I. Acte If, scène v
Mais, tout louable qu'il est par rinlention, ce dernier mot est inquiétant. Ce n'est pas ce qu'on apprend au collège qu'il faut apprendre à l'âge de M. Jourdain, et surtout il faut l'apprendre autrement qu'au collège. Quand M. Jourdain se pâme en apprenant que la bouche fait un rond pour prononcer la lettre 0, ou quand il regrette de n'avoir pas étudié plus tôt pour savoir qu'on prononce U en allongeant les lèvres comme si on faisait la moue, ou quand il en veut à ses parents de ne lui avoir pas appris que l'F se prononce en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa, cet écolier à la barbe grise n'est qu'un sot. Son amour de la science, d'ailleurs, se brise contre le premier écueil qui se présente, et, à son sens, la logique a des mots trop rcbarbatils, la morale ne \'aut rien pour un homme trop bilieux qui veut se mettre en colère tout son soûl quand il lui en prend envie, et il y a dans la physique trop de tintamarre et de brouillamini. Parlez-moi de l'orthographe, tant qu'elle est amusante, et de l'almanach, quand on y apprend s'il doit y avoir de la lune oii s'il ne doit point y en avoir. Parlez-moi surtout d'avoir des maîtres pour paraître un homme distingué, pour entendre parler de ce que les nobles savent sans l'avoir appris, ou même pour avoir des gens autour de soi à qui l'on puisse faire admirer ses costumes et ses laquais. Moyennant un cachet raisonnable, ils acceptent, ceux-là, qu'on étale devant eux ses connaissances de fraîche date, et ils vous admirent bruyamment. Ce n'est pas comme ces sottes de Mme Jourdain et de Nicole, à qui on a tant de peine à apprendre ce que c'est que la prose et comment on prononce la lettre U.
Pauvre M. Jourdain! que n'entcnd-ii, pour se guérir, ce que disent de lui ces maîtres qu'il paie si bien ? « C'est un homme dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contresens. » Ainsi s'exprime le maître de musique, et, en effet,
a LE BOURGEOIS GKNTILlIOMVlt: » 'JOô
c que M. Jourdain ne voit pas, c'est qu'il a à tout ce qu'il lait une souveraine mauvaise grâce. Il veut danser et faire *')
le l'escrime, et il est gauche de corps : quand il veut )
hlouir Nicole avec ses tierces et ses quartes au fleuret, c'est la bonne Nicole qui, sans en être plus fièrc, lui pousse les bottes les plus solides. — Il veut faire l'aimable et le
liant, et il est gauche d'esprit, et il ne s'aperçoit pas que ' >orante et Dorimène se moquent de lui. — Il veut se lan-
. r dans les sciences et dans les arts, et tout l'étonné, tout le dépasse, tout prouve son mauvais goût : il admire le turc de dire : marababa safiem pour : ah ! que je suis amoureux d'elle f — il est stupéfait d'avoir trouvé lui-même la façon la meilleure de dire : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour » ; — il lui faut une trompette marine dans un orchestre de chambre ; — il chante d'une voix de fausset un air... « où il y a du luouton » :
Je croyois Jcani'clon Aussi douce que l)c'llc, Je croyois Jeaniulon Plus douce qu'un mouton ;
i il demande à voir « la petite drôlerie » de ses maîtres de musique etde danse, comme le paysan Thibautdemandait à Sganarelle « quelque drôlerie » pour guérir sa femme. — Enfm, il veut ressembler aux grands seigneurs, et il ne songe pas à se donner la seule qualité que les plus rorrompus d'entre eux, un Don Juan, par exeujple, tiennent à garder: le courage, le cœur. « De cette façon, donc, dit-il à son maître d'armes, un homme, sans avoir du C/ cœur, est sûr de tuer son homme et de n'être point tué? » et à Nicole : a Voilà le moyen de n'être jamais tué ; et cela n'est-il pas beau, d'être assuré de son fait quand on se bat contre quelqu'un î^ »
Ainsi M. Jourdain garde inconsciemment tous les défauts de la bourgeoisie, et il et) perd peu -i pou le*i rpi-dilé^,
sans. acquérir celles delà noblesse. Molière, en le peignant, a-t-il voulu combattre le désir de changer de condition, de sortir de sa classe? a-t-il devancé VÉtapede M. Paul Bourget? Peut-être, mais ce n'est pas là son objet essentiel, et le mélange des classes, qui s'accentuera surtout par la suite, est plutôt un sujet réservé aux successeurs de notre poète. Ce que Molière a surtout voulu railler ici, c'est Timitation burlesque des manières, des connaissances, des façons d'être qui nous sont le moins accessibles. Aujourd'hui qu'il n'y a plus ni gentilshommes ni bourgeois, au sens où l'entendait Molière, le vrai M. Jourdain est celui qui, n'entendant rien et incapable de rien entendre aux arts, veut avoir l'air de se pâmer devant une sonate, un tableau ou une statue ; qui fréquente les peintres, se fait ruiner par les sculpteurs, et veut faire entrer dans sa famille un musicien. Ainsi l'a refait M. Lavedan dans les Médlcis, ainsi MM. Charraire et Audigier dans ce vaudeville au titre significatif : Papa veut un artiste. Un autre M. Jourdain a été aussi proposé par M. Faguet à l'attention de nos auteurs dramatiques : c'est le bourgeois paisible^ craintif, ami de l'ordre par nature, qui veut paraître ne reculer devant aucune idée politique et sociale, si avancée soit-elle. Le bourgeois anarchiste par snobisme, c'est, en effet, un beau sujet, et que Molière pourrait envier à ses successeurs du xx" siècle.
Mais enfin, Molière accablant George Dandiri, coupable d'avoir voulu allier sa bourgeoisie avec la noblesse; Molière raillant le bourgeois M. Jourdain, coupable de frayer avec la noblesse et de vouloir l'imiter; Molière n'avait-il pas un parti pris, qu'il importerait de signaler? Il réserve toute sa tendresse pour la noblesse, et il est impitoyable
LE liOLUCEois gi:miluomme »
jx)ur les bourgeois, nous dit Sarcey. — Il n'a peut-être pas de préférence, nous dit Weiss, plus réservé ; mais, a si l'on conçoit une préférence en voyant son théâtre, c'est pour la noblesse. »
Ces autorités sont imposantes, et nous nous laisserions peut-être aller à nous incliner devant elles, si nous ne voyions les Goncourt soutenir une théorie toute contraire: « C'est un grand événement de la bourgeoisie que Molière, une solennelledéclaration de l'âme du Tiers-État. . .Corneille est le dernier héraut de la noblesse, Molière est le premier poète des bourgeois. » Voilà sans doute un désaccord embarrassant. Ah ! si l'on pouvait prier ces messieurs de s'entendre, ou, du moins, d'avoir entre eux à ce sujet un de ces dialogues des morts que Fénelon notait avec tant de charme! Je ne me chargerai pas, pour mon compte, de composer le dialogue de Sarcey, de Weiss et des Concourt ; je n'ai pas assez de bonhomie ni assez d'esprit pour faire parler les deux premiers, et je ne me pique pas d'assez d'écriture artiste pour traduire les pensées des deux autres. Je remarquerai seulement que, si le bourgeois George Dandin est ridicule, les Sotenvillc, qui sont nobles, ne le sont guère moins, et ni Clitandre ni Angélique, nobles aussi, ne sont fort estimables. Je signalerai dans le théâtre de Molière des nobles fort séduisants : le Dorante de la Critique^ Clitandre des Femmes savantes, Alceste, Philinte, mais auxquels il faudra opposer les marquis, Oronte, la comtesse d'Escarbagnas. Et les bourgeois ridicules abonderont : Gorgibus, Sganarelle, Orgon, Harpagon, Argan ; mais faudra-t-il oublier un Arlstc, unCléante, une Elmire, une Marianc, fille d'Orgon, et une Henriette? Voilà déjà de sérieuses indications en faveur de l'impartialité de Molière ; les développer nous entraînerait bien loin et nous obligerait à répéter bien des choses que nous avons déjà diles. Voyons plutôt comment Molière a peint la
lioiiv'.'O'M^"'^ <•• I» noblesse dai1< /'■ Ju>nriu'i,i<- ,uuiliU\i>ivn>r
S'il fallait admettre que, dans cette œuvre, M. Jourdain incarne la bourgeoisie, il est clair que celle-ci aurait quelque droit de se plaindre. Il n'est pas méchant, M. Jourdain, et son désir de s'instruire, sa libéralité, une certaine bonhomie nous le rendent par endroits assez sympathique. Mais il se laisse aller à d'étranges faiblesses, il est égoïste, il est vaniteux, il a le cœur assez bas placé, et surtout il est naïf et gauche à souhait. Qu'il fasse reculer Dorimène afin de la pouvoir saluer selon les règles de son maître à ^danser, ou qu'il s'embarque dans un compliment dont il ne peut sortir, ou qu'il gobe avidement toutes les flatteries de Covielle, partout sa sottise éclate en pleine lumière. Mais nous n'ignorons pçis pourquoi M. Jourdain est ainsi fait. Il y avait à cela une raison d'ordre dramatique, et il fallait que M. Jourdain fut sot pour que la cérémonie turque fût acceptable ; il y avait aussi une raison d'ordre psychologique, et la sottise chez M. Jourdain est inséparable du snobisme. S'il n'était pas naturellement^^t, M. Jourdain ne singerait pas la noblesse ; s'il ne singeait pas la noblesse, sa sottise n'irait pas s'accentuant de jour en jour. Il y a certes du bourgeois dans M. Jourdain; mais c'est surtout parce qu'il est le bourgeois sans le vouloir, le bourgeois qui se déguise fort maladroitement en gentilhomme, qu'il est ridicule. Il n'incarne donc pas la bourgeoisie.
Mme Jourdain a plus de titres à jouer ce rôle représentatif. Mais il importe de remarquer que des nécessités dramatiques et la nature même des choses la forcent à charger ce rôle et à être une bourgeoise un peu triviale. D'une part, en eflet, la comédie vit de l'opposition des caractères : il faut qu'à un Sganarelle s'oppose un Ariste, Ji un Arnolphe un Ghrysalde, à un Alceste un Philintc ; et dès lors, plus M. Jourdain prétendra être noble, plus Mme Jourdain se déclarera bourgeoise ; plus aussi M. Jourdain voudra avoir des manières et un style relevés, plus Mme Jourdain affectera le laisser-aller et les façons
parler populaires. Molière avail besoin qu'il en fût ainsi ; et, d'autre part, c'est ainsi que les choses se passent d'ordinaire : dans un ménage divisé, à mesure que Monsieur aime davantage le coin du feu. Madame aime davantage le monde ; et, si Madame aflecte un langage trop précieux, Monsieur se sent des envies de dire des gros mots. Ce besoin instinctif de ne point ressembler, de s'opposer même aux gens qui nous déplaisent se sent fort bien dans la scène où Dorante cherche à apprivoiser Mme iirdain et y réussit si mal.
Dorante. — Vous me semblcz toute mélancolique : qu'avcz-
is, MatJanic Jounlain ?
Madame Jouiipain. — J'ai la télc plus grosse que le poing, et si elle n'est pas enflée.
Dorante. — Mademoiselle voire fille, où est-elle, que je ne la
is point ?
Madamk Jourdain. — Mademoiselle ma fille est bien où ollc
J)ora>te. — Comment se porte-t-ellc ?
Madame Jouki»ai.\. — Elle se porte sur ses deux jambes.
DoKA>Ti:. — Ne voulez-vous point un de ces jours venir voir,
c elle, le ballet et la comédie que l'on fait chez le Roi ?
Madame Jouhi)Ai>-. — Oui vraiment, nous avons fort envie do rire, fort envie de rire nous avons.
Dorante. — Je pense, Madame Jourdain, ([uc vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d'agréable humeur «^omme vous étiez.
Madame Jgukdain. — Tredame, Monsieur, est-ce que Madame Jourdain est décrépite, et la télé lui grouillc-l-elle déjà?
Dorante. — Ah, ma foi I Madame Jourdain, je vous demand<î pardon. Je ne songeois pas que vous êtes jeune, et je rêve le 'lis souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence *.
xNulle.part, sans doute, Mme Jourdain ne parle aussi continûment un langage aussi trivial ; mais il est certain que les locutions populaires, les termes expressifs, les coq-àl'âne dont le peuple raffole s'échappent en foule de sa bouche. Entendcz-la. Elle n'est pas sortie de la côte de Saint- Louis, et elle n'admet pas que son mari se fasse en ^ar/ia-