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PSYCHE

Mais ce qui est plus intéressant, à coup sûr, c'est la collaboration, pour celte œuvre, de Molière et de Corneille. En 1062, Molière avait parodié un vers de Serlorius dans r Ecole des femmes :

Je suis maître, je parle : allez, obéissez,

et Corneille (d'Aubignac le déclare formellement) avait cabale contre VKcole des femmes. En i663, nous l'avons vu, Molière avait raillé Corneille et la tragédie liéroïquc dans la Critique. De plus, Corneille était le poêle attitré du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne. Mais il semble que la brouille de Racine et de Molière en décembre i665 ait rapproclié ce dernier du père de la tragédie. Agésilas fut encore joué à l'Hôtel de Bourgogne en février 1666 (l'œuvre était sans doute promise aux grands comédiens ou même déjà en répétitions); mais, le l\ mars 1667, ^'^^^ Molière qui donna Allilaf payé du prix, remarquable pour le temps, de deux mille livres; le 28 novembre 1670, c'est Uii encore qui donna Tite et Bérénice en concurrence ivec la Bérénice de Racine que jouait l'hôtel de Bourgogne; et, pour Psyché, comme le temps pressait, Molière, après avoir fait le plan de l'œuvre entière, après avoir écrit le premier acte et la première scène des actes H et III, demanda la collaboration de Corneille, qui écrivit tout le reste. Quinault composait les vers que Lulli devait mettre en musique, et La Fontaine collaborait en quelque sorte à l'œuvre, puisque Molière s'était inspiré de >on roman-poème de Psyché. Que de noms illustres évoque un simple impromptu dramatique !

Si l'on en croit une tradition, Molière avait été laissé libre de choisir son sujet, mais h la condition toutefois d'utiliser un beau décor des Enfers qui, après avoir servi à un ballet, restait sans emploi au garde-meuble. Il fallait des enfers pour une Psyché, et ce sujet, que la troupe de Molière avait pcut-ôtre représenté dès iGfiS à Rouen, et

qui avait fourni un ballet à Benserade en i656, venait d'être remis en lumière par La Fontaine en 1669. Molière se décida donc pour une tragcdie-ballet de Psyché, où il se réservait d'apporter sa part d'innovations.

Et en effet, le mythe de Psyché avait été et devait être encore après Molière considéré de façons très diverses.

La princesse Psyché, dont la beauté cause la jalousie de Vénus, est condamnée par un oracle à être exposée dans un lieu désert, où un monstre terrible doit devenir son époux ; mais le monstre, c'est l'Amour même, qui fait transporter la belle dans le plus magnifique de tous les palais. Psyché aime l'Amour et en est aimée ; mais l'Amour ne se manifeste à elle que dans l'obscurité de la nuit, et un désir imprudent, que font naître et qu'exaspèrent deux sœurs jalouses, pousse Psyché à mieux connaître son époux. Quand il est endormi, elle prend une lampe et le regarde. Mais une goutte d'huile brûlante tombe sur le dieu ; il s'éveille, s'envole, et Psyché ne rentre en grâce auprès de lui qu'après d'innombrables épreuves.

Cette histoire paraît avoir une double origine: populaire et platonicienne. D'une part, Psyché perd son mari par l'effet d'une curiosité funeste, comme Orphée perd sa femme, ou, si Orphée n'a pas une origine populaire, comme manque se perdre elle-même la femme de Barbe- Bleue ; elle arrive au bonheur après une longue attente, comme la Belle au Bois dormant ; elle est persécutée par deux sœurs mauvaises, comme Cendrillon. — D'autre part, «Psyché» voulant dire âme, il faut voir là aussi une allégorie philosophique. Psyché ne jouit d'abord que d'un bonheur incomplet, dont elle ne peut pénétrer la nature et les causes ; elle veut aller plus loin ; elle est soumise à des épreuves; elle arrive enfin à la félicité parfaite grâce à l'amour.

Avec l'évêque Fulgencc le mythe devient l'expression symbolique d'une idée chrétienne : l'âme punie

« PSYCIIK

«ruiR- cuiioMu- ^acrilèiçc et se rclevaiil par l'expiation. Puis, marchant sur les pas de Téveque, mais mêlant aux préoccupations religieuses des préoccupations sociales et des idées platoniciennes, le poète de Laprade, en un poème obscur mais souvent délicat et profond, verse dans le vieux mythe toute l'hisloirc philosophique et religieuse de l'àme.

Cependant conteurs et artistes sont loin d'être en général aussi ambitieux. A l'africain Apulée, dans son Ane d'or. Psyché ne fournit qu'une sorte de conte des mille et une nuits. Pour Raphaël, pour le baron Gérard, pour le dessinateur Frôlich, c'est un prétexte à représenter de belles formes. Pour La Fontaine, elle est le sujet d'un €onte spirituel et galant, où l'Amour est point avec une délicate sensualité et où la mythologie est parodiée avec discrétion. Molière, qui çà et là s'est souvenu d'Apulée, ne semble pas avoir expressément cherché à faire autre chose que La Fontaine, et c'est à des changements de détail qu'il a cru se borner sans doute : l'ensemble ne laisse pas cependant d'avoir changé, sinon de couleur, au moins de nuance, et d'avoir subi d'assez importantes modilications.

La pièce s'intitulant tragédie, et les dieux devant y célébrer les noces de l'Amour et de Psyché au dénouement, la parodie mythologique devait à peu près disparaîivr. Véntis reste encore jalouse et vindicative: elle

est de riiumour flos belles Qui n'aiment point do grands enfants,

le dieu qui la caractérise ainsi, Zéphyre, représenté par Molière, qui a tenu à écrire son rôle au début de l'acte 111, ne parle à l'Amour que comme un domestique à son maître partant en bonne fortune. Mais Vénus et l'Amour ont >tivent beaucoup de majesté, et Jupiter cesse d'être le vieux marcheur » d'Apulée ou le « roi d'Yvelot » de La ntaine.

La pièce étant faite pour des spectateurs, ceux-ci ne pouvaient guère admettre qu'une partie de l'action se passât dans la nuit ; et surtout la décence ne permettait pas que la première entrevue de l'Amour et de Psyché fût une sorte de nuit de noces. Aussi Molière a-t-il transformé une bonne partie du récit traditionnel en s'inspirant de l'histoire de Sémélé contée par Ovide, et magnifiquement reprise depuis par Schiller. Nous n'avons donc ici que les préludes charmants de l'union entre Psyché et son amant divin. L'Amour ne reste pas invisible à Psyché ; et, s'il n'est pas reconnu par elle, c'est qu'il n'a pas la physionomie que lui attribuent unanimement les poètes. Qu'est-ce que l'Amour pour les poètes ? C'est Cupidon, un enfant ailé, pourvu d'un carquois et d'une flèche, et c'est ainsi que Molière l'a fait représenter au prologue par le petit La Thorillière, qui avait onze ans et demi. Mais, dans la pièce même, l'Amour n'est plus le petit La Thorillière ; c'est un beau jeune homme de dix-huit ans, Michel Baron^ celui qui, plus tard, n'aura qu'à se regarder dans sa glace, pour peindre au naturel VHomme à bonnes fortunes. Et dès lors. Psyché n'a plus à l'éveiller en le regardant dans son sommeil ; mais, poussée par ses sœurs, qui jalousent le bonheur de leur cadette, elle veut savoir qui il est. Elle l'amène à jurer qu'il lui accordera sa première demande, et alors exige qu'il se fasse connaître. L'Amour, désolé, la supplie de le dégager de son serment. Gomme elle refuse, il se nomme, et, une fois connu, est hélas ! forcé de disparaître.

Ainsi accommodée à la scène, l'œuvre devait de plus se prêter aux beaux décors et aux coups de théâtre. Le prologue représente un lieu champêtre, où les divinités de la terre et des eaux chantent Vénus, où Vénus paraît et charge son fds de sa vengeance. L'épilogue ou dernierintermède montre le Ciel avec les noces de l'Amour et ilo Psyché. Entre les deux, la pièce proprement dite est divi-

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«ce selon les décors importants que lo snjct peut fournir ; et, au premier acte, on voit le palais du l\oi père de Psv- (hé ; — au second, le lieu alVreux où J^syché attend le monstre qui doit être son époux ; — au troisième, le palais de l'Amour ; — au quatrième, les jardins et iiti nouveau palais, qui s'elTondrent pour faire plac»; .1 « une vaste campagne- »» et au « bord sauvage d'un grand lleuve », quand le dieu, découvert, s'est envolé; — au cinquième enfin, les Enfers. Et toute la constitution de la pièce, avec ses deux premiers actes im peu vides, pour lesquels Apulée et La Fontaine ne lournissaient presque rien ; avec son troisième et son quatrième actes trop pleins et sa catastrophe trop rapide; avec les scènes, peu naturellement rapprochées, du cinquième acte dans les Enfers; avec l'épreuve unique qui a remplacé pour Psyché les épreuves multiples de la légende ; toute la constitution de la pièce et toutes les innovations de Molière s'expliquent par le ballet, par la féerie, par « les l)eautés et la pompe du spectacle », auxquelles Molière • lait obligé d'appliquer avant tout ses soins.

Il est inutile sans doute d'énumérer minutieusenient

loutes CGS innovations, habilement choisies par le poète.

Remarquons les deux princes amis ([ui, comme les deux

frères amoureux de Rodogune dans Corneille, désirent

que Psyché choisisse entre eux et sont prêts à donner leur

trône au préféré. Figures touchantes, ils meurent pour

Psyché et lui adressent encore de nobles paroles aux

i'infers. Mais où Molière a mis le plus sa manpie, c'est

dans les rôles des somus de Psyché: Cidippe, une sotte

^se/ incapable de trouver les moyens de satisfaire sa

ilousie; Aglaure. plus line, plus ingénieuse, précreuse et

léchante à la fois : un mélange original d'Armandc et

I Arsinoé. La Fontaine avait représenté les sœurs de Psy-

' hé mariées et mal mariées. Molière, avec esprit, en a fait

des fdles mûres, qui gémissent de voir tous les galants

aller vers leur sœur ; qui prodiguent en vain les avances aux deux princes pour les attirer ; qui répondent par un redoublement de haine aux efforts sincères et naïfs de leur jeune sœur pour leur assurer l'amour des princes. Quand un oracle a annoncé que Psyché doit être conduite avec un appareil funèbre sur un mont, où on l'abandonnera pour devenir l'épouse d'un monstre terrible, elles se regardent, elles se regardent encore, et enfin ne peuvent contenir leurs sentiments :

CIDIPPE.

Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur Où nous voyons Psyché par les Destins plongée ?

AGLATJRE.

A'Iais vous, que sentez-vous, ma sœur?

CIDIPPE.

A ne vous point mentir, je sens que dans mon cœur Je n'en suis pas trop affligée.

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