‹ MolièreChapitre 65 sur 104 · I. Acte III, <rrn(' v · texte numérisé non relu

I. Acte III, <rrn(' v

cher en personne de qualité, comme si, dans cel équipage, il ne restait pas aussi sot par derrière que par devant. Elle est ennuyée de voir qu'il est maintenant carême-prenant tous les jours chez elle ; elle sait où veut en venir ce Comte de malheur, qui gratte M. Jourdain par oà il se démange, et il lui semble qu'elle a dîné quand elle le voit. Qu'il entre quand elle est aux prises avec quelque ennui, et elle dit avec dépit : « Bon ! voilà justement le reste de notre écu » ; qu'il fasse une promesse, et elle ajoute entre ses dents : « Oui, il ne manquera pas... d'y faillir y>. Au reste, peu lui importe la distinction des vers et de la prose ; et paladin ou baladin, c'est tout un pour elle.

Faisons-lui un reproche plus grave : elle ne sait pas assez bien prendre son mari ; elle ne fait pas à ce grand enfant les concessions qui seraient nécessaires pour le retenir ; et, pour parler son style, elle ne réfléchit pas que, si elle le grattait elle-même, doucement, par où il se démange, peut-être il n'irait pas se faire étriller par d'autres.

Mais, à côté de cela, quelles qualités sérieuses ! C'est une femme avisée, à qui les manèges des écornifleurs n'échappent point. C'est une personne de bon sens, qu'on ne déconcerte pas aisément et qui souffre de voir son mari ridicule. C'est une ménagère soigneuse, qui gémit de voir la bourse de son mari au pillage et sa maison à elle, si bien soignée, si bien entretenue, envahie, salie par tant de gens. Peu fière, et convaincue qu'une servante travailleuse et dévouée est un trésor, elle a accordé sa confiance à Nicole, qui, d'ailleurs, si elle est une simple campagnarde, lui ressemble cependant par la verdeur de son langage, par son bon sens et par la guerre qu'elle fait aux lubies de M. Jourdain. Voyez4a, cette bonne Nicole, rire à se tordre, rire à tomber, en poussant des hi hi retentissants, à la vue du bel habit de cérémonie de son maître : mais que la propreté de sa maison soit en jeu, et les fusées de rire ont vite fait de s'éteindre !

u LE BOURGEOIS GENTILHOMME » 2 11

MoNsiFUR Jourdain. — Mais a-t-on jamais vu une pcndardc comme celle-là ? qui mo vient rire insolemment au nez, au lieu do recevoir mes ordres ?

Nicole. — Que voulez-vous que je fasse, Monsieur?

MoNstEUK Jourdain. — Que tu songes, coquine, à préparer ina maison pour la compagnie qui doit venir tantôt.

Nicole. - Ah, par ma foi I je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.

Monsieur Jourdain. — Ne dois-jc point pour toi fermer la

rtc à tout le monde ?

NicoLF. — Vous devriez au moins la fermer à certaines gens*.

Avec Nicole comme auxiliaire, Mme Jourdain surveille les menées du grotesque amant de Dorimène. Elle soufflette de son indignation la marquise qui se permet de festoyer chez elle. Après quoi, elle lance cette déclaration aussi nette que sobre: « Ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes. »

Même netteté quand il s'agit du mariage de sa fille. Je ux faire ma fille marquise, dit M. Jourdain ;

Madame Jourdain. — Marquise ?

Monsieur Jourdain. — Oui, marquise.

Madame Jourdain. — Hélas I Dieu m'en garde 1

MoNsii-uR Jourdain. — C'est une chose que j'ai résolue.

Madame Jourdain. — C'est une chose, moi, oii je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma Clle reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand'maman. S'il falloit qu'elle me vînt visiter en équipage de grand'Dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manqueroit pas aussitôt <lc dire cent sottises. « Voycz-votis, (Hroiton, celte Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la (illc de Monsinur Jourdain, qui étolt trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses doux grands p<'>res vcndoicnt du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut-ôtre bien cher en l'autre monde, et l'on ne devient gu<rc si riches à être honnôtes gens. » !,. po voux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un

mot, qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi I * »

Est-ce uniqiiemeut le bon sens qui fait ainsi parler Mme Jourdain? Non, et c'est aussi la tendresse; car Mme Jourdain aime sa fille, et elle sait que Luclle ne peut être heureuse qu'avec Cléonte. Aussi, quand Cléonte a été repoussé par M. Jourdain, c'est elle qui ranime les deux amoureux : « Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père que, si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne. » Au dénouement, Mme Jourdain s'emporte quand on lui dit que Lucile a consenti à épouser le fils du Grand Turc : « Je l'étranglerois de mes mains, si elle avoit fait un coup comme celui-là. » Mais ne la croyez point : elle est incapable d'exécuter sa menace ; seulement, elle ne veut pas que sa fille accepte une union funeste par lâcheté ; il faut que sa fille soit heureuse, et elle est résolue à l'y forcer.

Et Lucile, en effet, sera heureuse avec Cléonte. Ne faisons pas attention au rôle qu'il joue dans la cérémonie turque ; ne faisons pas attention à l'intérêt fâcheux que lui portent Dorimène et Dorante ; ne nous demandons même pas trop pourquoi il a comme valet ce zanni italien de Covielle ; tout cela, nous l'avons vu, était imposé à Molière par les exigences de la cour et par le programme même des fêtes de Chambord. Mais ce qui n'est dû qu'à l'auteur lui-même, c'est la tendresse, c'est la loyauté, c'est la générosité des sentiments de Cléonte. Voyez-le, piqué contre Lucile, s'efforçant de s'irriter fort contre elle, et ne parvenant qu'à faire éclater tout ce qu'il y a de poésie, de profondeur, d'ardeur dans son amour, Et, lorsqu'il est réconcilié avec Lucile, quand il l'aime plus que jamais, quand il ne rêve que de s'unir à elle, il paierait sans doute

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