‹ MolièreChapitre 76 sur 104 · I. Acte in, scène m. v. io44 ; i(»3()-io(U ol · texte numérisé non relu

I. Acte in, scène m. v. io44 ; i(»3()-io(U ol

de Psyché, cest-à-diiè d'Armande Molière. Aujourd'hui. les splendeurs qui ont séduit les spectateurs du xvii^ siècle ne nous attirent plus vers la tragédie-ballet des deux poètes; mais lisez-la et dites si, de par son style et sa poésie, elle n'est pas encore et toujours un enchantement.

Le 24 rpai 1671, Molière donne enfin à son public de la ville une pièce composée pour lui, et, comme V Amphitryon, comme V Avare, cette pièce est encore une imitation d'une comédie latine, les Fourberies de Scapin. Si bien que. pendant quatre ans, toutes les Cois que Molière a pu suivre son goût, c'est à la même source latine qu'il s'est empressé d'aller puiser. Seulement, cette fois, avec les Fourberies^ Molière ne songe pas à composer une forte étude de caractère, comme dans V Avare ; il n'a pas non plus en vue une ingénieuse transposition et une fine étude de style, comme dans Amphitryon. Le théâtre du Palais- Royal prépare pour le mois de judlet la coûteuse mise en scène de Psyché : il s'agit de faire prendre patience au public, ou même, si par malheur Psyché ne doit pas réussir, d'amortir la chute de cette œuvre avec une pièce sans prétentions, amusante et vive. Et Molière s'en amuse tout le premier. Lui qui, depuis quelque temps, paraît revenir volontiers aux souvenirs de sa jeunesse, il mêle à la comédie de mœurs et d'intrigue latine la comédie d'intrigue italienne, telle qu'il l'avait cultivée dans l'Étourdi ; il y mêle la farce gauloise, telle qu'il la pratiquait aussi dans les provinces. Avec ce qui avait fait, au collège de Glermont, l'admiration de sa studieuse enfance, avec ce qui avait fait le succès de son aventureus^jeunesse, il compose une sorte de synthèse de tout ce qui, au théâtre, avait amusé nos pères.

L'œuvre imitée n'est pas cette fois une comédie de Plante, c'est le Phormion de Térence. Molière supprime le rôle du parasite Phormion, le parasite, qui avait d'ailleurs

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vie mis à la scène par Tristan L'IIcrmitc en i()53, lui paraissant une figure surannée. Il rajeunit aussi quelque peu la pièce en remplaçant les esclaves par des valets (valets assez conventionnels, il est vrai, et qui se ressentent encore d'avoir pour ancêtres les Daves et les Gétas de la comédie latine). 11 change maintes parties de l'intrigue ; il en prend à son aise avec l'exacte logique et la marche régulière de l'action, dénaturant le Phormion pour écrire les Fourberies, comme il avait autrefois dénaturé Vlnavverlilo pour écrire rÉiourdi. Mais enfin, l'essentiel de l'intrigue n'en reste pas moins emprunté à Térence.

En l'absence de leurs pères, deux jeunes gens. Octave et Léandre, qu'on avait naïvement confiés à la surveillance morale de leurs valets, se sont amourachés de deux jeunes beautés sans famille et sans fortune. Octave a épousé lïyacinte ; Léandre a promis mariage à Zerbinette. Ifyacinte est dans l'indigence, et il faut à Octave deux cents pistoles pour la secourir ; Zerbinette est aux mains de bohémiens, et il faut à Léandre cinq cents écus pour la racheter. Là-dessus, les deux pères arrivent, et celui d'Octave, Argante, ne veut pas entendre parler d'avoir Hyacinte pour bru ; celui de Léandre, Géronte, veut que son fils épouse une fille d Argante. Soutirer de l'argent aux deux vieillards, un des valets s'en charge et, en eiîet, y parvient (non sans peine, on le comprend). Mais faire accepter aux vieillards les deux mariages accomplis ou rêvés par les jeunes gens, c'est une plus rude tfiche, et il n'y sufïit pas d'un valet, si ingénieux soit-il ; il y faut la providence des auteurs dramatiques, le hasard, ce hasard <[ue Molière met parfois si cavalièrement à contribution. Hyacinte se trouve être une fille de Géronte ; Zerbinette la bohémienne est une fille d'Argante, auquel les bohémiens l'ont autrefois ravie. « O Ciel ! » dit Géronte ; « Quelle rencontre ! » dit Argante ; « Que d'aventures extraordinaires ! » conclut Hvacinte. Et, s'étant mis en

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règle avec la vraisemblance par ces exclainalions, tout le inonde n'a plus qu'à être heureux.

Si Molière traite avec sans-gêne l'intrigue, il se garde bien d'agir de même pour les tableaux de mœurs ou pour les scènes comiques. La première rencontre d'Octave et d'Hyacinte (ou du moins des personnages qui leur correspondent) est, dans le P/iormto Al, l'objet d'un récit délicat et touchant fait par l'amoureux. Molière garde à ce récit toute sa grâce, en ayant soin de le rendre plus piquant / par quelques détails réalistes, par quelques traits spirituels, par l'intervention plaisante d'un valet qui dit : « Les amoureux n'en finissent pas, quand ils parlent de leur belle ; je vais abréger la suite du récit. » — Ailleurs, un esclave dit h l'Octave de ïérence : ne vous intimidez pas quand votre père vous adressera des reproches. Cette indication prend vie dans Molière ; elle devient toute une petite scène, où le valet fait faire répétition au jeune homme., et où le jeune homme tremble devant les reproches du valet, comme s'il avait devant lui son père lui-même. — Partout Molière agrandit, complète, multiplie les effets que Térence avait déjà mis dans son œuvre.

Souvent aussi, Molière rejette les effets de Térence et leur en substitue d'autres, qu'il imagine ou qu'il em- |)runte. C'est lui qui imagine le moyen d'extorquer les deux cents pistoles à Argante : Hyacinte est censée avoir un frère, spadassin forcené, qui ne laissera rompre le mariage contracté par sa sœur que si on lui donne de quoi s'équiper pour partir à l'armée. Le vieillard est dur à la détente. Scapin finit par en venir à bout cependant. — Si cet incident est de l'invention de Molière, c'est à Cyrano de Bergerac, au contraire, et à sa comédie du Pédant joué * que Molière emprunte le moyen d'arracher

I. A moins que les deux auteurs n'aient également emprunté à la Gommcdia delV Arte (voir Moland, Molière, i^ édition, t. XI, j)p. 153-15(4).

' iiiq ccuLs écus à Gérontc : le fils du pédant do. C\rano a

I te pris — à Saint-GIoud ! — par un bateau que montent des Turcs ; les Turcs ne veulent le rendre que contre une rançon, et le pédant, navré, de répéter: « Que diable

!Icr faire dans la galère d'un Turc ! » Molière a pris cette ^cène, comme il a pris celle où la jeune fdle, pour qui le fds du pédant s'est procuré de l'argent, va justement, en se tordant de rire, conter au pédant le bon tour qu'on lui a joué. Mais dans les deux cas, comme Molière a amélioré ce qu'il a pris ! Quand la jeune fdle de Cyrano conte au pédant sa propre liistoire, elle sait à qui elle parle, tandis que Zerbinetle ne sait point combien elle est imprudente en faisant son récit à Géronte, combien naïve en ajoutant: « Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous ? » Quand le fds de Géronle est enlevé par des Turcs, nous ne sommes plus à Saint-Cloud, mais à Naplcs ; la galère n'est plus dans

II Seine, mais en pleine mer. Et partout quelle ampleur, quelle verve, ou môme quelle profondeur dans le comique !

La scène, avons-nous dit, est à Naples, et c'est le lieu où se passent la plupart des comédies italiennes ; une jeune fdle et une servante s'appellent Zerbinette et iNérine : ce sont des noms italiens ; le principal valet s'appelle Scapin, et Scappino est un -des zannis de la comédie italienne. Autrefois, Molière prenait un Scappino kTInavuertito; mais, en le faisant passer dans YEloiirdi, il le débaptisait et l'appelait Mascarille. Maintenant, au contraire, Molière tire de son Mascarille, de son Sbrigani, du Géta de Térence et de sa fantaisie un type de valet fourbe et ingénieux, et il l'appelle Scapin. C'est qu'il veut maintenant rendre hommage à la comédie italienne, aussi bien qu'à la comédie latine ; il veut reconnaître de vieilles dettes. On dirait qu'il est préoccupé de rédjger son testament littéraire

Directement, les Fourberies de Scapin ne doivejit rien à

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l'Italie. Molière y a imité Cyrano et Rotrou, et il n'a rieu pris de sérieux à aucun auteur de la péninsule. Mais la pièce a bien une couleur italienne : les jeunes gens y sont aimables, dénués de scrupules vis-à-vis de leurs parents, tendres et fidèles vis-à-vis de celles qu'ils aiment, insignifiants en somme ; — les jeunes filles sont des amoureuses gracieusement conventionnelles, entre lesquelles cependant Zerbinette se distingue par son étourderie, sa gaieté et son rire perpétuel ; — les vieillards sont avares, grondeurs, faciles à duper ; — les mères n'existent point ; — et c'est sur lés valets que porte toute l'attention.

Il y a deux valets dans les Fourberies : Silvestre et Scapin ; mais Silvestre est tout au plus bon à seconder Scapin, encore après avoir été bien stylé ; par lui-même il n'oserait rien, timide, craintif, tout de suite à court d'invention. Scapin, au contraire, a l'esprit aventureux ; aucun respect ne le gêne ; aucune difficulté ne l'effraie ; il s'expose aux pires dangers pour avoir le plaisir d'en sortir ; et, comme dit M. Faguet, il inspire à 'Silvestre « à la fois du respect, de l'émerveillement et de la terreur ». Voyez- le faisant honte à Silvestre et à Octave de leur découragement et de leur inaction devant les obstacles qu'ils rencontrent :

Est-ce là loiit ? Vous voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle. C'est bien là de quoi se tant alarmer. N'as-tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et gros comme père et mère, et tu ne saurois trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème pour ajuster vos affaires ? Fi ! peste soit du butor ! Je voudrois bien qiie l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper ; je les aurois joués tous deux par-dessous la jambe ; et je n'otois pas plus grand que cela, que je me signalois déjà par cent tours d'adresse jolis*.

Et, plus loin, quand Scapin fait à Silvestre l'honneur I. Acte I, scène ii.

« LKS FOUUBERIKS l)K SCAPIN » 2^7

ilc vouloir l'associer à ses entreprises, quel contraste entre le poltron qui tremble et le brave que l'idée de la lutte

^iLVF.sTRE. — Je te conjure aii moins de ne m'aller ])oinl. iiiller avec la justice.

"^i:apin. — Va, va r nous partagerons les périls en l'rî'res ; el is ans de galère de plus o\i de moins ne sont pas pour arrêter Mil noble cœur ' .

Vu reste, Scapin est la souplesse même et sait prendre toutes les formes, tous les visages. Il pleure et il rit ; il s'humilie et il est arrogant ; il est le complice de toutes les fredaines des jeunes gens, et il se pose en moniteur sévère de la jeunesse ; il vole les vieillards, et il prend à merveille des airs d'honnête homme ofTensé, dès qu'il flaire la moindre défiance. Ainsi, Argante manifestc-t-il l'intention de donner lui-même les deux cents pistoles au prétendu frère d'Hyacinte, au lieu de les remettre à **^eapin :

^CAPiN. — Est-ce que vous vous défiez de moi ?

Vrgxhte. — Non pas ; mais...

Scapin. — Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe, ou je suis un honnête homme : c'est l'un des deux. Est-ce que je voudrois vous tromper, et que dans tout ceci j'ai d'autre intérêt que le vôtre, el celui de mon maître, h qui vous voulez vous allier ? Si je vous suis suspect, je iw me mêle plus de rien, et vous n'avez qu à « liircher, dès cette heure, ({ui accommodera vos affaires.

Vrgante. — Tiens donc.

>CAPi.>. — Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent.

■^erai bien aise que vous vous serviez de quebjue autre.

Vrcante. — Mon Dieu ! tiens.

^OAPiN. — Non, vous di.s-je, ne vous fiez point à moi. Que

it-on si j«' ne veux point vous attraper votre argent- ?

( )n comprend quels rapports peut avoir un pareil valet i\('C un jeune maître toujours réduit aux expédients.

Acli: 1, .sciUf \ I.

.\clC II, scène VI.

Léandre n'a-t-il pas besoin de Scapin, il lui parle de haut, il lui reproche comme il doit tous ses méfaits, et Scapin se fait petit. Le vent tourne-t-il et Scapin est-il utile, c'est à lui à se redresser et à parler de haut à son maître. Ainsi en usaient déjà Lélie et Mascarille dans FÉtourdi ; mais peut-être Scapin est-il encore plus plaisant que Mascarille et a-t-il plus de méfaits sur la conscience. Parcourons une scène caractéristique. Afin de disculper Octa\e, Scapin a eu l'imprudence (on ne saurait penser à tout !) de lancer devant Géronte une accusation vague contre Léandre, que Géronte a répétée. Aussi Léandre a été mal reçu par son père, et il est furieux contre Scapin ; il veut frapper son valet ; peut-être même lui passerait-il son épée au travers du corps, si Octave ne s'interposait. Du moins exige-t-il de Scapin à genoux qu'il confesse son méfait, et Scapin, qui ne sait de quoi on se plaint, Scapin, mal inspiré, confesse peu a peu une série de fourberies de plus en plus inexcusables. Gomme la rage de Léandre est à son faîte montée, on apprend que les bohémiens vont emmener au loin Zerbinette, s'il ne leur est donné cinq cents écus. Le changement est instantané :

Léandre. — Ah 1 mon pauvre Scapin, j'implore ton secours.

Scapin. — « Ah ! mon pauvre Scapin. » Je suis « mon pauvre Scapin « à cette heure qu'on a besoin de moi.

Léandre. — Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l'as fait.

Scapin. — Non, non, ne me pardonnez rien. Passez-moi votre épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.

Léandre. — Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en servant mon amour.

Scapin. — Point, point : vous ferez mieux de me tuer.

Léandke. — Tu m'es trop précietix ; et je te prie de vovdoir employer pour moi ce génie admirable, qui vient à bout de toxito chose.

Scapin. — Non : tuez-moi, vous dis-je.

Léandre. — Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à me donner le secours que je te demande^.

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