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Tartufe et le Misanthrope marquent l'apogée du génie de Molière. Ce génie ne peut plus monter, il lui reste h se diversifier et à s'étendre. Il le fait dans Amphitryon (1668), dans Y Avare (1668), dans le Bourgeois gentilhomme (1670), clans les Femmes savantes (1672), enfin dans le Malade imaginaire (1673).
Si l'on excepte Amphitryon, fantaisie étincelante empruntée au monde de la fable et à la comédie latine, les dernières pièces de Molière se développent dans le milieu bourgeois, celui que le poète affectionne et vers lequel le ramènent ses affinités naturelles.
h9 Avare offre le type achevé de la comédie de caractère et de la comédie de mœurs fondues ensemble. Comédie de caractère, il représente un vice qui est de tous les temps et de tous les lieux, et il le représente en traits assez généraux pour que l'homme d'Athènes et celui de Rome puissent également s'y reconnaître. Comédie de mœurs, Y Avare reproduit avec une fidélité expressive et saisissante un moment de notre histoire morale, un chapitre des mémoires de notre société bourgeoise au milieu du dix-septième siècle.
Le fond de cette pièce est triste. Une famille sans mère, un père possédé du désir d'accumuler, prêteur à usure et créancier de son propre fils ; un fils rival de son père et qui, finalement, se moque de sa malédiction ; une fille qui s'enfuit avec l'intendant; immonde.
de valets maltraités, mécontents et grondeurs, tout cela compose un tableau pénible.
Dans Tartufe, le vice est plus noir et plus odieux, la crise plus dangereusement aiguë ; mais, Tartufe excepté, l'honneur des personnages est sauf, et le dénouement permet de respirer. On se remet vite « d'une alarme aussi chaude. » Dans VÂvare, tout le monde déchoit plus ou moins, et nul caractère ne sort intact de l'aventure : moralité terriblement éloquente, mais qui attriste en même temps quelle instruit. Il fallut au public le temps de s'y accoutumer. Le premier accueil fut froid. La pièce, à son début, ne fournit que neuf représentations. La première produisit 1,069 livres, la huitième 143 : c'est maigre. La reprise, qui eut lieu dès le mois de décembre de la même année, fournit seulement sept représentations.
On a voulu attribuer ce moindre succès à cette circonstance, que la pièce n'est pas écrite en vers : « Molière est-il fou, dit un grand seigneur, de nous faire essuyer cinq actes de prose ? » Mais le gazetier Robinet, qui reflète en général l'opinion du parterre, n'en tient pas rigueur au poète :
11 parle en prose et non en vers, Mais nonobstant les goûts divers, Cette prose est si théâtrale Qu'en douceur les vers elle égale.
Au surplus, l'admiration de la postérité a bien vengé Molière de la froideur des contemporains. U Avare est au nombre des pièces que le public écoute avec le plus de plaisir et que les connaisseurs étudient avec le plus de soin.
Le Bourgeois gentilhomme est d'une vérité moins générale, moins universelle. La part faite aux mœurs d'une société aristocratique y est large. La pièce serait peu goûtée, peu comprise dans un État où n'existeraient ni classes , ni privilèges, ni titres de naissance, par conséquent où l'on ignorerait l'orgueil de les posséder,
aussi bien que l'envie de les obtenir. M. Jourdain, le héros de la pièce, est observé dans le moment précis où il passe du second de ces sentiments au premier. Il ne se croit plus bourgeois et n'est pas encore gentilhomme. Affublé des ridicules de Tune et l'autre condition, il donne, sans le savoir, une double leçon : leçon de modestie aux orgueilleux de la noblesse, leçon de bon sens aux déserteurs de l'honnête bourgeoisie.
Le dénoùment lâche la bride h la fantaisie la plus étourdissante, et constitue un spectacle d'une folie inexprimable. L'ivresse de la gaîté a dicté, en un jour de carnaval, cette mascarade à l'orientale, dont le seul souvenir dilate la rate et saurait éclaircir la plus sombre bile.
Les Femmes savantes, pure comédie de mœurs, sont le dernier acte de la lutte entreprise par Molière contre les précieuses. Liiomme qui a retracé le caractère des femmes sous tant d'aspects, parfois avec tant de charme, ne leur pardonne pas de gâter par l'affectation leur aimable naturel. Indulgent, même jusqu'à l'excès, pour d'autres défauts, celui-là le trouve intraitable.
Or, il semble que de 1659 à 1672 une nouvelle génération de précieuses se soit élevée. Au ridicule du romanesque, du chimérique et du bel esprit, elles ajoutent la prétention à la science, se piquent d'érudition, sont versées dans les systèmes de philosophie, parlent physique, astronomie et même anatomie. Avec cela puristes renforcées en fait de langage.
Un dernier travers les rend redoutables : c'est l'esprit de coterie. Elles forment de petites sociétés ayant leurs grands hommes, d'ailleurs hermétiquement closes nu mérite étranger, n'admettant pour bonne que l'œuvre née sous leur inspiration, marquée de leur contrôle. S'érigeant en académies, elles inscrivent à la première ligne de leurs statuts ce mot d'une application redoutable :
Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.
Voilà le monde où nous introduit Molière. Une mère entichée de bel esprit et parfaitement insoucieuse de son ménage ; sa fille aînée qui donne en plein dans le travers maternel, et qui, de plus, gaspille en prétentions et en chimères le temps d'aimer et d'être aimée ; une vieille folle de tante qui renchérit sur tous les ridicules de la mère et de la fille ; un poêle hvpocrite et grotesque, Idole de ce petil cénacle, un savant prétentieux et sournois, composent le campdes précieuses. A l'opposé, un bourgeois positif et terre à terre, estimant
Qu'une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se haus
A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse :
réclamant contre l'invasion de Ja science au nom de son pot au feu compromis, vu que
L'on vit de bonne soupe, et non de beau lai:
Une servante fraîchement débarquée de son village, que l'air de la maison n'a pas encore « infectée », et dont le gros bon sens s'insurge contre les ridicule qui l'oppriment; dans la région intermédiaire, à égale dislance des deux excès, une jeune fille, Henriette, type accompli de la femme, aimable, attrayante, naturelle; un jeune bomme, Clitandre, très digne d'è.tre aimé d'Henriette; un sage, Ariste, proche parent deCléante du Tartufe, et qui m- perd pas l'occasion de dire aux uns cl aux autres d'utiles vérité-.
Quant à la pensée définitive de Molière sur l'instruction de- femmes, elle ne réside évidemment ni dans les prétentions ambitieuses de Philaminle, ni dans le dénigrement systématique de Chrysale. Il Jafaut cbercher dans un mot de Clitandre, devenu banal à force d'être répété :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout.
Ce vers d'une beauté simple et lumineuse, et tel que l'eut pu dicter Fénelon, a le sort heureux de certains vers du Misanthrope et du Tartufe. On le croirait écrit pour l'avenir. Sagement interprété, il contente les plus déterminés partisans de l'instruction féminine, il rassure les plus modérés. Il est d'accord avec la sagesse de tous les temps, parce qu'il concilie les droits intellectuels de la femme avec ses devoirs d'épouse et de mère.
La pièce eut 22 représentations publiques dans l'année 1672. La plus forte recette fut de 1 ,73.v> livres ; la moindre, de 2.">8.Elle ne fut jouée devant le roi que le 17 septembre. La petite cour de Monsieur l'avait fait jouer à Saint-Cloud dès le mois précédent.
Les Femmes savantes ferment la série de ce qu'on peut appeler les grandes pièces de Molière, grandes par le sujet, la portée morale et littéraire, les conséquences immédiates ou futures.
Mais Molière n'est pas là tout entier. Il y a dans son génie un fonds vivace de verve gauloise qui persiste même après ses chefs-d'œuvre et d'où sortent ses comédies secondaires et ses farces. Nourri de nos anciens conteurs, familier avec Rabelais, il n'a jamais renié ces ancêtres, jamais il n'a renoncé au genre auquel il a dû ses premiers succès. Il y fut encouragé par le goût du roi, la nécessité d'improviser, sur l'ordre du maître, des divertissements pour la cour, la facilité qu'il trouvait à accommoder les sujets bouffons aux exigences des ballets et des fêtes. Le nombre de ces petites pièces est considérable; en voici le catalogue à partir de 166i :
Le Mariage forcé, 1 acte en prose, 1664.
L 'Amour médecin. 3 actes en prose, 1665.
Le Médecin malgré lui, 3 actes en prose, 1666.
Le Sicilien où l'Amour peintre, 1 acte en prose, 1667.
Georges Dandin, 3 actes en prose, 1668.
Monsieur de Pourceaugnac, 3 actes en prose, 1669.
Les Fourberies de Scapin, 3 actes en prose, 4 67 1.
La Comtesse dEscarbagnas, 1 acte en prose, 1671.
Le 'Malade imaginaire, 3 actes en prose, 1673.
En rapprochant la date de ces pièces de celle des grandes comédies, on verra qu'en général elles se produisent entre deux de ces dernières. Le génie de Molière, après le grand effort exigé par le comique sérieux du Tartufe, de Don Juan, du Misanthrope, avait besoin de se détendre, et sa verve inépuisable de s'épancher en de moindres ouvrages.
Deux qualités y sont éminentes. C'est d'abord une o-aité inextinguible, dont le mouvement entraine tout avec soi et produit un rire comparable à celui dont parle Homère lorsque, dans l'assemblée des dieux, les Immortels voyaient le boiteux Yulcain faire en clopinant le tour des tables du banquet. La muse de Molière a des ivresses prodigieuses, où se dépense la joviale humeur de plusieurs générations de rieurs et de gais conteurs.
Mais ce don d'observer, qui lui est propre, n'abandonne pas le poète au plus fort de son délire. Sa raison n'est ivre qu'en apparence. Au fond, elle n'abdique jamais; c'est elle qui gouverne les fictions les plus folles et les fait aboutir au but qu'il se propose. Lisez ses actes les plus bouffons, vous y verrez toujours une scène capitale, aussi vraie dans son genre, aussi bien observée que les scènes de Y Avare ou des Précieuses. Telle est la scène des deux philosophes dans le Mariage forcé, telle est celle de la double consultation dans Y Amour médecin. De là tant de mots passés en proverbe, comme : « Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse > i Amour médecin ; — ou : « Qu'allait-il faire dans cette galère ? » {Fourberies de Scapin) ; — ou encore : « Nous avons changé tout cela d {Médecin malgré lui). Ces mots qui éclatent au milieu des rires, c'est la voix du bon sens, c'est le son de l'expérience, que le bruit des grelots ne parvient pas à couvrir ; et voilà pourquoi l'on peut dire que Molière est égal à lui-même dans la farce et manie le genre bouffon avec la même supériorité que le genre sérieux.
On n'en veut pour preuve que sa dernière pièce, ce
Malade imaginaire si parfaitement gai et d'une vérité si profonde. Il est le dernier acte de cette grande action engagée contre les médecins depuis 1665 [Amour médecin, — Don Juan), — et menée jusqu'à sa mort {Médecin malgré lui, — Pourceaugnac).
On sait trop que c'est à la quatrième représentation du Malade imaginaire (17 février 1673) que Molière fu terrassé par la maladie. 11 était venu au théâtre, la poitrine malade, l'âme attristée, pliant sous le poids de douleurs intimes et de pressentiments funèbres. Il avait joué, comme à son ordinaire, ce rôle d'Argan si profondément étudié et qui, sérieux pour le seul personnage qu'il représente, excite tant de rires et de joyeuse humeur. Il avait pu, à force de fermeté d'âme et de volonté, surmonter la souffrance physique et conduire la représentation jusqu'à la cérémonie bouffonne qui la termine. On sait qu'elle consiste dans une réception feinte d'un bachelier au grade de docteur, et que, sur chaque formule latine dite par le président, le bachelier répond : juro. C'est en prononçant l'un de ces juro que Molière fut pris d'une convulsion et d'un crachement de sang. Il fallut l'emporter. Comme il habitait alors une maison de la rue Richelieu, peu éloignée de son théâtre, il y fut ramené dans sa chaise à porteur. Une heure plus tard il expirait, assisté par deux pauvres religieuses Clarisses auxquelles il avait donné momentanément asile.
On lit sur le registre de La Grange cette courte note : « Ce même jour [vendredi 17 février], après la comédie, sur les dix heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison, rue de Richelieu, ayant joué le rôle dudit Malade imaginaire, fort incommodé d'un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu'il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps, et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d'heure depuis ladite veine rompue. »
Six jours après l'événement (23 lévrier 1673 ,
8i M0L1ÈHE.
Bussy-Rabutin écrivait au Père Rapin, jésuite: « Voilà Molière mort en un moment: j'en suis fâché. De nos jours, nous ne verrons personne prendre sa place, et peut-être le siècle suivant n'en verra-t-il pas un de sa façon. »
Molière, se sentant mourir, avait mandé un prêtre de la paroissse de Saint-Eustache. Les deux premiers qui furent requis, ou ne purent ou ne voulurent pas venir. Son beau-frère, Jean Aubry, dut se mettre lui-même en quête. Quand il revint accompagné d'un ecclésiastique nommé Paysant, Molière avait expiré.
Le curé de Saint-Eustache, se conformant aux règles ecclésiastiques, refusa la sépulture. Armande Béjart. veuve de Molière . se hâta d'adresser une supplique à « Monseigneur l'illustrissime et révérendissime archevêque de Paris » (llarlay de Champvallon). Elle-même (si l'on en croit Brossette) — l'acteur Baron, suivant d'autres biographes, — courut à Versailles implorer la protection royalepour les restesde celui qui avait uséau service du roi les forces de son génie et de sa saut''1. L'archevêque autorisala sépulture, «à condition, dit l'ordonnance, que ce sera sans aucune pompe, avec deux prêtres seulement, et hors des heures du jour, et qu'il ne se fera aucun service solennel ni dans ladite paroisse Saint- Euslache, ni ailleurs.... <>n se conforma auxjprescriptionsde l'archevêché, comme on le voit parle récit d'un contemporain, resté anonyme: « Mardi. 21 février, -iules neuf heures du soir, on a fait le convoi de J.-B. Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre (du roi), illustre comédien, sans aucune pompe ^inon de trois ecclésiastiques : quatre prêtres ont port»'- h' corps dans une bière de bois couverte du [mêle tenture) des tapissiers; six enfants bleu-, portant six cierges dans -i\ chandeliers d'argent, plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche allumée. Le corps, pris rue Richelieu, devant l'hôtel de Crussol, a été porté au cimetière Saint-Joseph et enterré au pied de la croix. 11 y avait grande foule de peuple, et Ton a fait distribution
de mille à douze cents livres aux pauvres qui s'y sont trouvés, à chacun 5 sols.... b
Des épitaphes injurieuses coururent dans Paris, avec la prétention de venger la corporation des médecins tant malmenée par le poète comique. La Fontaine et Boileau vengèrent noblement leur ami de ces vaines attaques. Voici les vers de La Fontaine :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.
Ces trois talents ne formaient qu'un esprit, Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis, et je n^i l'espérance De les revoir. Malgré tous nos efforts, Pour un longtemps, selon toute apparence, Plaute et Térence et Molière sont morts.
Ayant de rentrer dans l'étude des œuvres du poète comique, c'est le moment de dire quelques mots de l'homme. Une curiosité naturelle s'attache à la personne de ces grands peintres de Tcàme humaine ; on aime à savoir en quoi leur nature fut égale ou supérieure à celle des autres hommes, et s'ils s'appliquaient à euxmêmes les leçons qu'ils donnent au reste du monde. Son portrait physique et moral est retracé en quelques lignes par MUe Poisson, fille d'un des acteurs de sa troupe : « Molière n'était ni trop gros ni trop maigre ; il avait la taille plus grande que petite, le port noble,' la jambe belle. Il marchait gravement, avec l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait, lui rendaient la physionomie extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il était doux, complaisant, généreux. Il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. » On a remarqué ces mots : « Il marchait gravement,
g£ MOLIÈRE.
avec l'air très sérieux. » Gela concorde avec ce qu'on connaît de cette application constante de Molière à observer. Celui que Boileau appelait le Contemplateur mettait son étude à imprimer dans son imagination les types et les caractères étalés sur le théâtre du monde. Ainsi le représente Donneau de Visé dans une saisissante esquisse, laquelle est d'autant plus digne de foi qu'elle date de l'époque où de Visé était défavorable à Molière : « Elomire n'a pas dit une parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avait les yeux collés sur trois ou quatre personnes qui marchandaient des dentelles. Il paraissait attentif à leurs discours, et il semblait, par le mouvement de ses veux, qu'il regardait jusques au fond de leurs âmes pour v voir ce quelles ne disaient pas; je crois môme qu'il avait des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau, il a écrit ce qu'elles ont dit de plus remarquable. »
Cet air concentré, ces allures taciturnes le suivaient au besoin dans le monde, et lui-même s'est représenté sous cet aspect dans la Critique de [Ecole des femmes:^ «Vous connaissez l'homme et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Climène l'avait invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avait fait fête de lui. et qui le regardaient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devait pas être faite comme les autres. lis pensaient tous qu'il était là pour défrayer la compagnie de bons mots; que chaque parole qui sortait de sa bouche devait être extraordinaire; qu'il devait faire des impromptus sur tout ce qu'on disait, et ne demander à hoir.' qu'avec une pointe. Mais il les trompa fort par son silence. »
Tout différent se montrait-il chez le prince de Condé, qui prenait un plaisir singulier dans son entretien; chez Ninon de Lenclos, qu'il aimait à consulter comme étant la personne du monde la plus sensible au ridicule ; enfin et surtout dans son logis d'Auteuil, où ses réu-
nions avec Chapelle, Boileau,La Fontaine et quelques autres sont restées fameuses.
Il était large et généreux, prompt à ouvrir sa bourse, comme le sont, dans son théâtre, et Yalère et Gitandre (1). On a des témoignages authentiques de ses libéralités envers les indigents, les sœurs de charité, les comédiens pauvres. On se rappelle ce trait d'un mendiant auquel il avait donné par mégarde un louis d'or. Le mendiant le lui rapporte, et en reçoit un autre. Molière a-t-il ajouté ces mots : « Où la probité va-t-ello se nicher? » Nous nous refusons à le croire. — Cette parole méprisante n'a pu venir à l'esprit du poète qui, dans la scène du pauvre de Don Juan, a témoigné de sa foi dans la dignité humaine.
La fortune avait souri à Molière et lui permettait ces largesses. On évalue à une trentaine de mille francs ses ressources annuelles, parts de théâtre, pension, gratifications royales, etc. Sa maison de Paris était montée avec luxe. Les meubles rares, les objets d'art, les riches tentures plaisaient au fils de Marie Cressé.
Dès 1663, il avait été compris sur la liste des gens de lettres et savants illustres pensionnés par Louis XIY, avec cette mention: « excellent poète français ». La somme était de mille livres, qui en vaudraient quatre ou cinq mille de nos jours. C'est à cette occasion que fut composé le fameux Remerciement au roi, l'une des pièces les plus délicates et les plus amusantes qu'un sujet banal ait inspirées. La date de cette faveur de Louis XIY est remarquable : c'est au plus fort de l'orage soulevé contre le poète par Y Ecole des femmes. Une année plus tard, quand les insinuations les plus odieuses sont perfidement dirigées contre Molière, le roi, assisté
(l) Larroumet, La. Comédie de Molière, p. 324. — On ne saurait trop consulter cette étude morale sur Molière, pleine de vue3 si fines et d'une érudition si sûre. Consulter également Emile Faguet, Les Grands Maîtres du xvne siècle, étude sur Molière.
de Madame, duchesse d'Orléans, faisait tenir sur les fonts baptismaux le premier enfant issu de son mariage avec Armande Béjart. Nous avons vu la protection finale accordée au Tartufe. C'est l'année même de Don Juan, quelques mois après que Molière a été dénoncé par un pamphlétaire comme peste publique, que la troupe de Monsieur est déclarée troupe royale et gratifiée d'une pension de six mille livres 14 août 1665 .Sans doute il manque à la gloire de Louis XIV d'avoir fait reprendre Don Juan, comme il permit de reprendre Tartufe. Mais il ne faut pas exiger de Louis XIV plus que ne comportait l'esprit de son siècle ; qu'on se rappelle plutôt le mot de Piron sortant avec Diderot d'une représentation de Tartufe : « Si Tartufe n'était pas fait, il ne se ferait jamais. » Louis XIV a sa part d'honneur dans cette parole piquante et juste
En consultant les souvenirs des contemporains. ou voit que l'approbation royale ne manqua à aucune des pièces du poète, jusqu'en lo"2. Si quelque circonstance empêchait le roi de se déclarer dès le premier jour, il saisissait la prochaine occasion, comme il fit, dit-on. pour le Bourgeois gentilhomme et les Femmes savantes* Seul le Malade imaginaire fait exception. A l-époque où il l'écrivit. Molière avait un rival dangereux dans la faveur du roi, c'était Lulli. Mu9ffiien de talent, mais homme sans conscience, et caractère sans dignité, Lulli était dévoré en outre d'une insatiable cupidité. Se sachant nécessaire, il réussit à extorquer de Colbert et de Louis XIV des privilèges exorbitants, ruineux pour les poètes, ses col laborateurs.il les dépouillait sans vergogne du fruit de leurs travaux. On ne sait ce qu'il fui advenu entre Molière et lui, si la mort du premier tt'eûl mis fin à leur- différends. LeMaladt imaginaire, composé pour Louis XIV sur le plan de ces comédies-ballets qui étaient son divertissement de prédilection, ne parut pas sur le théâtre de la cour, etLoui> XIV ne le vit pas du vivant du poète. Ce dut être un gros déboire, si gros que des critiques autorisés n'hésitent pas à y rapporter les tristes
paroles prononcées par Molière, quelques heures avant cette fatale représentation qui fut la dernière : «Tantque ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux ; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de plaisir, je vois bien qu'il me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche. »
Voilà où en était arrivé le grand rieur, l'écrivain de génie chez quile comique et la gaîté coulent de source- Un intrigant vulgaire, un bouffon auquel il pouvait dire, en ses soupers d'Auteuil : « Baptiste, fais-nous rire ! » était à la veille de le supplanter dans la faveur du roi. Peut-être était-ce déjà fait au mois de février 1673.
Louis XIV se rendait-il bien compte de la grand e r du génie de Molière ? Soupçonnait-il que le poète comique allait de pair avec les plus grands de son règne ? Une anecdocte de la vie de Boileau permet d'en douter. Interrogé par Louis XIV sur le point de savoir quel était le meilleur écrivain de son temps : «. Sire, répondit Boileau, c'est Molière. » — « Je ne le croyais pas, mais vous vous y connaissez mieux que moi », répondit Louis XIV.
La postérité a ratifié le jugement de Boileau (1).
(I) Ouvrages consultes : Demogeot, Histoire de la. littérature française ; — Le Molièriste ; — Despois et Mesnard, Edition de Molière, dans la Collection des grands écrivains français de Hachette; — L. Moland , Biographie de Molière, tome l de son édition des œuvres complètes; — Loiseleur, Points obscurs de la vie de Molière ; — Larroumet, La Comédie de Molière; — Livet, Editions annotées de plusieurs pièces; — Boully, idem; — Jules Lemaître, Impressions de théâtre; — Emile Faguet, Les Grands Maîtres du xvne siècle.