I. Acte III, scène xii
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et dont le sourire est comme celui de la Joconde de Léonard : aussi troublant que délicieux. A l'entendre, Dorimène ne soupçonne rien des fourberies de Dorante ; elle ne se doute pas que M. Jourdain se met en frais pour elle ; au contraire, elle craint que Dorante ne se ruine, et c'est pour cela qu'elle en vient à l'épouser. C'est une colombe qui pose ses pattes fines sur la boue, mais qui n'a garde de s'en apercevoir. J'ai de la méfiance, je l'avoue. Venir festoyer cliez M. Jourdain, voir les regards enflammés du pauvre homme, entendre ses lourdes et peu séantes galanteries sans rien soupçonner de ses intentions, cela est d'une candeur bien invraisemblable pour une veuve, d'autant plus que le nom de Dorimène s'appliquait volontiers du temps de Molière à des personnes nullement candides, que Molière lui-même a donné ce nom à la délurée fiancée de Sganarelle dans le Mariage forcé, et que, lorsque M. Jourdain demande à son maître à danser une révérence pour saluer une marquise, s'il ajoute : « une marquise qui s'appelle Dorimène », c'est moins sans doute par naïveté (car qu'importe le nom pour le salut?) que pour faire venir un sourire ironique sur les lèvres des spectateurs. Cette innocente marquise m'a tout l'air de ressembler déjà à la Baronne de Lesage dans Turcaret, laquelle, veuve aussi, après avoir quelque peu couru les aventures, plume le financier Turcaret au profit du chevalier sans scrupules qu'elle aime. Cependant, gardons-nous de calomnier même une Dorimène. Celle-ci n'est pas aussi délibérément une friponne que sa fille ou sa petite-fille, la Baronne de Lesage. Peut-être ne voit-elle rien, en elTet, parce qu'elle ne veut rien voir ; il est si commode de ne pas approfondir ce qui pourrait gêner, et de se dire : « tout ce qui m'est utile doit être honnête » ! Ainsi raisonne le M. Cardinal d'Hàlévy : moyennant quoi, il est l'heureux père des petites . Cardinal, il reçoit des cadeaux de princes russes, et n'en reste pas moins convaincu de son honnêteté rigide.
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Si Doiimèiic n'a que discrètement, n'a que pudiqucnient montré la voie à sa descendance. Dorante est déjà un parfait modèle pour le Chevalier de Turcarct, pour le Chevalier à la mode de Dancourt, pour tous les escrocs du grand monde qui rempliront la comédie du xviii*' siècle. Entre M. Jourdain et Dorimène le rôle qu'il prétend jouer est médiocrement reluisant, celui qu'il joue est pire encore, cl, quoi qu'on puisse penser de la marquise, on éprouve quelque pitié pour elle à la voir donner son cœur et sa bourse à ce roué, que la bourse, beaucoup plus que le cœur, a attiré. Que reste-t-il à ce Don Juan de qualité inférieure? de l'élégance et de l'esprit. Qu'il ait afl'aire à un
'ancier plus sot que M. Dimanche, et il ne se contentera pas de ne le point payer : en le flattant, en le raillant, il aggravera sans cesse sa dette.
Et le public rit; de qui ? de Dorante? non, de M. Jour- ' lin. Et il n'en faut pas plus à certaines gens pour trouver
10 Molière a accablé ici les bourgeois, non les nobles. 11 n faut pas plus à Jean- Jacques Rousseau pour s'écrier :
Dans la pièce. Dorante n'est-il pas l'honnête homme?
i-t-il pas pour lui l'intérôt ? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre?» Adorable sophisme, et admirable inintelligence des conditions de l'œuvre d'art î La comédie, ayant pour objet de faire rire, ne peut laire rire que de ce qui est ridicule, et non pas de ce qui est odieux ; mais ce qUi est odieux, elle le livre à l'appréciation du public, qui, à la réflexion, ne peut s'empêcher de le flétrir. Si les grands seigneurs débauchés ou escrocs ont
(ore de l'allure, de l'esprit et une élégance impertinente, Molière s'acquitterait singulièrement de ses fonC' lions de peintre des mœurs en les représentant comme gauches, sots et ridicules. Mais qu'on compare à Dorante ^ le Gaston de Presles d'Augier et de Sandeau, dans ce Bourgeois gentilhomme de i85A : le Gendre de M. Poirier , dont on a dit qu'il avait fallu 89 pour qu'une telle pièce
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fiil possible, et on verra si c'esl le poète des bourgeois Augier ou le poète de cour Molière qui a peint la noblesse des traits les plus durs et les plus flétrissants.
Est-ce à dire que nous donnons raison aux Goncourt contre Sarcey? Pas plus qu'à Sarcey contre les Concourt/ car je tiens qu'il faut y regarder à deux fois avant de mettre une étiquette sur l'art de notre grand poêle. Qu'il eût ses tendances en certaines matières, cela est naturel à priori et, chemin faisant, nous l'avons montré. Mais, par excellence, Molière est un auteur comique, disposant ses œuvres en vue de l'efi'et à produire, et il est aussi un peintre, un peintre impartial, qui crée des hommes vivants et qui les oppose pour mieux faire ressortir leurs traits. Ses bourgeois ne sont pas avant tout des bourgeois, moqués ou exaltés comme tels ; ils sont des hommes, ayant tel ou tel tempérament, tel ou tel caractère, telle ou telle situation. Ses nobles de môme ne sont pas avant tout des nobles, ils sont des hommes ; et, quand on cherche les idées de Molière, on risque souvent de trouver celles de ses personnages, qu'il laisse parler, agir et vivre librement, une fois qu'il les a créés.
J'aurais encore fort à dire sur le Bourgeois genlilhomme, mais la carrière de Molière n'est pas finie ; j'entends, comme Ahasvérus, une voix qui me crie : « marche, marche ». Je ne reviendrai donc pas sur la scène de dépit amoureux, que j'ai comparée déjà à celles de la comédie le Dépit amoureux et du Tartuffe, et je ne dirai qu'un met des professeurs de M. Jourdain.
Tout en se faisant admirer, la scène du dépit amoureux suscite quelques réserves ; mais quelles réserves pourraiton faire en admirant les maîtres de M. Jourdain? Est-ce
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qu'ils no constihicnt |>n«ià onv ^r<iil< l.i plus riche des études de mœurs?
Regardez-les tous : ce qui (lapjjc d'abord en eux, c'est la conviction profonde qu'ils ont de leur importance ; c'est le pédantismc. Quand Bail, au xvi^ siècle, a fondé son académie, les lettres patentes qui l'ont autorisée déclaraient en s'inspirant de Platon : « Il importe grandement pour les mœurs des citoyens d'une ville que la musique courante et usitée au pays soit retenue sous certaines lois, d'autant que la plupart des esprits des hommes se translormeut et comportent selon qu'elle est, de façon qu'où la musique est désordonnée, là volontiers les mœurs sont dépravées, et où elle est bien ordonnée, là sont lès hommes bien morigénés. » Cette déclaration, si curieuse ', paraîtrait bien insuffisante au maître de musique du Bourgeois gentilhomme : est-ce que la musi(juc n'est pas la science de l'haimonie? et, si Iharmonie régnait entre les hommes,, est-ce que la paix universelle ne serait pas assurée? — Et la danse! s'écrie le maître à danser, la danse bien pratiquée n'empêcherait elle pas simples citoyens et chels d'États de faire de faux pas? Hélas ! que dirait cet apôtre de la danse s'il voyait ce qu'elle est devenue aujomd'hui ! Au xYin^siècle, Vestris le père, non moins pénétré de l'importance de son art que le maître de M. Jourdain, disait : « Il n'y a que trois hommes célèbres en Europe : Voltaire, Frédéric dfr Prusse et moi. » Au commencement du xix" siècle, Mme de Staël décrivait avec complaisance Corinne dansant avec noblesse, avec poésie, au milieu d'un cercle d'admirateurs. Aujourd'hui, la danse ne s'appelle plus le menuet, la pavane ou la gavotte ; elle n'enseigne plus à ne pas faire de faux pas ; elle enseigne à perdre la tête, avec la valse; elle enseigne, avec le quadrille américain, à se
I. Dont on pourrait aussi rapprocher uno préface mise par Ronsard en it^te d'un rociieil de chansons (éd. Blanchcmain,