Acte l, se. VI, V
u PSYCliK » '2>.[}
Molière ne la pas fait suivre par sa mère, sans doute pour lie pas retomber dans la situation que Corneille avait peinte dans Andromède ; mais le père est là, et il se plaint. Kcoutez sa plainte : par sa logique raisonneuse, par sa majesté, par son pathétique, c'est du Corneille; et pourtant Molière l'a écrite :
Ah ! ma fille, à ces pleurs laisso mes yeux ouverts ; Mou (le»iil est raisoiuiable, encor qu'il soit extrême ; Et lorsque pour toujours ou perd ce que je perds, La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.
En vain i'orgtieil du diadème Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers, En vain de la raison les secours sont offerts, Pour vouloir d'ini œil sec voir mourir ce qu'on aime : L'eflbrt en est barbare aux yeux de l'univers. Et c'est brutalité plus que vertu suprême.
Psyché objecte que les dieux, en la reprenant, ne reprennent que ce qu'ils avaient donné eux-mêmes au roi :
— Ah ! cherche un meilleur fondement Aux consolations que ton cœur me présente, Et de la fausseté de ce raisoimement
Ne fais point un accablement
A cette douleur si cuisante
Dont je souffre ici le tourment...
Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre,
Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné :
Tu coiuioîlras par là qu'ils me vit'unent reprendre
liien plus (pie ce qu'ils m'ont donné.
Je reçus d'eux en toi, ma fille, Un présent que mon cceur ne leur demandoit pas ;
J'y trouvois alors peu d'appas.
Et leur en vis sans joie accroître ma famille.
Mais mon c(eur, ainsi que mes yeux.
S'est fait de ce présent une douce habitude : J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude
A me le rendre précieux ; Je l'ai jiaré de l'aimable richesse
!)<' mille brillantes vertus ; En lui j'ai n-n fermé par des soins assidus Tous les plus b<'aux trésors que fournit la sagesse ;
A lui j'ai fie mon cœur attaché la tendresse ; J'en ai fait de ce cœvir le charme et l'allégresse, La consolation de mes sens abattus,
Le doux espoir de ma vieillesse.
Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux, Et tu veux que je n'aye aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte !* Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
Des tendresses de notre cœur ; Pour m'ôter leur présent, leur falloit-il attendre
Que j'en eusse fait tout mon bien ?
On plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre. N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien* ?
Voilà du Molière bien inattendu, n'est-ce pas ? Eh ! bien voici du Corneille qui ne l'est pas moins, si l'on songe que Corneille était alors le subtil auteur de tragédies trop (roides, et que Corneille avait alors près de soixante-cinq ans. Rien de plus jeune et de plus chaste à la fois que la déclaration de Psyché, quand l'Amour la contemple et fait pour la première l'ois battre son cœur. L'Amour vient de lui dire qu'il est le monstre annoncé par l'oracle :
Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! . . .
A peine je vous vois que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,
De l'amitié, de la reconnoissance ', De la compassion les chagrins innocents
M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme.
Que je n'en conçois point d'alarme ; Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même.
Et je dirois que je vous aime.
Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer...