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SOUBRETTES ET VALETS

Passons aux valets et aux soubrettes : eux aussi sont membres de la famille, les soubrettes surtout.

Molière en a varié le type. Il en est de rustiques et qui, récemment venues à la ville, y gardent encore la rouille campagnarde : telle Marotte (des Précieuses), qui n'entend point le latin et n'a point appris « la filofie dans le grand Cyre. » Telle encore cette Martine qui fait le supplice des femmes savantes; ou cette Andrée provinciale que la comtesse d'Escarbagnas, retour de Paris, tâche vainement de plier aux manières du grand monde. Il en est de Parisiennes, ayant de leur cité natale l'esprit narquois, la langue alerte, le franc parler. « Il n'est bon bec que de Paris », a dit Villon. Telles Dorine du Tartufe, Lisette de Y Amour médecin, Toinette du Malade imaginaire, auxquelles j'adjoindrais Nicole du Bourgeois gentilhomme, laquelle, venue de son village , n'est Parisienne que d'adoption , mais l'est devenue pour tout de bon et a regagné le temps perdu.

Entrées de bonne heure dans la maison, toutes ces servantes ont grandi avec la jeune fille et sont naturellement portées pour son service. Elles ne s'y ménagent pas. C'est un trait particulier du caractère d'Henriette de faire ses affaires elle-même, sans recourir à Martine, ce qui n'empêche pas celle-ci de donner en sa faveur un bon coup d'épaule, c'est-à-dire un bon coup de langue. Et Dorine, et Toinette, quels bons et solides alliés !

Leur familiarité est extrême, et s'autorise d'un dévouement à toute épreuve. Point d'affaire dans la famille où elles ne disent leur mot, point d'intérêt auquel elles ne prennent part, point de consultation domestique où leur voix ne soit comptée , point de contrat qui se passe de leur présence. On se demande où elles trouvent le temps de vaquer à leur besogne, et ce que deviennent leurs fourneaux. Elles ont la fidélité loquace et le zèle intempérant, aiment leurs maîtres malgré eux, et souvent contre eux, gardent leur franc

parler, et s'attirent de ce chef des leçons un peu vertes, comme celle de madame Pernelle à Dorine :

Vous êtes, ma mie, une fille suivante

Un peu trop forte en gueule et fort impertinente, Et vous mêlez sur tout de dire votre avis.

Ou comme celle d'Orgon à la même :

Vous avez pris céans certaines privautés

Qui ne me plaisent point, je vous le dis, ma mie.

Mais elles ne s'en soucient guère ; elles se savent nécessaires, elles ont pris racine.

Au début, Molière les avait faites cupides; Marinette, du Dépit amoureux, tend la main et sollicite avec un faux air de naïveté le don d'une bague pour loyer de ses services. Ce trait de caractère disparait des picces suivantes, et nul calcul intéressé ne vient plus se mêler aux faits et gestes des compagnes de Mari net te. Si l'on objectait cette quémandeuse de Frosine dans Y Avare, nous répondrions que Frosine n'a pas rang de servante; elle est. dans la liste des personnages, qualifiée femme d'intrigue, et justifie son titre.

L'œil ouvert aux ridicules de la rue, les soubrettes ne le ferment pas sur ceux de la chambre et du salon. Elles usent pour railler les maîtres d'une veine goguenarde et gouailleuse qu'il faut, bon gré malgré, souffrir, C'est la revanche de l'inférieur, l'histoire du moustique insaisissable, s'amusant à exaspérer le lion. L'uney procède avec les belles fusées de son rire sonore et frais, comme Nicole ; l'autre avec la verve espiègle de Marinette; celle-ci cache son gros bon sens sous les naïvetés du patois de paysanne ; celle-là est déliée, entreprenante et comédienne, comme Toinette. Mais la palme est encore à Dorine, et son chef-d'œuvre est le récit qu'elle fait à Orgon des mortifications de Tartufe pendant le voyage de Monsieur, et l'indisposition de Madame.

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