LU MISANTHROPE
<r Je ne crois pas que les beautés de cette scène soient ; connues de tous ceux qui Font vue représenter- elle I est trop délicatement traitée. » Ce que Donneau de Visé dit delà grande scène de jalousie du quatrième acte peut s appliquer à toute la pièce. L'action, réduite à presque rien, n'emporte pas la curiosité dans un mouvement de scènes comparables à celles du Tartufe Elle donne à penser plus qu'à rire. Toutes ces causée expliquent que le populaire s'y soit porté en moins grand nombre. La plus forte recette fut de 1 617 livresla plus faible de 212 livres. A la 2* représentation, Molière lui donna le renfort d'une pièce nouvelle, le Médecin malgrelm. Elle eut encore 14 représentations en 1666 et 30 représentations de \m à 1673, date de la mort de Molière. Mais le temps, qui est mortel aux pièces médiocres, consacre les chefs-d'œuvre, leur donne une jeunesse nouvelle. C'est le sort du Misanthrope. De la mort de Molière à la mort du roi. cette pièce est jouée trois cents fois, soit, en moyenne, un peu plus de sept représentations par an.
Un écrivain du temps, qui. de détracteur déclaré de Molière, en était devenu le zélé partisan, Donneau de Use, publia, au lendemain de la pièce, une critique intéressante, parce qu'on y peut voir dans une certaine mesure le reflet de l'opinion publique, parmi les contemporains.
L'auteur écrit à quelqu'un de la cour, ayant vu lui-même la pièce. Il déclare que l'ouvrage <r a plu », sans autre explication. Il apprécie le choix du sujet.
,exp^1.V°D' formée Par la grande colère d'Alceste
Bonlre Phimte, oM fort de son goût. La scène du
onnet ne lui plaîl pas moins, mais il ne paraît pas
"■> avoir pénétré le sens profond. « Le sonnet, dit-il,
P est point méchant selon la manière d'écrire d'au-
Jn,ln ,,m: ,,f ,-«,"\- qui cherchent ce que l'on appelle
P0intes el chutes, plutôt que le bon sens, le trouveront
,0n sans doute. J'en vis même, à la première repré-
pnialion de cette pièce, qui se firenl jouer pendant
MOLIÈR£
qu'on représentait cette scène; car ils crièrent que le sonnet était bon. avant que le misanthrope en fit la critique, et demeurèrent ensuite tout confus. »
Donneau approuve fort L'idée du misanthrope amoureux et a bien senti la nature particulière de cet amour
amer et querelleur. ,/,,,.
La scène des portraits, dans le salon de Célimèue, inspire cette réflexion juste : « On peut dire que ce sont autant de sujets de comédies que Molière donne libéralement à ceux qui s'en voudront servir. »
Naturellement l'auteur n'a que des louanges pour le troisième acte ; dans le quatrième, il se montre surtout frappé de la scène de jalousie et de l'art merveilleux avec lequel la coquette ramène le misanthrope sous le joug. Le dénouaient est loué comme moral et conforme aux caractères.
La conclusion contient quelques mots remarquables. L'auteur se déclare partisan de ces pièces d'un comique élevé et sérieux, parce que, dit-il, « elles attachent el qu'elles font continuellement rire dans l'<huc. » — , Molière, par une adresse qui lui est particulière, laisse partout deviner plus qu'il ne dit. » — « Le misanthrope, malgré sa folie, si l'on peut ainsi appeler son humeur, a le caractère d'un honnête homme, et beaucoup de fermeté. » — « L'ami du misanthrope (Philinte) est si raisonnable que tout le monde devrait l'imiter: il n'est ni trop, ni trop peu critique, et ne portant les choses dans l'un ni dans l'autre excès, sa conduite doit être approuvée de tout le monde.
La Bruyère, qui a refait Tartufe, a prétendu refaire Alceste. Timon, ou le misanthrope, peut, dit-il, avoir lune austère et farouche, mais extérieurement il esl civil et cérémonieux; il ne s'échappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes; au contraire, il les traite honnêtement et sérieusement; il emploie ;, leur égard tout ce qui peu! éloigner leur fannliarité : il ae veul pas les mieux connaître, nis'en taire des amis, 3 îmblahle sens à une femme qui est envi-
LE MISANTHROPE. fu
site chez une autre femme. » Portrait à pendre aux murs d'un cabinet, comme celui d'Onuphre : le peu de vie et de réalité qu'il a, s'il en a, s'évanouirait à la scène. J'imagine que La Bruyère prisait davantage le personnage de Philinte. Il lui a pris sa maxime et sa rè^le de conduite. Molière fait dire à Philinte :
Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure Comme vices unis à l'humaine nature ; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
La Bruyère écrit à son tour: « Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'euxmêmes et l'oubli des autres ; ils sont ainsi faits, c'est leur nature. * (Chapitre de VHomme.)
Bossuet et Fénelon n'ont pas fait grâce àAlceste. On pourrait leur répondre par ces lignes d'une épître de l'apôtre saint Jacques: « Y a-t-il quelqu'un qui passe pour sage et pour savant parmi vous? Qu'il fasse paraître ses œuvres dans la suite d'une bonne vie, avec une sagesse pleine de douceur. Mais, si vous avez dans le cœur une amertume de jalousie et un esprit de contention, ne vous glorifiez point faussement d'être sages... La sagesse qui vient d'en haut est amie de la paix, modérée, équitable, docile, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde; elle ne juge point (l). »
Jean-Jacques Rousseau, lui aussi, a critiqué et prétendu refaire le Misanthrope. Il lui déplaît qu'Alceste prête à rire. Il accuse Molière d'avoir voulu avilir la vertu, et, montée sur ce ton, sa critique le prend de haut
(1) Cité par Vinet.
avec le poète. Pure déclamation; un mot échappé trahit le paradoxe. « Qiioiqu'Àlceste ait des défauts réels, dont on n'a pas tort de rire, ajoute Jean-Jacques, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. » Ces mots entrent au vif de la question, mais dans le sens le plus contraire à la thèse, et c'est Rousseau réfuté par Jean- Jacques.