CLITANDRE
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau.
Que, pour ôtre imprimés, et reliés en veau,
Les voilà dans l'Etat d'importantes personnes ;
Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir cbez eux voler les pensions ;
Que sur eux l'univers a la vue attachée ;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée,
Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
A se bien barbouiller de grec et de latin.
Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres:
Gnns qui de leur savoir paroissent toujours ivres,
Riches, pour tout mérite, en babil importim,
Inhabiles à tout, vuides de sens commun.
Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence
V décrier partout l'esprit et la science '.
Vadius aussi attaque Trissotin, à sa façon, en dévoilant par lettre tout ce que celui-ci a pillé dans les auteurs latins et en l'accusant de n'épouser Henriette que pour sa fortun^AAlors, excitée par les oppositions même qu'elle rencontra, Philaminte jure que le mariage projeté par elle se fera. Et, au contraire, Ghrysale, poussé par Henriette, Clitandre et Ariste, jure à son tour que l'union i intervenir sera celle qu'il veut lui-rnèrne. Qu'on le k
r VrtP TV, se. m, v. i363-i382.
O.-jQ MOLIÈRE
marque: un petit drame intime comme celui-ci ne comporte pas de grandes péripéties, et le quatrième acte, au fond, ne contient rien de nouveau ; il finit sur une situation semblable à celle du troisième. Seulement, Molière a très habilement dissimulé ce défaut de son sujet, et il a fait paraître son acte très animé. De plus, si la situation est la même qu'à la fin du troisième acte, elle est plus pressante maintenant, plus inquiétante. Philaniinte et Ghrysale sont plus décidés chacun de son côté; l'humiliation suprême a été infligée à Armande, qui s'est abaissée jusqu'à accepter de former des « nœuds de chair » avec Clitandrc et qui a été repoussée ; l'engagement suprême a été pris par Henriette d'entrer au couvent si elle n'épouse Glitandre. On ne voit pas bien comment la situation pourrait se dénouer.
Il y aurait pourtant un moyen de la dénouer à peu près : c'est que Trissotin fût un galant homme. Henriette risque une tentative hardie, pour l'amener à sentir ce qu'a d'odieux son rôle de prétendant malgré elle ; elle parle à son honneur ; elle le flatte même, elle si sincère :
Si l'on aimoit, Monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ^ ;
elle si pure, elle se contraint à lui faire craindre une vengeance honteuse ; rien ne touche le coquin, et il montre un genre de philosophie qu'on ne lui soupçonnait point. Ainsi, encore au début du cinquième acte, le nœud est plus serré et plus indénouable que jamais, d'autant que le mouten Ghrysale s'est enragé et qu'il se fâche contre sa fille quand elle a l'air de douter de son énergie. Et voici la scène éminemment théâtrale et dramatique du notaire, où la lutte entre les deux parties de cette famille est traduite aux yeux de la plus visible façon. Par une de ces invraisemblances matérielles qui constituent des vraisemblances
I, Acte V, se. I, V. i5oi-i5o2.
morales très fortes, des symboles en quelque sorle, et que Molière aime à ce titre, Chrysale a même ramené la servante chassée, Martine : c'est pour lui à la fois un appui lans la lutte à soutenir, la preuve de son émancipation et une bravade adressée à sa femme ; c'est pour nous la marque de ces exagérations, où les faibles, comme un Orgon et un Chrysale, se laissent entraîner quand ils ont «Mifin secoué leur joug. Cette fois, il faut bien que la lutte décisive ait lieu ; il faut bien qu'il y ait des vainqueurs et des vaincus. Qui sera vaincu ? il est bien à craindre que ce ne soient Clitandre et Henriette, car < Chrysale doit être au bout de son énergie, et il vient de lire en tremblant: « Secondez-moi bien tous », quand il 1 vu paraîlre la terrible Philaminte. Nous avons même un instant d'anxiété au moment où, Philaminte proposant (comme si c'était une transaction !) d'accepter Clitandre pour gendre en lui donnant Armande, Chrysale penche vers celte solution, qui lui permettra de se croire triomphant tout en montrant sa lâcheté habituelle.
Celte fois, un deus ex machina est nécessaire, et Ariste, pour dégoûter l'intéressé Trissotin de l'alliance qu'il recherche, apprend à Chrysale et à Philaminte qu'ils sont ruinés. Si la nouvelle était vraie, on pourrait dire que cette ruine survient bien à propos; mais (pi'Ariste invente l'histoire de cette ruine, c'est un artifice spirituel autan I que nécessaire, et il -échappe donc à toute objection sérieuse. Menacé d'épouser l'adorable Henriette sans dot, Irissotinse retire; Clitandre montre sa générosité; Philaiiinte est entraînée vers lui par l'admiration et le dépit, ^('ule, alors, Henriette résiste. Plus riche que (]lilandre. Ile avait été heureuse de penser qu'avec son amour elle tpportait à Clitandre une utile aisance ; ruinée, à ce qu'elle rroit, elle refuse un instant de l'épouser pour ne pas le mettre dans la gène. On l'en a blâmée, et on l'a trouvée hop pratique, ici encore. Oui, pratique, parce (jue sa
situation l'a habituée à réfléchir et à consulter la raison ; mais quelle délicatesse aussi ! et, dans son sacrifice, quelle poésie ! Enfin Ariste s'explique, et, quelque dépit, quelque souffrance même qu'en éprouve Armande, Henriette et Glitandre se marieront.
Ainsi, le pédantisme est vaincu, en ce qu'Henriette a échappé à sa tyrannie ; Ghrysale triomphe d'un succès, où il n'est d'ailleurs pas pour grand'chose ; Philaminte est ébranlée dans sa foi en certains pédants par la triste attitude de Trissotin ; Armande sent souffrir en elle une sensibilité qu'elle avait crue étouffée par la philosophie. Mais rien dans l'action n'a dévié ; rien dans les caractères n'a été faussé ; et l'on peut même se demander ce que va redevenir le ménage de Ghrysale au lendemain du cinquième acte.
Telle est la marche dramatique de la pièce dans son ensemble. Et, sans trop insister, peut-être est-il bon d'indiquer aussi la marche des scènes prises isolément. Dans la première de l'acte 1, se fait sentir une forte progression. Henriette, à qui sa sœur reproche pourtant de rester toujours attachée à la matière, voudrait n'envisager le mariage que dans ses conséquences les plus pures : la tendresse conjugale et les enfants ; et c'est Armande, la prude, qui revient obstinément à certaines images désobligeantes. Alors, à contre-cœur, Henriette suit Armande, avec plus de décence et de netteté à la fois ; elle lui oppose plaisamment l'exemple de leur mère et finit par lui parler crûment, non sans ironie. Gette discussion théorique, qui forme la première partie de la scène, amène tout naturellement une lutte personnelle, celle-ci divisée en moments bien nets par des couplets qui s'opposent et qui deviennent de plus en plus pressants, jusqu'à ce que la venue de Glitandre soit nécessaire. ■ — La scène entre les deux prétendants, que nous avons rencontrée à l'acte IV, n'a pas une marche moins savante. — Et, à la scène m de l'acte II, c'est
!. 1. (r;il..sur(lit(
ibsurditc jusqu'à son explosion iinalc :
Ah. chimôres ! ce sont des clnmcTos, dit-on ! Chim» rcs, moi ! Vraiment chimères est fort bon ! Je me réjouis fort de chimères, mes frères, Kt je ne savois pas que j'eusse des chimères * I
Ce qui est encore plus caracléristique, c'est la façon do les idées deviennent ce que Sarcey appelait des idées Ihédlre, c'est-à-dire se traduisant sous une forme piquan langible, qui parle aux yeux autant qu'à l'esprit. La scî lu notaire, avec la revanche de Ghrysale symbolisée par
'tour de Martine, est une de ces idées de théâtre; et I acte III, quelle façon théâtrale de mettre en œuvre l'p Miiration béate des femmes savantes pour le grée que
lire embrasser successivement par Vadius Philamin ravie, Armande un peu embarrassée, Bélise rougissani jusqu'à ce qu'Henriette refuse nettement d'embrasser
rec et son représentant.
Et Ton sent combien ces idées dramatiques .sont « Mième temps des idées comiques. La réapparition de -Mi; line, par exemple, met en un plaisant relief le caracte • le ce mari incapable d'une fermeté tranquille et mesuré tantôt ridicule par ses concessions, tantôt ridicule par h ''ravades, et qui ne sait pas régler une grave affaire i
mille sans taquiner sa femme en réinstallant au lor une .servante qu'elle a chassée. Le comique des Femn. mvanies ne comporte pas de jeux de scène postich»
• m me celui de l'Avare, du Bourgeois gentilhomme ou c
rrtiijje: la chute du laquais, qui rappelle celle d'Harp
)ri ou de M. Jourdain, a un tout autre caractère, par- [u'elle amène une peinture des femmes savantes :
Voyez l'imperlinenl 1 Est-ce que l'on doit choir Après avoir appris l'équilibre des choses ^ ?