Psyché. En 1672, en 1675, plus tard encore, la partie musicale du Bourgeois reparut dans des cadres dramatiques nouveaux, et, jusqu'en ses dernières années, le Roi assombri, le Roi plongé dans la dévotion se la faisait jouer et y prenait plaisir. Dès lors, on voit que le Ballet des Nations, les danses-intermèdes et surtout la cérémonie turque n'ont pas échappé à Molière comme des fusées jaillics de sa libre fantaisie, et il faut, pour être justes, qu'au lieu de reprocher ces folies à la pièce, nous expliquions la pièce par ces folies. Dumas fds prétend que, dans une pièce de théâtre, le dénouement est le principe générateur de toute l'œuvre ; et cela est vrai de beaucoup de pièces de Scribe, d'Augier, de Dumas; cela est vrai de quelques pièces de Corneille, comme Horace, ou de Racine, comme Iphigénie; cela est faux en général des pièces de Molière, mais il fallait (ô ironie!) que cela fût vrai de celle où le dénouement paraît le plus extravagant: du Bourgeois gentilhomme. Ainsi, de la nécessité de terminer le spectacle par le Ballet des Nations a découlé pour Molière la nécessité de faire préparer par M. Jourdain un ballet pour Dorimène, d'inviter chez M. Jourdain la belle marquise, et de la faire revenir, malgré l'affront reçu, au cinquième acte. De la nécessité de faire aboutir toute la comédie à la cérémonie turque a découlé la conception même de l'œuvre.
u 11. BOLRGEOIS GENTILHOMME
Comment, en cllet, justifier une pareille masearade ? Molière, dans George Dandin, avait peint un bourgeois (pii avait voulu s'unir aux nobles ; dans Pourceaugnac, il nous avait montré un original qui se pique d'être d'épée rt qui paraît bien n'appartenir qu'à la robe ; il était en Irain évidemment de concevoir une comédie sur le bouri^'eois qui veut être gentilhomme. Et, d'autre part, il se mdu venait que, dans le Francion de Soreï, le pédant Iloriensius, «qui avoit une présomption non pareille», est niystilié par quatre soi-disant ambassadeurs, qui viennent lui offrir la couronne de Pologne. De ce souvenir et de cette disposition rapprochés l'étincelle, si vous me passez cet anachronisme, devait jaillir. M. Jourdain recevrait une prétendue dignité turque, et M. Jourdain serait un bour- :^'Cois vaniteux aspirant à la gentilhommerie. Pour expli- |uer qu'il fût capable de se laisser mystifier de la sorte, on le peindrait longuement dans son snobisme, dupe de lousceux qui voudraient spéculer sur sa vanité; pour expliquer qu'on eût intérêt à le mystifier, on lui donnerait une fille, et à cette fille on donnerait un amoureux !<ourgeois, qui ne pourrait à moins d'une supercherie obtenir celle qu'il aime. Au surplus, ne fallait-il pas que la pièce eût un semblant d'action et qu'il y eût au dénouement (comme dans toutes les comédies) un mariage? — Un mariage! pourquoi pas deux, en flanquant les amoureux d'un valet et d'une servante qui s'aimeraient aussi? •ourquoi pas trois, en mariant un de ceux qui abusent le la naïveté de M. Jourdain, Dorante, à la marquise que le bourgeois gentilhomme courtise, Dorimène, ce qui auail l'avantage de corser encore la mystification du pauvre lommc? Ainsi la pièce était faite, boulTonno comme le
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Youlait la cour; et, si elle a été en même temps très forte, ce n'est pas la faute de la cour, mais de Molière. Ainsi que l'a dit spirituellement Paul Mesnard, «ne voulant qu'être amusant, il fut protond : c'était un accident qu'il lui était difficile d'éviter ».
Mais pourquoi la composition si irrégulière et les actes si inégaux que nous avons tout à l'heure constatés? — Tout à l'heure, nous avons jugé la pièce sur la physionomie qu'elle présente dans nos éditions ; mais nous avons eu tort. Le livret de la fête de 1670 divise le Bourgeois gentilhomme en trois actes, dont le premier réurnl les trop com'ts et trop vides actes I et 11 de nos éditions. Et ce livret nous trompe encore. Si vous réfléchissez qu'il ne se passe rien, absolument rien, dans les soi-disant entr'actes d\i Bourgeois gentilhomme ; qu'il ne s'y écoule aucun temps, si bref soit-il; qu'au début de chaque acie les personnages se retrouvent exactement les mêmes en scène et dans la même situation qu'à la fm de l'acte précédent, vous vous convaincrez qu'il n'y a pas d'entr'actes dans le Bourgeois gentilhomme, mais des intermèdes ; qu'il n'y a ni cinq actes, ni trois, mais un seul, de temps en temps coupé par de la musique ou des danses ; et voilà toutes nos critiques décidément évanouies. Du coup, nous serons sans doute plus disposés à goûter ce qu'il y a de fantaisie et de farce dans la pièce; et surtout à ce qu'il y a de haute comédie nous marchanderons moins notre admiration.
On pourrait, sans trop de difficulté, s'amuser à montrer qu'il est fort dangereux de traiter de folles et de bouffonnes les moins sérieuses inventions de Molière. Dix-sept ans après la cérémonie turque de Chambord, un brave homme d'abbé se laissait coiffer, à Gaen, dans une céré-
c( ll; '.olugeois gentilhomme » IQg
nionie tout aussi pompeuse, non pas du turban de maniamouchi, mais du bonnet pyramidal de mandarin du roi de Siam, et la liste des mystifications tout aussi fortes qui ont réussi depuis serait certainement imposante. — Chez nos grands couturiers parisiens, on ne met pas on dansant à nos élégantes les robes qu'elles paient
1 cher; mais, comme chaque robe est une œuvre d'art, produit d'une inspiration spéciale de l'artiste couturier, comme les divers arts ont entre eux des affinités mystérieuses, on joue pendant l'essayage un morceau de musique qui répond à l'inspiration d'où la robe est sortie, et le mannequin vivant se promène en cadence sous les yeux de l'artiste. — Mais laissons ces analogies et ces rapprochements, et contentons-nous de nous laisser aller
t la gaieté débordante de l'œuvre.
Elle est partout, cette gaieté : dans le duo dépité de i^X
Cléonle et de Covielle, où Covielle transpose à sa façon les
plaintes de son maître :
Glf.oxte. — Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à celte perfilie do l'ingrate Lucile ?
CoviKLi.E. — Et à celle, Monsieur, de la pendardc de Nicole ?
Cléo.nte. — Aprrs tant de sacrifices ardents, do soupirs et do v(eux q\ie j'ai faits à ses charmes !
GoviEi.i.h. — Apns tant d'assidus hommages, de soins et de > rviccs que je lui ai rendus clans sa cuisine !
Cléonie. — Tant do larmes que j'ai versées à ses genoux I
Covielle. — Tant de sceaux d'eau que j'ai tirés au puits pour Ile I
Clkonte. — Tant d'ardeur que j'ai fait paroître à la chérir |)lus que moi-même !
CoviKLLE. — Tant de clialr'ur (jun j'ai soufferte à tourner la broche à sa place ' l
— dans l'admirable explication que donne Covielle de ce fait que le père de M. Jourdain, bon gentilhomme «pendant, passe auprès de beaucoup pour avoir été marliand :
t I . A.cte m, M .ne ix.
Lui marchand! C'est pure médisance, il ne Fa jamais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connoissoit fort bien en étolfes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l'argent*.
— dans les intarissables éclats de rire de Nicole, qui finit par s'esclaffer et tomber, à la vue de son maître habillé en homme de qualité; — dans l'air, halluciné avec lequel M. Jourdain, encore tout ^huri par la cérémonie de son investiture, répète de sa voix de fausset et avec tous les gestes appropriés les principales invocations du muphti, et danse, et chante, et tombe, et se relève pour sortir avec majesté devant Mme Jourdain prise de terreur: « Hélas, mon Dieu ! mon mari est devenu fou ». La gaieté est partout, notamment dans ce rôle de M. Jourdain, qui aurait cependant pu être fort triste, puisque M. Jourdain a honte de ses parents, cherche à trahir sa femme, et manque faire le malheur de sa fille en la mariant contre son gré au premier noble sans moralité qui sera tenté par ses écus. Plus que jamais, Molière a pratiqué ici l'art de nous laisser comprendre la tristesse des choses, mais de détourner notre attention vers le ridicule des actes humains. Si bien que la peinture de M. Jourdain est diésopi- "^lante et qu'elle ne laisse pas d'être profonde.
Qu'est-ce donc que M. Jourdain ?
La Fontaine qui, chose piquante, a eu lui-même un procès pour avoir pris indûment le titre d'écuyer, a attaqué les grenouilles qui voulaient se faire aussi grosses que le bœuf.
Se croire un personnage est fort commun en France : On y fait l'homme d'importance, Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois ^ ;
un bourgeois, c'est à dire, non pas comme aujourd'hui