MÉNAGES POPULAIRES
argan. — N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?
toinette. — Non, non. Quel danger y aurait-il? Étendezvous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez-vous bien.
L'effet ne se fait pas attendre. Tl est d'une vérité douloureuse. Ce masque subitement tombé du visage de Béline, cette volte-face cynique, ce contentement de délivrance, cette cupidité à nu, ces démonstrations en sens contraire de celles qu'attendait Argan, tout cela produit la plus pénible et la plus salutaire impression. Toinette, qui mène toute cette scène, en moraliste consommé, agit comme le chirurgien expert et hardi : elle tranche d'un coup le membre gâté et le fait sans égards pour l'erreur du patient. L'opération est décisive.
Triste science, en somme, que celle de la vie, et triste privilège que celui du génie comique, s'il aboutit fatalement à de telles découvertes, à de tels regards jetés dans l'abîme des misères et des noirceurs humaines.
Les choses vont-elles mieux dans les ménages populaires ? Entrons sous le toit du fagotier Sganarelle, ou plutôt dans la clairière qui lui sert de vestibule. On y est en pleine crise, et Molière nous donne le spectacle d'une scène de ménage commencée par des reproches, continuée par des injures, terminée par des coups de bâton. C'est la revanche brutale des faiblesses de Chrysale. Mais il faut convenir que si Martine reçoit des coups de bâton, elle lesprovoqueparsescoups de langue.
• Martine. — Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai !...
sganarelle. — Tuas menti, j'en bois une partie. — Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis !... — C'est vivre de ménage. — Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avais !... — Tu t'en* lèveras plus matin. — Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!... — On en
déménage plus aisément. — Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire! — C'est pour ne me point ennuyer. — Et que veux-tu pendant ce temps que je fasse avec ma famille? — Tout ce qu'il te plaira. — J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras... — Mets-les à terre. — Qui me demandent à toute heure du pain. — Donne-leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison. — Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même? — Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. — Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?... — Ne nous emportons point, ma femme. — Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir? — Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'àme endurante, et que j'ai le bras assez bon. — Je me moque de tes menaces. — Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange à votre ordinaire. — Je te montrerai que je ne te crains nullement. — Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose. — Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles? — Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles. — Ivrogne que tu es! — Je vous battrai. — Sac à vin. — Je vous rosserai. — Infâme! — Je vous étrillerai. — Traître! insolent! trompeur! lâche ! coquin! pendant ! gueux! bélître! fripon! maraud! voleur!...— Ah! vous en voulez donc? Sganarelle prend un bâton, et bat sa femme.) — Ah! ah! ah ! ah ! — Voilà le vrai moyen de vous apaiser.
Envisageons les mêmes personnages dans leur rôle de mères, de belles-mères, de pères ou do tuteurs.
D'abord les mères. C'est une remarque souvent faite que le théâtre de Molière manque de mères. Les pièces où leur présence semble le piûs indiquée, elles y font défaut : par exemple, A' Médecin malgré lui. 11 y a là. outre une grande jeune fille à marier, un petit enfant sur les bras i\^ la nourrice dont la mère ne songe pas à se montrer. Isabelleet Léonorde V Ecole des morts sont orphelines et sous Le pouvoir do tuteurs. Àgnèsde Y Ecole des femmes a été abandonnée des l'âge de quatre ans par la misérable paysanne qui se disait sa mèreetquine