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MÈRES ET BELLES-MÈRES. — PÈRES ET TUTEURS

Les personnages mis en scène par Molière sont cloués d'une existence si complète, participent de si près à la vie réelle, qu'on peut retracerleur physionomie, relater leurs actes et commenter leursparoles comme on le ferait de personnes naturelles. N'avons-nous pas vécu avec eux ? N'occupent-ils pas leur place dans nos pensées, nos affections, nos haines? Ne nous servent-ils pas, en bien des cas, de points de comparaison et de commune mesure? Notre étude va donc consister maintenant à choisir, à grouper, à expliquer de notre mieux les personnages les plus marquants de la comédie de Molière.

Prenons-les d'abord dans le foyer domestique, au milieu de la famille dont ils sont membres.

Quand on cherche à reconstituer , à travers toutes les pièces de Molière, le cadre de la famille, on est surpris dès l'abord par une grosse lacune : pas de jeunes ménages. J'omels, et pour cause, le ménage du pauvre Georges Dandin : mais que sont devenus Eraste et Lucile du Dépit amoureux, Horace et Agnès de Y Ecole des femmes, Valère et Marianne du Tartufe, Géante et Lucile du Bourgeois gentilhomme , Henriette et Clitandre des Femmes savantes, et ces couples charmants

que le notaire vient marier à la fin de la pièce, ou le lendemain, tout au plus tard? Ils ne reparaissent plus sur le théâtre. Et pourtant que de problèmes intéressants, que de situations dramatiques renferme la question des jeunes ménages ! Premières déceptions, premiers regrets, premières épreuves, quelle ample matière à l'œuvre comique! Le meilleur du bagage de nos poètes modernes en est fait. Molière saute par-dessus ces années précieuses. Respecte-t-il le mystère du premier bonheur ? Lui concède-t-il, par sympathie persistante, une durée plus longue que dans la réalité? Lui-même, s'étant marié sur le tard, s'est-il jugé mal renseigné sur une époque particulièrement délicate de la vie? Quoi qu'il en soit, la plupart de ses ménages sont sur le retour de l'âge; ils ont fait souche et peuvent méditer à leur tour sur le problème des enfants à pourvoir, des dots h verser, des alliances à conclure. Avec eux il est à l'aise. Rarement il se décide à semer le ridicule sur la jeunesse : il se dédommage sur la vieillesse et sur l'âge mûr.

Ses couples de mariés ne sont presque jamais atteints du même travers. Où l'un esl en délire , L'autre a gardé son bon sens, à moins que tous deux ne déraisonnent, mais sur des objets différents. Source, pour L'observateur, de spectacles instructifs et de piquants contrastes; mais pour les intéressés, source de querelles sans nombre et de dissentiments sans fin. Car tous ces gens, en somme, souffrent l'un par l'autre, se tourmentent à qui mieux mieux, et cette comédie, -i gaie à la surface , ne laisse pas que d'être triste au fond. L'histoire de leurs ridicules est aussi l'histoire de leurs chagrins domestiques.

Prenons le ménage Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme.

Madame Jourdain épousa, il va bientôt vingt-cinq ou trente ans, un honnête commis marchand. lisse sont établis près de la Porte-Sainl-Innocent ; leur commerce a prospéré. Ils ont une fille unique qui est charmante,

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nue fortune ronde et solide; ils ont vendu leur fonds et se sont retirés. Ils vivent heureux? Non. Une manie a subitement troublé la cervelle de M. Jourdain. Il s'avise, à cinquante ans et plus, de se trouver humilié parce qu'il n'a ni rang, ni titre de noblesse, ni qualité. Et le voilà qui change ses habitudes, bouleverse sa maison, rompt avec ses amis, pour se mettre au niveau des gentilshommes du voisinage , et changer , s'il se peut, son honnête roture en une noblesse d'occasion. Pendant deux actes, nous assistons aux sottises de M. Jourdain, leçons de danse, de musique, d'armes, de philosophie , de grammaire ; et pendant deux autres actes, aux lamentations de madame Jourdain, dont la tète est restée saine parmi toutes ces folies : c'est un ménage en lutte et en discorde, le bon sens de la femme ne sachant pas se tempérer de douceur, et sa sagesse prenant volontiers le ton de la mauvaise humeur.

Passe encore si M. Jourdain en était quitte pour le ridicule, mais il est dupe. Car toute sottise engendre une duperie, et toute dupe appelle un exploiteur. L'écorni fleur ici est un certain comte nommé Dorante qui saigne à blanc la cassette de M. Jourdain, et pour des écus réels prodigue des compliments faux, (/est ce que ne peut supporter madame Jourdain, qui sait le prix de l'argent honnêtement gagné et songe à la dot de sa fille. Nouveau sujet de discorde.

Mais voici qui est plus grave. Conseillé par Dorante, M. Jourdain noue, ou croit nouer uneintrigue galante avec une marquise. Pour elle il se fait composer un madrigal par son maître de philosophie; pour elle il • 'I oigne sa femme de la maison conjugale, afin d'offrir à la marquise Dorimène et à Dorante un superbe repas. Mais madame Jourdain, qui a l'oreille fine, a surpris quelques mots Lui donnant Téveil, H tombe au milieu de la fêle. Sa colère éclate d'abord sur son mari.

A.h ! ah 1 je trouve ici bonne compagnie, et je \<>is bien

qu'on ne m'y attendait pas. C'est donc pour cette belle

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affaire-ci, monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer diner chez ma sœur? Je viens de voir un théâtre là, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien; c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous m'envoyez promener.

Après quoi, Dorante et la marquise ont leur compte :

Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main, comme vous faites, aux sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grand'dame, cela n'est ni beau, ni honnête à vous de mettre la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.

Dorimène et Dorante s'esquivent, le couple conjugal poursuit à huis clos cette explication orageuse, et la paix ne rentrera pas de sitôt dans le ménage.

Dans les Femmes savantes, la situation est inverse. Le mari a gardé son bon sens; c'est la femme, c'est Philaminte qui extravague. Caractère déplaisant que cette Philaminte. On lui pardonnerait encore sa sotte manie du bel esprit, quoique... Mais elle est avec cela dure, hautaine, absolue. Si vous ajoutez qu'elle néglige le soin des affaires les plus graves et laisse le ménage aller comme il peut, vous sentez bien que le mari ne doit pas être l'homme le plus heureux du monde. C'est Çhrysale, ce mari ; aussi doux, aussi débonnaire que la femme est impérieuse e1 arrogante ; toujours prêt à céder.

Il a reçu du ciel certaine bonté d'àme Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme: C'est elle qui gouverne , et, d'un ton absolu, Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.

Vient un moment où le plus bénin se révolte. Entre Philaminte et Çhrysale le choc se produit sur le renvoi

de la servante et le mariage d'Henriette. Le renvoi de la servante, coup d'autorité frappé par Philaminte et maintenu avec roideur, fait éclater Chrysale. Esprit positif, voire assez vulgaire, il ferait bon marché de son autorité conjugale : sur ce point l'habitude est prise et le pli formé, mais ne menacez pas son bienêtre. Pour lui, tout le débat sur l'éducation des femmes se résume en une question de ménage, presque de cuisine : Martine est coupable de parler peu congrùment ? la belle affaire !

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ?

J'aime bien mieux, pour moi , qu'en épluchant ses herbes

Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas ou méchant mot,

Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot :

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ;

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,

En cuisine peut-être auraient été des sots.

Et ce qu'il dit pour la servante Martine, Chrysale va le dire pour sa femme, pour sa lille, pour sa sœur. Il leur pardonnerait leur prétention et leur extravagance, si le ménage n'en souffrait. Ce qu'il ne peut tolérer, c'est que sa maison soit mal tenue, et que, sous prétexte de science, tout soit en déroute à l'office et dans la salle à manger.

On y sait comme vont lune, étoile polaire , Vénus, Saturne, et Mars, dont je n'ai point affaire ; Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin , On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire, Raisonner est l'emploi de toute ma maison ; Et le raisonnement en bannit la raison.

L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ; Enfin, je vois par eux votre exemple suivi ; Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.

Vous croyez Chrysaletout de bon émancipé? C'est le mal connaître. Resté en tête h tête avec sa femme, il remet le cou sous lejoug, et sur la question de mariage, trahit, par lâcheté pure, l'intérêt de sa seconde fille, cette charmante Henriette, qu'il souhaite et qu'il a formellement promis de soustraire à l'odieux Trissotin. Cette scène succédant de si près à la précédente achève de le peindre.

PHILAMI.XTE.

Avez-vous à lâcher encore quelque trait?

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