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I. La Critique de l'Ecole des Femmes, scène vi

LLS rilKUUlLS Lll. M.UAIULS iJi: MOLIKUK

(ju'à une pièce à machines ou à un opéra : il n'y a (l'unité de lieu dans le Don Juan, et peut-on nnême dii qu'il y ait unité d'action dans les Fâcheux?

Comme il se comporte vis-à-vis des unités, Molière se comporte aussi vis-à-vis des autres règles. 11 accepte autant (jue possible la constitution de la comédie telle qu'il l'a trouvée établie ; mais il ne se fait nul scrupule de la changer quand il a pour le faire de bonnes raisons.

\insi, il faut à la comédie une intrigue: Molière en donne une à toutes ses pièces ; et, même lorsqu'il ne veut que présenter au public une galerie d'originaux importuns, il a soin de n'y pas nian<[ucr : « Pour lier promptoment toutes ces choses ensemble, je me servis du premier nœud que je pus trouver », dit-il dans l'avertissement des Fâcheux. Mais, les auteurs antérieurs s'étant le plus souvent efforcés de varier d'une façon pi([uante leurs intrigues, Molière ne craint pas la monotonie dans les siennes : nous avons vu combien dans ses œuvres certaines situations se répètent, et nous sommes loin d'avoir tout dit; que l'on compare, par exemple, la situation d'Argan dans le Malade imaginaire à celle d'Orgon dans le TarluJJe. De plus, Tintrigue était à peu près lotit dans un bon nombre des pièces antérieures : dans les plus importantes des siennes, Molière, ou soigne l'intrigue, mais sans s'intéresser vraiment à elle et en la subordonnant à d'autres lins, comme dans le Tar- i tujfe, ou la réduit à ôtre fort peu de chose, à ne plus former qu'un lïl ténu, comme dans le Misanthrope.

II faut à la comédie un dénouement. Molière ne s'avise pas, comme naguère certains de nos contemporains l'ont fîMt, de servir ;\ii pMbli(" <les « Iranclws d*- \'}n ^ «|..v

Taux sans commencement ni fin. Il garde môme autant .^ue possible les dénouements-traditionnels, parmi lesquels les plus traditionnels sont les mariages et les reconnaissances : « Uranie. Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de l'École des femmes.... — Dorante. Oui, mais quel dénouement [Molière] pourroit-il trouver à ceci ? car il ne sauroit y avoir ni mariage ni reconnaissance. » Des dénouements donc, Molière en a mis partout ; des mariages et des reconnaissances, il en a introduit, non sans désinvolture, des quantités. Mais, sur ce point aussi, il n'a pas laissé d'être novateur. Ses prédécesseurs faisaient souvent une pièce pour un beau ou pour un piquant dénouement : il ne craint pas les dénouemejola-^stiches, afm de terminer d'une façon telle quelle, et il ne craint pas, ce qui est plus ^remarquable, les dénouements provisoires qui nous font : nécessairement songer au lendemain du cinquième acte, ces dénouements éminemment poétiques qui tiennent ^^ compte à la fois des exigences de l'œuvre d'art (à laquelle il faut une fin), des lois de la vie humaine (où rien vraiment ne se termine et où tout entraîne des conséquences à l'infini), des besoins de l'imagination (qui veut rêver et travailler sans cesse). Eliante et Philinte se marient à la fin du Misanthrope, et cela est une concession aux traditions du genre comique ; mais Gélimène reste dans son salon vide, avec une nouvelle cour d'adorateurs à constituer; Alceste reste avec une douleur à l'âme, dont nous ne savons comment il se consolera, un vide au cœur, dont nous ne savons comment il le comblera, une résolution de fuir le monde, où nous ne savons s'il persistera. Il a rompu avec Gélimène, et c'est un dénouement : mais que va-t-il devenir.»^ Libre à nous de le conjecturer. Corneille avait terminé le Cid par un dénouement du même genre ; mais il semble que le sujet et les convenances théâtrales l'y

avaient forcé * : Molière s'est décidé plus spontanément dans le Misanthrope.

Enfin, il faut h la comédie de l'^ctii^n, et Dorante est très sensible an reproche adressé par Lysidas à l'École des femmes: « Pent on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin, le nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, })our montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action ; et dans cette comédie-ci, il ne se passe point d*aclion, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace ». Oui, un poème dramatique doit avoir de l'action, et Molière en a voulu mettre partout; en dépit d'obstacles divers, et notamment de la fâcheuse disposition d'une scène qu'encombraient des spectateurs brillants et bruyants, l'animation des pièces de Molière est souvent étonnante, et son entente des coups de théâtre admirable. Mais enfin, l'action n'a pas besoin d'être partout de la même nature et de la même intensité, l'action doit être appropriée à la constitution du sujet. Écoutez comment Dorante défend l^École des femmes: « Il n'est pas vrai de dire que tonte la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d actions qui se passent sur la scène, et les récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récils, à la personne intéressée, qui par là entre, à tous coup<, dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il craint. »

Si on peut faire ainsi de l'action avec des récits, on en peut faire de même avec ce qu'un coup d'œilsuperficiel prendrait d'abord pour des hors-d'œuvre. Le sujet des Femmes savantes étant, avec le mariage d'Henriette, le

I . Voir mon articlo Le Cid et la Jormation de la tragédir idéaliste {Revue .des universités du midi^ juillet 1897, p. 357 '' suiv.).

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désordre jeté dans une famille par le pédantisme féminin, tout ce qui, touchant d'ailleurs de près ou de loin à ce mariage, fera ressortir ce pédantisme et ce désordre sera de l'action, aussi bien Martine renvoyée parce qu'elle manque à parler Vaugelas qu'Henriette poussée à embrasser Vadius pour l'amour du grec. Et le sujet du Misanthrope étant, avec l'amour d'Alceste pour Gélimène, le désaccord profond d'un honnête homme peu conciliant avec le monde, tout ce qui, en contrariait l'amour d'Alceste, fera ressortir <'G désaccord et creusera plus profondément le fossé entre l'atrabilaire et le monde, tout cela sera de l'action, aussi bien l'affaire du sonnet que la scène des portraits, si peu animées qu'elles soient toutes deux.

Et ainsi l'intrigue, le dénouement, l'action, soigneusement conservés par Molière, changent souvent de caractère ou diminuent d'importance. Dans les plus grandes <jouvres de Molière, l'essentiel est ailleurs.

L'essentiel, c'est la peinture des mœurs et des caractères, l^t dès^lors "là" mon"Ôtome de l'intrigue n'importe phst» guère, et l'épuisement de la matière comique n'est plus à craindre. Forcément les intrigues se ramènent à un petit nombre de combinaisons possibles et, par suite, se ressemblent bientôt et se répètent; comme elles n'excitent qu'un intérêt de curiosité et que la curiosité s'émousse par la répétition, que leur reste-t-il pour tenir en haleine un spectateur et le divertir? L'étude de l'homme, au contraire, est toujours nouvelle :

Dis-moi, Chevalier, crois-tu pas que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matière pour... ? — Plus de matière ? Eh ! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous

LES THÉORIES LITTÉRAIRES DE MOLIÈRi; '• l(J

rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Grois-lu (ju'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes? Kt, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères dr. jin-. o\î il n'a point touché ? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui

■ font les plus grandes amitiés du mond(', et qui, le dos tourné, lont galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a-t-il pas ces adulatours à outrance, ces flatteurs insipides, (pii n'assaisonnent d'aucun -<1 les louanges qu'ils donnent,, et dont toutes les tlaltories ont

ne douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent ?

N a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfidc'S adora-

(furs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous

accablent dans la disgrâce ? N'a-t-il pas ceiix qui sont toujours

nécontents de la cour, ces suivants" inutiles, ces incommodes as-

itlus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent comptfT qut^

<li^s importunités, et qui veulent que l'on les récompense d'avoir

'•hsédéle Prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent

L'alement tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite

t à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mômes

inhrassades et les mêmes protestations d'amitié ?... Va, va, Mar-

|iiis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra ; et

'Ut ce qu'il a IoucIk" jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de

■ qui reste • ,

On en croit aisément Molière sur parole, quand on voit

que de personnages il a peints en quelques années, dont il

ne donnait ici aucune idée: Thypocrite, le séducteur, le

Misanthrope, la coquette, l'avare, le.bourgeois «ntiché de

cnlilliommerie, le malade imaginaire, etc. La galerie

ies personnages de Molière est riche: soyons persuadés

(jue, s'il avait vécu, elle se serait singulièrement enrichie

encore. - ^

Et ces personnages, comment Molière en éonçoit-il la iieinture? Faut-il copier simplement les originaux que l'on devant les yeux et faire ainsi des personnalités? On a ( cusé Molière d'avoir procédé ainsi, et ce n'a pas été toujours à tort. Mais les auteurs de clefs se sont fourvoyés d'ordinaire, et le grand chasseur des Fâcheux, les médc^ ins de CAmour médecin, les pédants des Femmes savantes -ont des exceptions, peut-être fâcheuses.

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Molière. — Nous disputons qui est le marquis de la Critiqar. de Molière : il gage que c'est moi, et moi je gage que c'est lui.

Brécourt — Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux, de vouloir vous appliquer ces sortes de choses ; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeoient de même chose que vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du déplaisir comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs ; qu'il scroit bien fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit ; et que si quelque chose ctoit capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étoit les ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'appuyer la pensée, pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé *.

Ce discours peut paraître intéressé ; et, en effet, il eût été dangereux pour Molière d'avouer qu'il portait les gens sur la scène: n'a-t-on pas essayé plus tard d'exciter M. de Montausier contre lui à propos d'Alceste ? et ne conte-t-on pas que le duc de La Feuillade se vengea grossièrement de Molière parce que celui-ci avait mis dans la Critique son mot de tarte à la crème? Mais ce n'est pas seulement ici un plaidoyer pro domo sua : c'est une confidLnce sincère sur les procédés du poète. Il prend ses traits à droite et à gauche, pour en composer, non « des personnages en l'air et des fantômes à plaisir », comme il dit improprement, mais des types généraux ; il prend de la réalité pour en faire de la vérité. Ses personnages, comme ceux de Balzac, sont à la fois plus simples et plus saisissants que chacun de nous, parce que les traits accidentels sont éliminés et les traits essentiels, renforcés ; ils sont complexes cependant, parce qu'il n'y a pas de vie véritable sans cela : « II \ n'est pas incompatible, dit Molière à propos d'Arnolplie, qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et hon-

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