MÈRES ET BELLES-MÈBES
dame s'est « coiffée » de Tartufe au moins autant que ce vieil enfant dX)rgon. Mais l'esprit doucereux de l'imposteur s'est tourné chez elle en bile et en aigreur. « Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles ! » dit-elle à Flipote sa servante. Elle les frotterait au genre
\ humain tout entier. Sa visite chez son fils, pour l'heure en voyage, a tout l'air d'une descente de la maré- I chaussée. S'il n'y a pas arrestation, il y a tout au moins procès-verbal, et rédigé de la bonne encre. Elle vous a, en trois tours de main, dit son fait à sa bru (Elmire), à Dorine (la servante), à Damis et à Marianne (ses petits-enfants), voire au grave et discret Géante,, sans
1 parler du soufflet donné pour à-compte à l'ébahie
! Flipote.
Aussi verte d'allure, madame Pernelle est en
outre extrêmement entêtée. Lorsque la coquinerie de
Tartufe vient d'éclater à tous les yeux, elle seule ré-
siste JLLévidence, ne veut rien croire, le défend encore,
et cela contre son propre fils : bonne leçon pour celui-ci,
et juste punition de son entêtement et de sa crédulité.
Il faut la venue de ce bon" M. Loyal, huissier du bon
M. Tartufe, pour convaincre la bonne femme qui ne
trouve que ce mot à dire :
Je suis tout ébaubie et je tombe des nues.
Madame Jourdain est une vraie mère. Un peu vive, un peu grondeuse avec son mari, négligeant de recourir d'abord aux moyens persuasifs, aux procédés discrets, elle est irréprochable dans son zèle pour Lucile. Sans doute qu'elle pardonnerait plus aisément à M. Jourdain ses fantaisies nobiliaires, s'il n'y allait, à ses yeux, du bonheur de sa fille. On se souvient de ses paroles, dès la première querelle avec son mari : « Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d'être pourvue. » Ce n'est pas elle qui chercherait un gendre parmi les gens de qualité. Voyez plutôt
comme elle rembarre le doucereux comte Dorante, pour une simple politesse à l'adresse de Lucile :
« Mademoiselle votre fille, où est-elle que je ne la vois point? — Mademoiselle ma fille est bien où elle est. — Comment se porte-telle? — Elle se porte sur ses deux jambes. — Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle le ballet et la comédie que l'on fait cbez le roi? — Oui, vraiment! Nous avons foVt envie de rire, fort envie de rire nous avons. »
Son gendre, madame Jourdain Fa trouvé, elle l'a sous la main : c'est l'honnête Cléonte que sa fille aime, et dont elle-même encourage les sentiments. Elle fait bien plus : elle le conduit presque par la main devant M. Jourdain, assiste à la demande, vient à la rescousse et soutient le choc. Rien ne lui fait peur, à cette brave mère; et quand M. Jourdain, apprenant que Cléonte n'est pas gentilhomme, lui dit: < Touchez là, vous n'aurez pas ma fille, » il s'attire une série de vertes répliques, dont la dernière est la conclusion même du bon sens :
Lesalliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand'maman. Sil fallaitqu'elleme vint visiter en équipage degrand'dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. « Voyez-vous, dirait-on. cette madame la marquise a qui fait tant la glorieuse ? c'est la fille de monsieur Jour- « dain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la « madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée « que la voilà, et ses deux grands pères vendaient du drap « auprès de la Porte-Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien « à leurs enfants, qu'ils paient maintenant peut-être bien « cher en l'autre monde ; et l'on ne devient guère si riche à « être honnêtes gens. » Je ne veux point tous ces caquets ; et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dinez avec moi.
PÈRES ET TUTBCflS. 111
Madame Jourdain saura lutter ; c'est une femme de t(He, et l'on sait que la timidité n'entre pas dans son caractère. Elle remonte Lucile et Cléonte, et forme, en y comprenant la servante Nicole, la ligue de la bourgeoisie contre les sottes visées de M. Jourdain : « Cléonte , ne perdez pas courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire à votre père que, si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne. »
Un mot seulement sur madame de Sotenville que nous retrouverons dans le monde provincial. C'est une mère absurde et une belle-mère odieuse. Sa fille, une Angélique de la Prudoterie de Sotenville, se mal conduire ! Allons donc, cela n'est pas possible! le pauvre Georges Dandin, mari de la demoiselle, a beau administrer des preuves, à crever les yeux ! <r Fi donc ! notre gendre, vous ne méritez pas une telle femme. » Et Dandin en est pour sa courte honte. Dieu nous garde d'une Sotenville pour femme ou pour belle-mère.
Passons aux types de pères. Avec eux, Molière se met au large et se sent à l'aise. On en compte une vingtaine de ces personnages, investis, dans son théâtre, du caractère et des devoirs de la paternité (■!). Il est vrai qu'un bon nombre sont des pères de fantaisie, personnages de convention empruntés à la comédie latine ou à la comédie italienne. De même que la comédie italienne immole sous le nom de Cassandre la qualité de vieillard et celle d'époux ridicule, de même Molière, sous le nom de Géronte ou de Sganarelle, fait bon marché de la vieillesse et de la paternité. Disons-le tout d'abord et nettement : cet abaissement systéma-
(I) Principaux types de pères: Pandolfe, de l'Etourdi ; Gorgibus, des Prérieuses et de Sganarelle; DonLouis, du Festin de Pierre ; Sgan relie, de V Amour médecin; Géronte, du Médecin tnalgrè lui ; Orgon, du Tartufe; M. de Sotenville, de George* Dandin; Oronte, de Af. de Pourceaugnac ; Harpagon, de VA rare ; M. Jourdain, du Bourgeois gentilhomme; Argante et Géronte, des Fourberies de Scapin ; le roi, de Psyché ; Chrysale, des Femmes savantes; Argan et Diafoircw, du Malade imaginaire.
tique, et pour le rire à outrance, du rôle de père, est une faute dan* Molière. Il pouvait s'en passer. Il a suivi trop complaisamment une tradition ancienne et acceptée. Mais le temps et l'oubli ont fait justice des caricatures de ses devanciers : la marque du génie, empreinte sur cette partie de ses œuvres comme sur les autres, tire de l'ombre l'éclat de leur mérite poétique en même temps que leur faiblesse morale.
On pourrait donc diviser en deux groupes toute cette catégorie de pères : les figures sérieuses, je veux dire celles d'où le poète entend tirer une leçon morale; — les figures bouffonnes qui n'ont d'autre prétention que d'exciter la bonne humeur et de nous mettre en joie.
Ces derniers types se ressemblent. Ils sont crédules, avares et poltrons. C'est là-dessus que bâtissent les fils et les valets ligués dans un accord peu touchant pour soutirer l'argent qui leur manque. La crédulité des deux pères dans les Fourberies de Scapin est prodigieuse. Scapin leur fait accroire des bourdes comme celle du bon Turc qui a invité Léandre à une collation en mer, puis, l'ancre levée, retient son hôte captif et réclame cinq cents écus de rançon. Ce sont là des traits un peu gros, mais que la farce autorise. Molière, d'ailleurs, se rattrape, si je puis dire, sur les menues vérités. Ainsi ces Gérontes, si crédules en bloc, il les montre très méfiants sur le détail. Un d'eux (c'est Argante des Fourberies de Scapin) se décide, après bien des hésitations, à donner deux cents pistôles, mais il lui fâche de ne pas les remettre luimême, de la main à la main: il se méfie de l'intermédiaire proposé, et lâche ce mot superbe : <r J'aurais été bien aise de voir comme je donne mon argent. » Son confrère, Géronte, roué de coups de bâton dans le sac « où Scapin l'enveloppe », finit par se méfier de l'aventure, lève la tète hors du sac, au risque de se la faire rompre, et surprend entre deux averses la fourberie dont il est dupe.
Géronte est avare, son argent lui tient au cœur au moins autant que son fils. Le conflit entre ces deux aflections produit des scènes et fait jaillir des mots dont la gaité n'a pas vieilli. Voyez la fameuse scène de la galère : à combien d'expédients Géronte ne songet-il pas avant de tirer sa bourse! Que de capitulations l'arrêtent" à moitié chemin du sacrifice à faire! Que de façons et de raisons pour retirer son fils, au moindre prix possible, du mauvais pas où il le croit tombé ! Comme son amour de père se fait petit par moments devant son amour de l'or, et quel combat à la fois mesquin et passionné se livre dans cette àme, que le devoir paterneldispute mal an marchandage !
Si nous passons aux grandes comédies de Molière, nous ne trouvons pas de caractère de père traité à part, en vue de lui-même, comme sont traités, par exemple, les caractères de l'avare, du vaniteux, de l'hypocrite. Molière se sert de l'amour paternel, à titre auxiliaire et comme moyen pour nous faire mesurer mieux l'étendue des ravages qu'exerce en nous une passion dominante. Gomme l'amour des enfants est dans le cœur de l'homme le sentiment le plus vivace, le plus profond, le plus universel, le montrer amoindri, parfois éclipsé par Tégoïsme d'une affection vicieuse, et conclure delà au danger de cette affection, tel est le but où tend Molière. M. Jourdain aime sa fille, cela ne fait pas de doute ; mais la vanité bourgeoise parle plus haut que cet amour. c< J'ai du bien assez pour ma fille; je n'ai besoin que d'honneurs, et je la veux faire marquise. » Voilà donc Lucile sacrifiée : égoïsme de l'ambition. Orgon aime Marianne et la voudrait heureuse, mais il s'est engoué de Tartufe, et voit dans son alliance un moyen d'enchaîner le saint homme à sa maison, et d'attirer sur soi la pluie des célestes faveurs : égoïsme de JiL-d&miian. Philaminte ne peut se passer de M. Trissotin, elle le mariera à Henriette : égoïsme du bel esprit. Chrysale aime le repos, et redoute la lutte, peu s'en faut qu'il ne sacrifie Henriette : égoïsme de la fai-
blesse. Argan n'est pasfàehé de s'attacher le fils du méd^çin^afoirus. C'est un^acljuvant contre ses maladies; tant pis pour Angélique si elle aime ailleurs : é^oïsmejiLjpalade.
Si vous armez ces égoïstes du droit le plus entier et le plus absolu sur l'avenir de leur enfant, on voit qi^ pouvoir redoutable ils tiennent entre leurs^mains. C'est le cas pour tous les pères de Molière. Tous se savent un pouvoir discrétionnaire en matière de mariage ; beaucoup en usent. De près ou de loin, ouvertement ou bien in petto, ils disposent, avec une tranquillité d'âme extraordinaire, du cœur et de la main de leurs enfants: c'est la loi. De là tant d'afiligés ou de révoltés, selon les cas.
Nul ne fait sonner plus haut son droit, en pareille matière, que Gorgibus, le bourgeois de Paris, père de Célie. dans la comédie de Sganarelle. Lui-même a désigné à sa fille un premier prétendant: celle-ci n'a pas plutôt commencé à l'aimer, qu'il lui en impose un autre plus riche que le premier. Réclamations timides de la jeune fille. A quoi Gorgibus répond durement :
Que marmottez-vous là, petite impertinente ?
Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ?
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ?
Et par sottes raisons votre jeune cervelle
Voudrait régler ici la raison paternelle ?
Qui de nous deu\ à l'autre a droit dé faire loi ?
A votre avi-. qui mieux, ou de vous ou de moi,
0 sotte, peut juger ce qui ?ous esi utile ?
Parla corbleu ! gardez d'échauffer trop ma bile ;
Vous pourriez éprouver sans beaucoup de longueur
Si mon bras peut encor montrer quelque vigueur.
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner, Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ?
Jj Avare nous permet d'étudier de plus près ce vice de l'ancienne société, tant de fois censuré par la chaire chrétienne, tant de fois dépeint par le roman et le
L'Avare, d'après Moreau-le-Jeune,
théâtre. Aussi bien, il n'y a pas de pièce où le conflit entre le pouvoir paternel et la liberté des enfants soit mis dans un jour plus vif que dans Y Avare. Molière y a poussé jusqu'aux dernières limites la force de sa pensée et l'audace de sa franchise.
Nous sommes dans un de ces ménages sans mère où le poète se sent plus à l'aise pour peindre en sombre. Les choses n'en seraient pas où elles sont sous le toit d'Harpagon s'il n'était veuf. La tendresse des mères est ingénieuse à corriger bien des choses. Celles mêmes qui manquent d'adresse, comme madame Jourdain , ne manquent pas de courage : courage de la poule qui défend sa couvée. Les enfants d'Harpagon le sententbien. Il ne reste plus rien du père dans Harpagon, tant l'avarice lui a pétrifié le cœur. Redouté de ses enfants, haï de ses serviteurs, il est pour tous un fléau domestique. Pour se vêtir convenablement, Elise et Gléanteensont réduits aux expédients. Ciéante, plus emporté que sa sœur, ne parle de rien de moins que de quitter la maison paternelle; Elise ne peut retenir cette accusation terrible contre leur père : « 11 est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère. » Ces mots indiquent que nous touchons à une crise. La pièce entière en est l'histoire. Dès les premiers pas d'Harpagon sur la scène, la méfiance et le soupçon y sont en permanence. Un père se garer de ses propres enfants comme du larron! Leur cacher son bien, comme une proie convoitée, se faire pauvre pour n'être pas dérobé, surveiller ses paroles et les reprendre, voilà le tableau de la première rencontre d'Harpagon avec son fils et sa fille.
Une querelle est en l'air ; elle éclate Le sujet, c'est la dépense du frère et de la sœur. Plus une ombre de sens moral dans ce père chargé de la direction de ces deux jeunes gens. Ciéante explique ses ajustements à la mode, son équipage, par le gain qu'il fait au jeu. Colère d'Harpagon, non pas de ce qu'il joue, mais de ce qu'il dépense son gain au lieu de le mettre « à
honnête intérêt. » Calcul et supputation sordide du prix de revient de ses rubans. « Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tète ; et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de bon crin qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruque et rubans, il y a du moins pour Je moins] vingt pistoles ; et vingt pistoles 221 fr.j rapportent par année dix- huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze. »
Harpagon a résolu de se remarier et l'annonce à ses enfants. La jeune, honnête et jolie Marianne qu'il prétend épouser est justement la même personne que recherche Gléante : c'est un grand coup pour ce dernier, et il se retire sous prétexte d'un éblmiissement qui vient de le prendre. Sur quoi le tendre auteur de ses jours l'envoie boire « un grand verre d'eau claire dans la cuisine, » avec cette observation touchante : « Voilà de mes damoiseaux fluets qui n'ont pas plus de vigueur que des poules. » Plus tard, présentant sa fille à Marianne, il ajoutera ce galant propos : « Mauvaise herbe croît toujours trop. »
A sa fille Elise, Harpagon annonce qu'il a disposé d'elle. Donc elle épousera, « et dès ce jour. » le seigneur Anselme, « un homme mur, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans et dont on vante les grands biens. Scène entre le père et la fille, dureté implacable de l'un, révolte déclarée de l'autre, échange «le paroi'--, aigres d'une part, irrespectueuses de l'autre, voilà le tableau de cette jolie famille . et nous ne sommes qu'au début. L'intendant Yalère un faux intendant qui est là pour Elise et qui trompe Harpagon par un grand étalage de zèle <-t d'économie à outrance), l'intendant Valère esi pris pour arbitre, et c'est l'occasion pour notre avare de lâcher le fameux « Sans dot! — Sans dot î — Sans dot ! »
Elise se soumet en apparence : elle recule pour mieux sauter.
Cléante, revenu de son éblouissement, a rendezvous avec un prêteur. Il lui faut de l'argent. Son valet La Flèche lui a déniché un prêteur qui est le Juif le plus Juif, l'Arabe le plus Arabe ! Le prêt de 13 mille livres consenti à Cléante est au denier quatre, soit à vingt-cinq pour cent. L'officieux La Flèche hasarde un avis timide : « Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenait Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant bon marché et mangeant son blé en herbe, d A quoi il est répondu par Cléante : « Que veux-tu que j'y fasse? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent ! » Réflexion lamentable et qui témoigne que la dureté du père a gagné le fils. Ainsi la démoralisation descend et se propage par le fait du vice d'un seul : effet voulu par Molière.
Cet effet se reproduit avec son maximum de violence dans la scène qui suit. L'indigne usurier dans les griffes duquel Cléante est tombé n'est autre que Harpagon lui-même , lequel opère sous un nom supposé et par l'intermédiaire intéressé du vil maître Simon, son chien de chasse et son rabatteur. Voilà donc le père et le fils qui se sont pris mutuellement enfaute et se jettent à la face les plus dures vérités. Ce n'est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière. Il reste à Harpagon de découvrir que son fils aime Marianne et en est aimé. On sait l'artifice qu'il emploie pour éclaircir ses soupçons. Il feint de renoncer à Marianne et de la vouloir donner en mariage à Cléante. Cléante tombe dans cet indigne piège; et quand son père, durement et brusquement comme toujours , jette le masque et somme Cléante de se défaire de son amour, de cesser sa poursuite et de se marier dans peu avec celle qu'on lui destine, Cléante, exaspéré, passe à la révolte ouverte
120 MOLIÈKE.
et sans mesure. Le lien qui unit le fils au père est rompu, et de part et d'autre des mots irréparables sont lâchés : « Je te donne ma malédiction. — Je n'ai que faire de vos dons ! » On a mené grand bruit de cette scène et du mot qui la termine. Rousseau surtout crie à l'immoralité. Il se trompe. La scène affecte péniblement, elle est oppressive au plus haut point : elle n'est pas immorale. Si nous nous intéressions jusquelà à Citante, nous cessons de le faire : c'est sa condamnation, laquelle en vaut une autre.
Réservons nos griefs pour la dernière démarche de Géante. Son valet La Flèche, qui <i guignait d les allées et venues d'Harpagon depuis le matin, a fini par dénicher la fameuse cassette ; il la livre à sou maître. Géante s'en sert pour peser sur Harpagon. S'il ne lui dit pas :La bourse ou la vie ! il lui dit crûment : « La cassette ou Marianne ! m C'est à choisir, et l'avare choisit la cassette. On pouvait, pour ce genre de chantage, recourir à d'autres qu'à un fils.
Quant à Elise, elle épouse son Valère. Harpagon se soucie peu de savoir si elle a tort ou raison. Il la marie « sans dot! » grâce aux millions du seigneur Anselme, un oncle d'Amérique déguisé en père de comédie. De plus. Harpagon obtient que les deux noces se feront sans qu'il dépense un sou ; enfin, il lui est fait promesse d'un habit neuf: voilà de quoi consoler ce ladre sans vergogne et sans cœur.
Argan le malade imaginaire, dans son rôle de père, est moins odieux, mais n'est guère plus sympathique. Je ne l'attaquerai pas de nouveau sur le mariage de sa fille, quoique livrer une Angélique à un Thomas Diafoirus!... Mais le tort lui est commun avec tant d'autres pères ! .' Ce qu'on ne peut souffrir, c'est qu'il fasse de sa petite Louison son espionne en titre, ce qui aboutit à gâter le cœur de l'enfant, à lui apprendre la pratique précoce de deux très vilaines choses : la delàjjon et le mensonge. Et sur qui. pour obéir à son père, s'exero1 son vilain office ? Sur sa grande sœur. Voilà
PÈRLS ET TUTEURS. \2i
le fond absolument. j.qid et répugnant d'une scène qui est d'ailleurs une merveille dramatique.
Molière aurait-il donc ignoré la grandeur du caractère paternel, et n'y aurait-il dans son théâtre que des pères vicieux ou ridicules ? Non, il a tracé ces deux belles figures cornéliennes, le père de don Juan et le père de Psyché.
Le premier, don Louis, procède directement de don Diègue, père du Gid, et de Géronte, père du Menteur. Même grandeur d'àme, même hauteur d'accent. Jamais la comédie n'usa plus largement du droit d'élever le ton et de gonfler sa voix, jamais en outre l'action dramatique du dix-septième siècle ne toucha de plus près aux sentiments chers au drame moderne. Le discours, où don Lmiis flétrit l'indigne conduite de son fils, fait tressaillir notre démocratie :
« Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance? Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ! Croyez-vous qu'il suffise d'en porterie nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sortisd'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous, nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né, ils vous désavouent pour leur sang ; et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfii. qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je regarde bien moins au nom qu'on signe, qu'aux actions qu'on fait ; et que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur
l^JL .MULlhKh.
qui serait honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.
Toute différente est la situation du roi, clans Psyché. L'innocente et belle Psyché, condamnée à périr sous la dent d'un monstre, échange avec son père les suprêmes adieux. Il est curieux et intéressant, ce dernier entretien du père et de la fille. Psyché, comme une jeune stoïcienne, ou peut-être pour épargner un spectacle douloureux au roi, Psyché fait bon visage à la mort. Bien plus : elle combat les pleurs qu'elle voit naître dans les yeux de son père, et cela au nom de la dignité et de la gloire. C'est la situation d'Iphigénie renversée :
De vos larmes, seigneur, la source m'est bien chère ; Mais c'est trop, aux bontés que vous avez pour moi, Que de laisser régner les tendresses de père Jusque dans les yeux d'un grand roi.
Voilà sa thèse. Psyché la soutient de toutes les forces de son esprit. Elleoppose à la douleur du roi le devoir, les consolations qui lui restent dans ses autres filles, l'obéissance aux dieux, la crainte de leur colère. Iphigénie implore timidement le droit de vivre : il semble que Psyché plaide pour le droit de mourir.
El le roi, et le père ? Forcé de subir le décret des dieux, il ne consent pas à se soumettre sans larme-. Le droit de pleurer lui est cher, il le revendique tout entier, il le justifie. Douleur un peu trop raisonneuse, comme dans les tragédies de Corneille I , mais sincère en somme, et par cela touchante, sans compter l'harmonie plaintive des vers qui fait de ce morceau une pénétrante élégie.
Vois l'état où ces dieux me forcent à te rendre, Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné ;
(1) Corneille a collaboré à P&ychè.
Tu connaîtras par là qu'ils me viennent reprendre
Bien plus que ce qu'ils m'ont donné.
Je reçus d'eux en toi, ma fille.
Un présent que mon cœur ne leur demandait pas.
J'y trouvais alors peu d'appas, Et leur en vis, sans joie, accroître ma famille.
Mais mon cœur, ainsi que mes yeux, S'est fait de ce présent une douce habitude; J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude
A me le rendre précieux ; Je l'ai paré de l'aimable richesse
De mille brillantes vertus ; En lui j'ai renfermé, par des soins assidus, Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse, A lui j'ai de mon àme attaché la tendresse ; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse , La consolation de mes sens abattus,
Le doux espoir de ma vieillesse.
Ils m'ôtent tout cela, ces dieux !
Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ! Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
Des tendresses de notre cœur.
Pourm'ôter leur présent, leur fallait-il attendre
Que j'en eusse fait tout mon bien ?
Ou plutôt, s'ils avaient dessein de le reprendre. N'éût-il pas été mieux de ne me donner rien ?
Ce sont là les grands coups de pinceau dont Molière a ppinï lV-|rprmr pnforppl II l'exprime encore par de menus traits, qui, épars dans son œuvre, composent, quand on les rapproche, des tableaux pleins de charme et d'expression. Petites scènes d'intérieur, petites toiles de genre que nous nous garderons bien de dédaigner. Ainsi Sganarelle sur le point de se marier s'attendrit en se voyant par avance entouré d'une nichée d'enfants, « de petites figures, dit-il, qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa, quand je reviendrai de la ville, et me diront des petites
folies, les plus agréables du monde : tenez, il me semble déjà que j'y suis et que j'en ai une demi-douzaine autour de moi. » {Mariage forcé. I, se. I.)
^inei ToinQt^ la servante du malade imaginaire, pj^en^]2iU±MiûU£^ -et cela contre le pro-
pre p^rp • <TT^lëïïônië7se~j3aTeri-ielIe vous, jprendra. . . Une petite larme ou deux, deux bras jetés autour du cou, un mon petit papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher. »
Il n'y a pas jusqu'à cet égoïste et féroce don Juan qui ne fasse vibrer cette corde sensible dans le cœur de M. Dimanche, et n^^e^er^Liiu-p£JLe pour désanneMe
créancier.
« Comment se porte Madame Dimanche, votre épouse? — Fort bien. Monsieur. Dieu merci. — C'estune brave femme. — Elle est votre servante. Monsieur. Je venais... — Et votre petite fille C.audine, comment se porte-t-elle ? — Le mieux du monde. —La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon cœur. — C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous.... — Et le petit Colin, fait-il toujours du bruit avec son tambour?— Toujours de même, Monsieur. Je... — Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ? »