‹ MolièreChapitre 96 sur 104 · I. La Criliqur ilc l'hJcole des femmes, scène vi · texte numérisé non relu

I. La Criliqur ilc l'hJcole des femmes, scène vi

quoi s'en tenir plus que personne, et quand, par la bouche de certains de ses personnages, il émettait les réflexions que nous venons de lire, il parlait trop sans doute en auteur applaudi écrasant ses rivaux sous son triomphe, en directeur de troupe enrichi remerciant les spectateurs. Mais il faut dire aussi que Molière avait à lutter contre les pédants qui voulaient régenter le théâtre, et à préserver le public du respect superstitieux qu'il aurait pu porter à ces pédants : tout le monde n'avait pas la liberté de parole ni d'esprit du prince de Gondé, lequel déclarait savoir gré à l'abbé d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles, mais en vouloir aux règles d'avoir fait commettre de si mauvaises pièces à l'abbé d'Aubignac ! Et il lui convenait, à lui qui discernait admirablement ce qu'il fallait donner au public pour lui plaire, mais qui aussi n'hésitait pas à donner de temps en temps à ce public des œuvres plus hardies et plus fortes qu'il ne l'aurait voulu, il lui convenait, dis-je, de proclamer les droits de l'expérience et du succès même.

Sans doute un auteur devra savoir distinguer entre un succès de bon aloi et un succès de scandale, ou d'actualité, ou de curiosité vaine ; il ne pourra en croire les spectateurs que s'ils ne sont ni trop pédants ni trop ignorants, ni trop raffinés ni trop grossiers; mais, quelques précautions qui s'imposent, il faut bien toujours en venir à ceci — et c'est ce que Molière fait dire à Uranie et à Dorante : — que les ■ régies des anciens ont été des moyens de plaire ; que, pour plaire aussi, il est permis de les modifier; que le théâtre peut dédaigner certains succès, mais ne peut dédaigner le succès. Un auteur de génie ou de talent doit travailler à faire l'éducation de son public, et certes Molière a fait progresser le sien ; mais il ne doit y travailler qu'avec prudence, et il a toujours tort de quelque façon, si le public le siffle ou ne l'écoute point.

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Ainsi la maxime de Molière, si elle a clé pour lui une salutaire formule d'émancipation, n'est pas cependant aussi révolutionnaire et dangereuse qu'elle le paraissait d'abord. Et ce qui achève de le prouver, c'est qu'elle a été celle de tous les grands auteurs dramatiques du xvii'' siècle. « La principale règle est de plaire et de toucher, dit Kacine dans la préface de Bérénice. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. » — « La poésie dramatique a pour seul but le plaisir des spectateurs », dit Corneille dans le Discours de rutiUté et des parties du poème dramatique. Et pourtant, Corneille et Racine n'ont pas fait II des règles. Corneille a même affiché trop de respect pourellqs, tout en essayant de les plier aux exigences du théâtre moderne, et d'un théâtre avant tout cornélien. Racine, quand il dit que la règle principale est de plaire et de toucher, entend fermement que les autres sont les indispensables auxiliaires de celles-là; les spectateurs feront bien de ne s'en pas préoccuper, mais non pas certes les poètes ; « Toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser. Hs ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique d'Aristotc; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disoit à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendoit qu'une chanson n'étoit pas selon les règles: « A Dieu ne plaise, Seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi! » Molière évidemment est moins persuadé de la nécessité Irludier à fond les règles et de s'y conformer; mais il ne I met pas non plus en révolte contre elles, et il croit que

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le bon sens peut encore tirer un excellent parti des observations que le bon sens a faites autrefois :

LysiDAS. — Enfin, Monsieur, toute votre raison, c'est que VÉcole des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...

DoKANTE. — Tout beau. Monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre ; et je ferols voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là ^ .

Les trois unités, notamment, y sont observées, comme dans la plupart des comédies de Molière. Et pourquoi ne l'y seraient-elles pas? Outre qu'après une longue lutte elles se sont imposées au théâtre depuis un assez bon nombre d'années, et que le public — ou une partie, du moins, du public — y tient comme à toutes ses habitudes, n'est-il pas vrai qu'elles ont le plus souvent d'incontestables avantages? Lès plus libres esprits du xix" siècle l'ont bien compris, qui, lorsque leurs sujets s'y prêtaient, ont jeté leurs pièces dans ce moule, pour lequel ils n'avaient pourtant plus de superstitieux respect. Et Molière, avant eux, avait bien vu qu'en concentrant l'action, le temps, le lieu, on plaçait sous ime plus vive lumière les mésaventures d'Arnolphe et d'Alceste, on donnait plus de relief à leurs caractères. Que si l'observation d'une de ces unités était trop difficile, l'auteur profilait des conventions qui peu à peu s'étaient établies, et mettait sur la scène la rue sans passants de VÉcole des femmes ou les commodes carrefours de tant d'autres pièces. Et quand enfin il aurait fallu, pour appliquer les règles, sacrifier le sujet même ou la façon naturelle de le traiter, alors c'étaient les unités qu'il sacrifiait, et il accordait à sa comédie les mêmes libertés

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