‹ MolièreChapitre 12 sur 34 · CHRYSALE · texte numérisé non relu

CHRYSALE

Moi? non. Ne parlons plus de querelle ; c'est fait.

Discourons d'autre affaire. A votre fille ainée

On voit quelques dégoûts pour les noeuds d'hvménée.

C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien ;

Elle est bien gouvernée, et vous laites fort bien :

Mais de tout autre humeur se trouve sa cadette ,

Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette,

De choisir un mari...

PHILAMI.XTE.

C'est à quoi j'ai songé, Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. Ce monsieur Trissotin dont on nous fait un crime, Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime, Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut : Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut. La contestation est ici superflue ; Et de tout point, chez moi, l'affaire est résolue. Au moins ne dites mot du choix de cet époux ; Je veux à votre i i lie en parler avant voua. J'ai des raisons à faire approuver ma conduite, Et je connaîtrai bien si vous l'aurez instruit!1.

Chrysale, qui n'est pas Jupiter, ne trouve pas un mot à répondre à l'ultimatum de son impérieuse Junon. La chose prête à rire à son frère Aristc. un célibataire, celui-là, et que la vue du ménage de Chrysale ne doit pas convertir au mariage. 11 incite son frère à la révolte. A quoi celui-ci fait cette naïve réponse :

Mon Dieu ! vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. J'aime fort le repos, la paix et la douceur ; Et ma femme est terrible avecques son humeur.

Ariste ne l'entend pas ainsi et tache de rendre -cœur à son frère :

Allez, c'esfse moquer. Votre femme, entre nous,

Est, par vos lâchetés, souveraine sur vous.

Son pouvoir n'est fondé que sur votre faiblesse ;

C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse ;

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,

Et vous faites mener, en bête, par le nez.

Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme,

A faire condescendre une femme à vos vœux,

Et prendre assez de cœur pour dire un Je le veux !

Chrysale, qui est loin de sa femme, fait le brave pour un moment, et Molière, toujours observateur, lui prête, après tant d'années de dépendance, un quart d'heure de jactance bien comique :

Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort. Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort, Mon frère.

— C'est bien dit.

— C'est une chose infâme Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme. — Fort bien.

— De ma douceur elle a trop profilé.

— 11 est vrai.

— Trop joui do ma facilit ^

— Sans doute. . .

— Et je lui veux faire aujourd hui connaître

Que ma fille est ma fille, etque j'en suis le maître, Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

— Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

— Vous êtes pour Glitandre, et savez sa demeure, Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l'heure.

— J'y cours tout de ce pas.

— C'estsoufYrir trop longtemps

El je m'en vais être homme à la barbe des gens.

Clitandre arrive en effet. Chrysale n'est plus devant sa femme. Sa fille aînée, Armande, veut contredire, il

lui clôt la bouche d'un: « Taisez-vous, péronnelle . » bien appliqué, et fort de l'assentiment des trois autres personnages, il procède aux fiançailles, dont le délicieux tableau émeut son vieux cœur et le nôtre:

chrysale, à Henriette lui présentant Clitandre.

Allons, ma bile, il faut approuver mon dessein. Otez ce gant. Touchez à monsieur dans la main, Et le considérez désormais dans votre âme, En homme dont je veux que vous soyez la femme.

CLITANDRB

Quel transport ! quelle joie ! Ah ! que mon sort est doux 1 curysale,// Clitandre.

Allons, prenez sa main, et passez devant nous ; ; Menez-la dans sa chambre. Ah ! les douces caresses !

(A Ariste.) Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses : Cola ragaillardit tout à fait mes vieux joui-. Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

Mais Phikminte n'est pas femme à céder, même devaut le fait accompli. Elle a juré que Trissotin serait le

mari d'Henriette, il faut que cela soit. D'autre part, Chrysale, remonté par sa fille, affecte la fermeté d'un . Le conflit éclate de plus belle, en présence du notaire ébahi. Jamais tabellion n'éprouva pareil embarras.

En vain Martine, réintégrée dans la royauté de ses fourneaux, se range du côté de sa jeune maîtresse: Pbilaminte tient bon. Un moment Chrysale fait mine de lâcher prise, quand sa femmepropose comme transaction de dédommager Clitandre de la perte d'Henriette par le don de la main d'Àrmande. Mais Henriette et Clitandre réclament. Situation sans issue, si Ariste ne s'en mêlait. Il feint deux lettres, l'une annonçant la perte d'un procès d'où dépend la fortune de Philaminte, l'autre la banqueroute des deux dépositaires du bien de Chrysale : à la lecture de ces deux écrits, le fiancé Trissotin. muet jusqu'ici, ouvre la bouche pourexprimer un cynique désaveu. Il ne se sent aucune vocation pour un mariage pauvre, et sa belle àmese découvre tout entière. Le dégoût soulevé par sa conduite met pour la première fois Philaminte d'accord avec Chrysale. Et celui-ci triomphe à la façon de la mouche du coche :

A Clitandre.) Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez. notaire. Allons. Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

Moins commandé par le but spécial de ce livre, nous aurions à étudier le ménage d'Orgon, du Tartufe ; nous opposerions à « ce pauvre homme » (le titre lui convient mieux qu'à Tartufe la charmante figure d'Elmire, l'attachement simple et persistant de la jeune femme pour un mari qui n'est ni de première jeunesse, ni de grand esprit, nide vive tendresse ; sa patiente déférence envers une belle-mère grondeuse; son zèle pour les intérêts de Damis, son beau-fils, de Marianne, sa belle-fille ; enfin sa présence d'esprit, son tact, la parfaite mesure de sa conduite, dans sa première rencontre avec Tartufe ; il y

a dans cette peinture des nuances exquises, et dont il ne semble pas qu'avant Molière la comédie se fût avisée.

Il nous faut courir à un type moins aimable, celui de Béline, du Malade imaginaire.

Béline est une manière de Tartufe femelle, qui, la dévotion exceptée, en joue assez bien le rôle auprès d' Argan, son mari. Elle l'a épousé en secondes noces, pa£piir intérêt; elle a consenti, jeune encore, à s'enfermer dans le tète à tète de ce vieillard quinleux et malade, en vue de sa succession prochaine. « Car, avoue-t-elle cyniquement, il n'est pas juste que j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. •

Mais Argan a deux filles d'un premier mariage : Angélique, bonne à pourvoir, etla petite Louison, âgée de cinq à six ans. Qu'à cela ne tienne : Béline tachera de persuader à son mari de les faire religieuses : un bon couvent la débarrassera des héritières naturelles.

En attendant, elle a pris sur ce pauvre malade imaginaire un empire absolu. Le croit-elle réellement malade? Il est probable; sans quoi, elle ne l'eut pas épousé. En tous cas, elle flatte sa manie, l'entoure, l'accable des soins en appare'nce îes^TuTsTncères elles plus tendres. Ce n'est qu'attentions, précautions, recommandations. Et « mon petit mari ! » par-ci, c mon petit ami ! » par-là. Et des oreillers derrière la tète, un manteau fourré sur les épaules, un gros bonnet de laine enfoncé jusque sur les oreilles, car a il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles. » Argan en pleure de tendresse. « Ah ! ma mie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi ! » Et Béline redouble le jeu des oreillers. « Levezvous, que je mette ceci sur vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celuici derrière votre dos, et cetautre-là pour soutenir votre t,^e< » — (( Et celui-là pour vous garder du serein, » ajoute en fuyant cett^ folle de Toinette, la servante, que toute cette comédie exaspère.

Pour l'heure, Béline touche à ses fins, et son mari

parle de testament ; protestation hypocrite de la. dame : « Ah ! mon ami, ne parlons pas de cela, je vous prie : je ne saurais souffrir cette pensée, et le mot de testament me fait tressaillir de douleur. » La bonne âme ! Elle a pris ses sûretés, et le notaire, discrète personne, M. de Bonnefoi, est là tout prêt, derrière la porte, mandé par elle. Il entre et indique les dispositions à prendre, accompagnées par. le duo comique et navrant tout à la fois des feintes douleurs de Béline, des marques sincères de l'affection d 'Argan.

argan. — Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que monsieur dit; mais, par précaution, jeveux vous mettre en les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans les lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par M. Damon et l'autre par M. Gérante.

béline, — Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah !... Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve?

argan. — Vingt mille francs, mamour.

béline . — Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah !.. . De combien sont les deux billets ?

argan. — Ils sont, marnie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.

béline. — Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.

Il serait trop dur de voir triompher Béline. Argan, comme Ghrysale, a pour frère un homme plein de sens et de mesure. Béralde (c'estsonnom) entreprend de raisonner le malade. C'est une cure à sa manière, une cure-momlfl-et qu'il mène avec autant de prudence que d'autorité. Il touche successivement tous les points malsains, dans cet esprit borné et circonvenu : la prétendue maladie, le mariage d'Angélique, enfin la fausse tendresse de Béline ; sur ce dernier sujet, il se heurte à la pire des préventions, celle du cœur. « Je vous entends, vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient

au cœur. — Eh bien, oui, mon frère, puisqu'il faut parler à cœur ouvert, c'est votre femme que je veux dire, et non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donnez, tète Laissée, dans tous les pièges qu'elle vous tend. »

Vain sermon, si cette fine mouche de Toinette ne venait au secours de Béralde et de la vérité. Non pas directement toutefois, mais de biais, en hypocrite pour le bon motif, avec affectation de soutenir le parti de Béline contre son accusateur.

toinette. — Ah! Monsieur, ne parlez point de Madame; c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, ef qui aime Monsieur, qui l'aime î... On ne peut pas dire cela.

argan. — Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.

TOi.vETTH. — Cela est vrai,

ARGAN. — L'inquiétude que lui donne ma maladie.

toinette. — Assurément.

ARGAN. — VA les s »in< el les peines qu'elle prend autour de moi.

toinette. — 11 est certain. A Bérâîde.) Voulez-vous que je vous convainque, et voas fasse voir, tout à l'heure, comme Madame aime Monsieur? [AÂrgan. Monsieur, souffrez que je lui montre son béjaune, et le tire d'erreur.

ARGAN. — Comment ?

TOINETTE. — Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, <'t contrefaites le mort; vousverrezla douleur eu. elle sera, quandje lui aurai dit la nouvelle.

argan. — Je le veux bien.

TOINETTE. — Oui: mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourrait bien mourir.

argan. — Laisse-moi faire.

totnf.ttf. à Béralde. — Caeliez-vous , vous, dans ce

coin-là.

Le Malade imaginaire, d'après Moreau -le- Jeune.

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