‹ MolièreChapitre 86 sur 104 · I. Acte IIT, se. II, V · texte numérisé non relu

I. Acte IIT, se. II, V

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le goût des belles spéculations vaincs pour suivre sa femme, ni assez de volonté pour la ramener à son rôle et à ses devoirs. Dès lors, il est devenu ce que nous avons dit : une sorte de martyr conjugal, filant doux devant sa femme, s'excitant en vain à reprendre son autorité, et, par haine pour les rêveries qui ont gâté son ménage, devenant luimême plus terre à terre et plus vulgaire.

Henriette tient de lui le bon sens, la simplicité, le cœur. [y Mais elle a été préservée par la grâce de son sexe des vul- I garités où Chrysale se laisse entraîner, et par l'exemple de son père peut-être de l'abdication où il a fini par échouer. Elle a l'esprit mordant et la raillerie incisive. Elle forme donc, à elle seule, dans cette famille, entre raffectation des femmes et la vulgarité de l'homme, une sorte de tiers sparti. Elle vit un peu à part, aussi, entre son père qui ne saurait la protéger et sa mère et sa sœur par lesquelles elle ne veut pas se laisser tyranniser. Un peu triste, par suite, un peu trop réfléchie, connaissant trop toutes choses, parce que sa mère, en femme de science, et son père, en vrai gaulois, se sont exprimés assez librement devant elle, capable à l'occasion de parler avec une liberté de langage qui nous étonne, nous habitués aux ingénues du théâtre et du roman. Il est presc|ue de mode aujourd'hui, où le libertinage effectif des mœurs s'associe fort bien avec une délicatesse extrême mais peu gênante des sentiments (de même qu'une irréligion effective s'associe à une religiosité délicate mais tout esthétique), il est de mode, dis-je, de faire une petite moue scandalisée devant Henriette et, au fond, de lui préférer sa sœur. « Femme sensée, tant que vous voudrez, dit Weiss, femme d'un commerce sûr, je n'y contredis pas, mais du charme? non pas... On peut faire avec elle un mariage bon ; on ne peut en faire un délicieux ; ce n'est ni une marguerite ni une violette. » — L'âme de la bonne Henriette manque singulièrement de duvet, dit M. J. Lemaître. — Et M. Faguet, qui veut

qu'on donne le rùle à une soubrette, et M. Rrantz et M. Gebliart font diorus *. Annande, au contraire, est sympallilqne ; son romanesque semble gentil et intéressant; elle est jolie, distinguée, charmante dans ses imperfections même: Armande, c'est Mme Barlet (et la bonne fortune est grande, en olTet, pour la fille préférée de Pliilaminte d'avoir trouvé à la Comédie- Française une telle interprète).— Tout n'est pas faux dans les jugements que nous venons de citer, et il y avait lieu de réagir quelque peu contre la dureté avec laquelle le naturaliste, le rabelaisien Molière a traité la platonique Armande ; mais, si l'on compare sans parti pris H£nrielte^à sa sœur, on voit vite qu'elle est au fond plus pure, en dépit des airs effarouchés d'Armande, parce qu'elle est plus calme et plus naturelle. Les choses du mariage lui causent moins de trouble, et, entièrement sincère, elle l'avoue sans barguigner. En amour, même sens, même sincérité et même simplicité^ Elle reconnaît que Clitandre a aimé Armande et aurait continué à l'aimer sans ses dédains apparents; mais elle a eu pitié de lui ; elle l'a aimé d'un amour qui n'avait rien de romanesque ; elle a accepté son cœur et elle entend le garder, sans éclat de passion ni fausse honte ; elle entend aussi lutter bravement pour cela, quoique sans rien hasarder de ce que l'I^mnciir ol l.i dit^nité vraie d'une jeune fille comporlenl

La conduite de LlilaïKlrc nuplique son caractère. Il a pu aimer Armande quand il ne la connaissait pas assez ; mais ce n'était pas un romanes(|ue, et il n'alTiche môme que trop, pour son bonheur, l'antipathie que lui inspirent le bel esprit et le pédantisnie. Quand on l'a repoussé, il

•si donné sans arfière-pensée à Henriette. Son bon sens,

I. Au reste, il arrive aux critiques de se contredire. On connaît un charmant sonnet de M. Jules Lemaîlre Vn l'honneur d'Henriette, et M. P^aguet a opposé Henriette à Armande en d'excellentes pages (Propos de théâtre, I, p. 162 et suiv. ; t. IH, etc.).

sa simplicité, sa sincérité le rapprochaient d'elle ; sa loyauté et son affection l'empêclieront de s'en éloigner maintenant, quoi qu'il arrive.

A\ec ces éléments, auxquels il est inutile d'ajouter Martine^ ligure très vraie, mais tout à fait de second plan, et Aristep simple utilité, Molière tient la démonstration de sa thèse, et il tient une famille d'une vérité saisissante ; il tient aussi son action, et, si elle est calme et simple, c'est plaisir de voir avec quelle régularité et quel art elle se déroule. Certes, le dernier défaut où nous avons dit que tombaient souvent les auteurs de pièces à thèse, la satire pure et simple, la dissertation dialoguée, Molière n'y est tombé aucunement. Il y a des discussions dans sa pièce ; mais elles sont de l'action, elles sont l'action môme. Parcourons rapidement notre comédie.

Elle commence, avec, autant de vivacité et de netteté qu'il était possible, par une discussion entre les deux jeunes mies : discussion sur les principes d'abord, où le platonisme pédant d'Armande s'oppose aux idées plus terre à terre, mais plus saines d'Henriette ; puis, discussion personnelle, où Armande veut intei'dire à Henriette d'accepter les offres de Clitandre. Par une progression d'idées toute naturelle, Armande en vient à mettre en doute l'amour de Clitandre pour sa sœur. Nous désirons donc le voir luimême : il vient, on le consulte, il se prononce; Armande, dépitée, relève la tête, Henriette la raille, la lutte est engagée. — Comment les deux amoureux pourront-ils la soutenir? Il est nécessaire qu'ils se le demandent, et leur délibération, si naturellement placée, nous fait connaître Chrysale, Philaminte, Trissotin, tout le milieu où la lutte va se livrer. — De Bélise seule, qui était moins impor-

nie, il n'avait été rien dit: la voici qui paraît. Clilandrc, (H à accepter tous les secours, s'adresse à elle ; cette « visionnaire», qui compte Clitandre au nombre des amoureux qu'elle condamne à languir, s'obstine à entendre d'elle-même tout ce que le jeune homme dit d'Henriette et, après avoir 'dmiré le spirituel détour par lequel l'amoureux a rendu reptable son hommage, finit par le quitter en rougissant, (^uand le premier acte se termine, nous n'avons pas vu lie maisoQ vivre devant nous, mais nous en connaissons les habitants et les partis. Nous ne savons pas ce qui pourra advenir du mariage d'Henriette, et la demande de Clitandre n'est pas faite encore ; mais nous savons que ses intentions sont sérieuses et que des obstacles vont surgir. Exposition excellente, que l'acte II doit compléter, tout en ( iigageant sérieusement l'action.

Elle s'engage, en effet, par l'arrivée d'Ariste, qui vient luésenler la demande de Clitandre (vojlà povar l'ft^pliran de sa venue), qui vient aussi soutenir son frère irysale, le faible Chrysale (voilà pour son utilité dramajue). Dès lors, les deux amoureux s'effacent, comme il I naturel, et laissent les parents d'Henriette s'entendre ou plutôt ne pas s'entendre. L'intrigue va marcher iicurremmentavec la peinture de l'intérieur des pédantes I. si l'on veut, avec la thèse. Pour l'intrigue, nous prendrons que Clitandre et Henriette n'ont pas seulement contre eux la jalousie d'Armande, mais les projets de l^hilamintesurTrissotin, et nous verrons Chrysale, cédant lâchement aux premiers mots de sa femme, ne pas même opposer au nom du prétendant cher à Philaminte celui du prétendant qu'il avait lui-môme choisi. — Pour la peinture de l'intérieur des pédantes, nous aurons la suite des folies de Bélise, Martine chassée, Chrysale essayant de se révolter contre une tyrannie domestique qui ne lui permet même pas d'être servi et nourri comme il conviendrait, w^'}^ .,\w.nt adresser ses protestations à l'intimidante Phi-

laminte et se contentant de rudoyer quelque peu à ce pro pos sa sœur et sa fille, qui n'en peuvent mais. Très importants pour la peinture des mœurs et pour la thèse, ces <lerniers traits sont-ils inutiles pour l'intrigue? Non pas, puisque l'appui naturel des amoureux fléchit dès le début; tout serait mèrae perdu sans espoir, si Ariste ne faisait honte à Ghrysale de sa conduite. La pièce rebondit sur les protestations de Ghrysale, et l'acte 111 est< excellemment annoncé :

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