GENS RAISONNABLES ET RAISONNEURS
Venons à ceux qui fonlie charme et. la joie de la enniédie dfi Molièrêr-comme ils font le charme,. et la joie du foyer, ajrxj^unes gens et aux jeunes filles. Le chapitre précédent nous a découvert par avance quelques traits de leur physionomie. Mais il faut lier plus intime connaissance.
Molière aime d'instinct la jeunesse, et d'avance est gagné à sa cause. Pour atténuer ses faiblesses et voiler ses fautes, il tient celte excuse toute prête : « Les jeunes gens sont jeunes et n'ont pas toute la prudence qu'il leur faudrait pour ne rien faire que de raisonnable. » C'est Scapin qui parle ainsi; et pour une fois le drôle a raison.
Il est juge partial et observateur bienveillant pour eux. Pour eux il suspend le cours de l'action dramatique, laisse respirer M. Tartufe, oublie M. Jourdain, renvoie ou retient Argan à sa garde-robe. Presque tous ses caractères de jeunes gens sont sympathiques. Il leur épargne la contagion des vices flétrissants ou des répugnants travers. D'égoïsme, ils ne connaissent que le plus excusable et le plus séduisant de tous, X£%&rsfft& dejlaïuour. Ces Lélie, ces Horace, ces Eraste, ces Valère, ces Clitandre. personnages désormais connus de nos lecteurs, ont des traits communs par où ils se
ressemblent, et de divers par où ils se distinguent. On les reconnaît de la même famille par la grâce, l'esprit, l'aisance aimable, l'expansion communicative. le don d'aimer et de se faire aimer. Ils méritent l'amour qu'ils inspirent, tant ils sont honnêtes, sincères et vivement épris. On se demande comment il y a tant d'époux mécontents de leur sort et qui ont sujet de l'être dans les pièces de Molière, alors que toutes les unions naissent sous de si favorables auspices. Leur bonheur a besoin d'éclater et chante sur leurs lèvres, comme dans ces vers délicieux d'Horace [Ecole des femmes) :
L'allégresse du cœur augmente à se répandre, Et goùtàt-on cent fois un bonheur tout parfait, On n'en est pas content si quelqu'un ne le sait.
Leur probité est extrême. Xous avons vu comment elle éclate dans la conduite d'Horace envers Agnès [Ecole des femmes). Le mariage est toujours le but des recherches: une seule exception à cette règle, c'est dans le cas du rival de Georges Dandin. On a trop oublié ce point lorsque l'on a taxé d'immoralité le théâtre de Molière.
Molière est au contraire fort délicat sur cette matière. Ses dénouements ne se passent jamais du notaire. Il tient en réserve pour la circonstance des ressorts imprévus qui suppriment les obstacles et transforment au dernier moment Agnès en fille de qualité. Marianne en riche héritière : transformations postiches et sur la valeur desquelles il ne s'abuse pas; mais, sur ce terrain, il n'hésite pas à sacrifier l'art à la moralité.
Ses jeunes gens sontdésintéressésetgénéreux. Yalère, si maltraité par Orgon, accourt , au dernier acte, offre ses services et sa bourse à celui "qu'il sait dépouillé de tout par Tartufe.
Même conduite de Clitandre envers la famille d'Henriette, lorsqu'il la croit ruiuée, et pourtant Clitandre n'est rien moins qu'opulent.
Cléante lui-môme , Je fils d'Harpagon (rassurez-vous, je ne tenterai pas sa réhabilitation), n'agit point par intérêt, mais par nécessité. Intéressé, lui ? Mais la jeune fille qu'il aime vit avec sa mère dans un état voisin de la misère:
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la . peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime, que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, défaire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.
Cléante n'est donc pas, à ce point de départ, indigne de figurer dans la galerie des jeunes gens de Molière: comme l'a dit un excellent critique, c'est la tyrannie d'Harpagon qui a dépravé son bon naturel.
Yoilà par nù—se ressemblent tous ces h éro s__de. jeunesse : la manière de sen^i-p-^ur-far^nt,. sur l'amour, sur l'honneur. Ils se ressemblent moins par la manière d'agir. Il en est de résolus, de décidés, d'entreprenants. Il en est d'inactifs et de passifs, subissant le coup des circonstances, pliant sous le choc, ne sachant que pleurer et se lamenter sur la ruine de leurs espérances, ayant besoin que d'autres veillent et agissent à leur place. Les premiers sont plus intéressants, et méritent mieux, ce semble, un bonheur qu'ils sauront mieux défendre. Les seconds sont plus touchants parce qu'ils souffrent davantage, et Molière n'a garde de les décrier ni de les abandonner.
Au premier rang des résolus marchent [lorace de ['Ecole des Femmes, Damis du Tartufe, et Clitandre des Femmes savantes. Horace nous est connu. Damis se fait connaître en quatre vers à l'adresse de Tartufe. C'est
^unjeune coq ne rêvant que batailles et dont il faut que Donne modère les emportements:
Que la foudre, sur l'heure, achève mes destins, Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, Et si je ne fais pas quelque coup de ma tète !
Quant à Clitandre, n'est-ce pas le type élevé, et comme la médaille où Molière a fixé les traits d'une jeunesse idéale telle qu'il la concevait et l'aimait ? Je sais bien que Clitandre n'est plus dans la première fleur de l'âge, comme Yalère, comme Eraste, comme Cléante, et que, les dépassant parle nombre des années, il n'a pas de peine à les dépasser en expérience, en autorité, en discernement. Son rôle s'en trouve plus marqué, et il influe davantage sur l'action. Mais enfin, si ce n'est plus un tout jeune homme, c'est assurément un homme jeune, et par sou attachement pour Henriette il appartient au groupe des amoureux de Molière. L'esprit se combine chez lui avec le sérieux, et la tendresse avec la raison. La tendresse? Elle parait en maint endroit, et notamment dans la scène des fiançailles. L'esprit? C'est l'arme dont il se sert pour battre Trissotin et s'escrimer contre Armande. Le sérieux et la raison ? C'est le fond même de ce caractère solide et bien formé. Quelle marque plus sensible que de s'être résolument arraché de l'amour d' Armande, lorsqu'il a vu l'aberration incurable de cette ingrate nature ? Quelle marque encore dans l'expression raisonnée de son jugement sur l'éducation des femmes ?
On a vu son désintéressement. Sa sincérité n'est pas moindre ; c'est la sincérité parfaite et la parfaite droiture qui le tirent d'une situation fausse entre Armande, qu'il n'aime plus, et sa sœur Henriette, à laquelle son cœur s'est insensiblement donné. Mais cette même sincérité lui vaut la haine d'Àrmande, une haine active et dangereuse et qui travaille contre son bonheur. C'est cette
sincérité qui le fait mal venir de sa future belle-mère. Il faut même que Henriette le chapitre sur ce point :
Je voudrais bien vous voir pour elle et pour ma tante, Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, Un esprit qui, flattaut les visions du leur, Vous pût de leur estime attirer la chaleur.
A quoi Clitandre répond sans hésiter :
Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère, Même dans votre sœur flatter leur caractère.
La résolution, clans Clitandre, n'a pas lieu de se manifester par des actes éclatants, elle n'en est pas moins réelle. On la reconnaît, on l'estime surtout dans sa lutte contre Trissotin. Il y a, dans un certain moment de la pièce, comme un duel de paroles entre les deux rivaux, les deux prétendants à la main d'Henriette, et l'on aime à voir la cause du bon sens si gaillardement soutenue par Clitandre, d'autant qu'il y a du mérite à dire son fait à Trissotin, en présence de Philaminte, son admiratrice.
L'opposé de Clitandre, ce serait le jeune Thomas Diafoirus, ce docteur imberbe à qui le malade imaginaire veut marier sa fille. Le portrait du jeune Diafoirus nous est tracé par son propre père avec une ingénuité rare, sans valoir les preuves sensibles et expressives que Thomas donne par lui-même de sa prétentieuse sottise. On n'a pas oublié le prodigieux et pédantesque compliment qu'il débite à Angélique , dès la première entrevue :
Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux, lorsqu'elle venait a être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés ; et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée
héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur, dores en avant, tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pùle unique. Souffrez donc, Mademoiselle , que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire que d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et mari.
TJiomas Jiiiifau3is__est un des rares échantillons de la jeunesse^sntia, et ridicule^ Molière s'est refusé à^ multiplie y Jejty£e^
En dessinant les jeunes gens, nous avons d'avance esquissé les jeunes filles. Marnes qualités charmantes et aimables, mêmes légers défauts. Notons que l'avantage de l'esprit et de la raison demeure en général du coté des femmes. Il semble que Molière leur attribue d'emblée plus de sens et de maturité. Elles s'abusent moins sur l'éternelle durée de l'amour, et une certaine mélancolie qui accompagne parfois le don de leur cœur, prête à leur physionomie un charme plus sérieux et plus doux.
Jeunes gens et jeunes lilles sont donc faits pour s'entendre. Nous avons vu comment l'humeur et le calcul des pères, plus rarement celui des mères, vient traverser les inclinations les plus légitimes. Les amoureux, dans Molière, ont d'autres ennemis. La moitié de leurs tribulations leur viennent d'eux-mêmes. Leur vive sensibilité les rend irritables; leur parfaite bonne foi exigeants; leur passion jaloux. De là ces brouilles si tôt suivies de réconciliation, ces malédictions sujettes à repentir, ces querelles d'où l'entente et l'amour sortent plus triomphants que jamais. Depuis la dispute du Dépit amoureux, jusqu'à celle du Bourgeois gentilhomme, presque pas une pièce qui n'ait la sienne. Lieu commun ? Non, mais plutôt variations charmantes sur un thème dont le retour ne lasse jamais. Sur ce fonds toujours le même et sans cesse renouvelé, Molière se montre inépuisable en passion, en esprit, en grâce dé-
licate et tendre, en nuances exquises, en observations fines et profondes. Ces scènes, pure création de son génie dramatique, ont leur type le plus achevé dans le Bourgeois gentilhomme. Gléonte a rencontré Lucile laquelle a passé droite et roide devant lui. Quoi! pas un mot, pas un signe, pas un regard ? — Non. La perfide ! elle ne m'aime donc plus. Sicile en aimait un autre? le comte, par exemple? Et la cervelle de Cléonte, une fois sur cette piste, y trotte bon train. Puisqu'il est trahi, il se dépouillera d'un indigne amour, il reniera Lucile. Mais il lui faut del'aide pour cela. Il convie son valet Govielle, à lui prêter main-forte :
cléonte. Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, tout le mal que tu pourras ; fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque-moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
covielle. Elle, Monsieur? Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre ; et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
— Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.
— Elle a la bouche grande.
— Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches.
— Pour sa taille, elle n'est pas grande.
— Non ; mais elle est aisée et bien prise.
— Elle affecte une nonchalance dans son parler ei dans ses actions....
— ■ 11 est vrai; mais elle a grâce à tout cela : et ses manières engageantes ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs.
— Pour de l'esprit...
— Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
— Sa conversation...
— Sa conversation est charmante.
— Elle est toujours sérieuse.
— Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes? Et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos?
— Mais enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.
— Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles.
— Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez l'envie de l'aimer toujours.
— Moi? j'aimerais mieux mourir; et je vais la haïr au tant que je l'ai aimée.
— Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?
— C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, tout aimable que je la trouve.
Les jeunes filles dans Molière ne s'entendent pas toujours avec leurs pères. Tantôt c'est le bel esprit qui est la cause du désaccord: « Ah! mon père, dit la précieuse Cathos, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses. » Il est clair que voilà une petite fille qui a honte de son bonhomme de père, resté sain au milieu de l'infection dont son foyer est envahi. Le plus souvent, c'est la question de mariage. Tci, diversité d'attitudes, en raison de la diversité des caractères. Marianne, qui est timide (« L'eau qui dort », dit MmoPernelle), Marianne ne sait que pleurer et plier, et sans Dorine qui a de la résolution pour deux, elle se laisserait « tartufier» presque sans mot dire. Il n'en est pas de même d'Elise, fille d'Harpagon, ni d'Angélique, fille d'Argan. Celles-là ont de la tète, résistent à l'orage et déploient, dans la défense de leur liberté et de leui bonheur, une volonté énergique, servie par une langue alerte et bien affilée. Est-ce à dire que l'amour filial soit
absenldejeiir^cœijrjj^^ et Angélique est la preuve du contraire.^ îolenîée par son père et perfidement desservie par BéJine, sa belle-mère, elle n'en reste pas moins une fille aimante et tendre. Lorsqu'éclate la nouvelle de la mort simulée d'Argan, sa douleur est sincère et touchante autant que la joie de Béline a été odieuse :
« 0 ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle t Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restât au monde ; et qu'encore, par un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi... Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien ; laissons là toutes les pensées de mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. (Se mettant à ses genoux.) SouiFrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment (repentir). — Argan, embrassant Angélique. Viens, n'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel. »
Choisissons un personnage parmi ces jeunes filles, comme nous avons choisi ailleurs celui de Glitandre. Ce sera la propre fiancée de Clitandre. Henriette est la physionomie la plus accentuée du groupe. Molière l'a marquée d'une empreinte plus profonde que ses autres créations du même ordre.
Non seulement cette jeune fille s'est formée ellemême ; mais elle a dû réagir contre des influences contraires. De sa mère elle a rejeté l'humeur arrogante et l'amour du bel esprit, pour développer en soi une grâce aimable en même temps qu'un parfait naturel ; à son père elle a laissé la faiblesse du caractère débonnaire, pour prendre une volonté ferme et une vivacité décidée. Être elle-même, ne pas se mouler, comme sa sœur Armande, sur de mauvais modèles, tel est son premier
mérite. Que de raison précoce et de discernement cela ne suppose-t-il pas ? Aussi Henriette en est-elle bien pourvue. Le respect filial, qui reste entier en elle, ne l'empêche pas de distinguer les défauts de Philaminle et ceux de Chrysale. Elle sait ce qu'il faut Craindre de Tune, espérer de l'autre, et avec une netteté rare elle l'indique à Clitandre.
Ce Clitandre ne l'a pas aimée d'abord. Il lui est venu par les rebuts d'Armande. Henriette n'a rien fait pour l'attirer, mais elle saura le garder. Quand il s'est tourné vers elle, comme elle avait distingué son mérite, elle l'a consolé des mépris de sa sœur. Leur inclination est fondée sur une grande similitude d'humeur, d'esprit et de sentiment, et leur union sera heureuse. Cette union souhaitée, deux personnes la combattent: la mère et la sœur ainée. A l'encontre de sa mère, Henriette oppose un respect bref avec une volonté invincible : à l'encontre de sa sœur, un esprit aiguisé et un malicieux enjouement. Elle est agressive, bilieuse et rancuneuse, cette pédante d'Armande. Mais elle trouve à qui parler. Si elle se fâche un peu trop fort, Henriette la rappelle à la philosophie.
Hé ! doucement, ma sœur, où donc est la morale
Qui sait si bien régir la partie animale,
Et retenir la bride aux efforts du courroux ?
Si elle avertit Henriette qu'il manque à l'amour de Clitandre l'aveu de leurs parents ; qu'à cela ne tienne:
Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir De m'enseigner si bien les choses du devoir. Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite ; Et pour vous faire voir, nia sœur, que j'en profile. Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour ; Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime, Et me donnez moven de vous aimer sans crime.
Enfin, si Armande lui lance au visage que « d'un cœur qu'on lui jette on la voit toute fière, » prompte à la riposte, elle réplique :
Tout jeté qu'est ce cœur, il ne vous déplaît guère, Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser, Ils prendraient aisément le soin de se baisser.
L'escarmouche est vive, plus vive même qu'il ne faudrait entre sœurs, mais une double moralité s'en dégage : d'une part, la précieuse, prise à son propre piège, est punie de ses dédains affectés envers un galant homme ; de l'autre, la victoire de l'esprit reste à celle des deux filles que leur mère traite de sotte. Sotte ? Henriette ? Mais c'est l'esprit le plus heureux et qui trouve toujours à point voulu ou Fépigramme la plus fine, ou le propos le plus incisif, le tout voilé de cette ironie tranquille et demi souriante qui lui est propre. Que Yadius, les bras ouverts et la bouche en cœur, lui apporte, comme aux autres clames, le tribut d'une accolade pédantesque :
Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec.
Que Trissotin, quêtant un compliment , lui dise en forme d'excuse :
Peut-être que mes vers importunent Madame ? — Point. Je n'écoute pas.
Il n'y a qu'une femme pour détourner si galammen le choc d'une massue par un léger coup d'éventail.
Au plus pressant du danger, quand Philaminte lui a présenté Trissotin pour futur époux, et que, par bravade et entêtement d'orgueil, la même Philaminte a décrété que le contrat serait signé le soir même, Henriette ne désarme pas : elle sait qu'au pis aller le cou-
vent la sauvera de Trissotin. Mais tant quelle peut lutter, elle lutte, son caractère voulant quelle ne désespère et ne s'abandonne jamais. De là sa démarche décisive au cinquième acte. .
Résolument elle va trouver Trissotin et tente d obtenir de lui un désistement volontaire. Le dialogue qui s'en suit met aux prises la franchise et la bassesse. Henriette v déploie cette vigueur virile que nos poètes modernes attribuent volontiers à leurs héroïnes.
Un dernier trait achève de peindre Henriette : elle é^ale Clitandre en générosité. Quand elle croit toute sa famille ruinée par deux malheurs survenus à la fois, son premier mouvement est de renoncer à -l'hymen
souhaité :
Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre ; Et je vous ai toujours souhaité pour époux. Lorsque, satisfaisant à mes vœux les plus doux. J'ai vu que mon hymen ajustait vos affair- Mais lorsque nous avons les destins si contraires, Je vous chéris assez dans cette extrémité Pour ne vous charger point de notre adversité.
Et comme Clitandre proteste, la raisonnable Henriette ajoute :
L'amour, dans son transport, parle toujours ainsi.
Des retours importuns évitons le souci.
Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie,
Que le fâcheux besoin des choses de la vie,
Et l'on s'en vient souvent à s'accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
Une mère prévoyante et expérimentée ne parlerait pas plus sagement. On en vient presque à trouver trop de maturité froide dans ces réflexions, et Ton serait tenté de plaindre cette science trop précoce « des choses de la vie. » Henriette la doit à son existence isolée et sérieuse.
Les Femmes savantes, d'après Horeau-le-Jeune.