‹ MolièreChapitre 18 sur 34 · SOUBRETTES ET VALETS. J · texte numérisé non relu

SOUBRETTES ET VALETS. J

— Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte ?

— Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.

— Et Tartufe ?

— Tartufe ! il se porte à merveille.

Gros et gras, le teint frais , et la bouche vermeille.

— Le pauvre homme !

— Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,

Tant sa douleur de tête était encor cruelle!

— Et Tartufe ?

— Il soupa, lui tout seul, devant elle; Et fort dévotement il mangea deux perdrix,

Avec une moitié de gigot en hachis.

— Le pauvre homme !

— La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment sa paupière : Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller ; Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.'

— Et Tartufe?

— Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table ; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

— Le pauvre homme !

— A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée,

Et le soulagement suivit tout aussitôt.

— Et Tartufe ?

— Il reprit courage comme il faut, Et, contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avait perdu Madame, But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

— Le pauvre homme !

— Tous deux se portent bien enfin.

Et je vais à Madame annoncer, par avance, La part que vous prenez à sa convalescence.

Leur influence sur leurs jeunes maîtresses est très grande, et de toutes les heures. Elles reçoivent leur

premières confidences ; on n a pas de secrets pour elles. Confiance méritée. Elles sont d'avance et résolument du parti de la jeunesse et de l'amour, entrent dans le roman, et le peuvent sans remords, puisqu'on n'y souffre rien que d'honnête; elles en règlent la marche, en favorisent la conclusion, et y travaillent detoutleur pouvoir et de tout leur cœur. Ne leur opposez pas la fortune : elles vous diront que contentement passe richesse ; la naissance : Nicole vous répondra par le gentilhomme de son village, « qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais » qu'elle ait jamais vu; la science : Martine nous demandera :

Et pourquoi, s'il vous plaît .

Lui baillerun savant qui sans cesse épilogue ? Il lui faut un mari, non pas un pédagogue, Et ne voulant savoir le graia ni le latin, Elle n'a pas besoin de monsieur Trissotin.

Surtout qu?Orgon ne s'avise pas de contraindre Marianne à épouser Tartufe. Dorine est là, toute prête et toute montée, qui lui démontre par d'excellentes raisons (des raisons à la Bourdaloue, s'il vous plaît) le danger des unions contraintes.

Ferez-vous possesseur sans quelque peu d'ennui D'une fille comme elle un homme comme lui ? El ne devez-vous pas songer aux bienséances , Et de cette union prévoir les consé [uences l Sachez que .l'un.' tille on risque la vertu l. >rsque dans son hymen Bon goût es! combattu . Que Le dessein d\ vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari qu'on lui donne.... El qui donne à sa fille un homme qu'elle hait, Esl responsable au ciel des fautes quelle fait.

Ce -ont la leurs moments de verve et d'éloquence. Du reste, aussi promptes àl'action qu'à la parole, excitant,

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gourmandant les amoureux, qu'elles trouvent toujours trop timides à la résistance, trop enclins au découragement, trop prompts à se quereller, trop lents à se quitter. Personnages charmants, qui feraient à eux seuls la fortune de la comédie de Molière, car ils y font circuler un souffle incessant de jeunesse, de vie et de naturel, cachent un grand sens sous beaucoup de saillies et concourent, ainsi que le chœur antique, à dégager de la pièce une morale saine, franche et bien apparente.

Les valets, eux, sont pour l'amusement plus que pour l'instruction. Moralistes, ils le sont par circonstance, quelquefois sans vraisemblance et parce qu'ainsi l'exige le plan du poète, comme c'est le cas pour le valet de Don Juan. (Y. page 62.) Mais cette morale manque de base. Et quelle autorité pourraient avoir les sermons d'un Scapin ou d'un Mascarille, gens de sac et de corde, brouillés avec la justice ? Ace groupe de valets, legs de l'ancienne comédie et du théâtre italien, ne demandons pas l'honnêteté vertueuse, ni les délicats scrupules. Servir leurs maîtres dans leurs passions, duper un père, bafouer un mari, rançonner un avare, voilà leur métier. Ils y excellent. On n'est pas plus inventif que Scapin, plus fécond en ruses que Mascarille, et ce dernier décrète à bon droit sa propre apothéose.

Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête A me peindre en héros, un laurier sur la tête, Et qu'au bas du porirait on mette en lettres d'or : Vivat Mascarillus fourbum imperatorl

Tout ce mouvement est de fantaisie, toute celte gaieté d'imagination. Mascarille et Scapin nous placent dans un monde sans réalité. Une verve étourdissante y tient lieu de raison, l'intérêt en est l'idole, et la ruse l'arme favorite. Les actions suspectes ou vicieuses, lesmaximes fausses n'y sont point rares. L'union du valet et du maître y est orageuse. Le besoin règle les pro-

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cédés, mesure la faveur et dose la confiance. Scapin est injurié ou encensé, baMu ou imploré à genoux, selon les besoins de l'heure présente.

Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables, Et dans un autre temps, dès le moindre courroux. Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

(L'Etourdi.)

Et malgré tout, Scapin et Mascarille aiment cette vie, ce maître, cette inconstance du sort. Leur génie se plait dans l'agitation, et pécher en eau trouble est leur plus chère occupation. Xous les avons vus à l'œuvre.

Moins content de son sort, partant moins heureux, est le pauvre Sosie, valet du roi Amphitryon. Valet d'un roi ! Scapin n'a jamais fait un si beau rêve. Il ne le fera pas. s'il écoute Sosie et s'il en croit ses doléances :

Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis !

Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits.

Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,

Obligé de B'immoler.

Jour et nuit, grêle, vont, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler.

Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous :

Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux.

Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, El s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle. En vain notre dépit quelquefois y consent ; Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant,

SOORETTES ET VALETS. I',."

Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle (1).

Mais quelle figure équivoque sort à demi de l'ombre où l'a tenue Molière ? C'est Laurent, le valet de l'Imposteur, fidèlement moulé sur la figure desonpatron. Ainsi le peint Dorme :

Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon : Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une fleur des saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable.

Gros-René, du Dépit amoureux, et Covielle, du Bourgeois gentilhomme, sontd'une autre lignée. Gros-Uenée>t frotté de philosophie; il a une notion vague d'Aristote, des prétentions au savoir. Il se croit grand logicien et raisonne par syllogisme. Du reste, il s'attache avec sérieux aux intérêts de son maître et, comme prétendu de Marinette, court même fortune. Le mariage du vi lot et delà soubrette est l'honnête fin qui assure et relève leur existence.

Même condition pour Covielle. Covielle, c'est Scapin vertueux, ou amendé. Il se montre digne de Scapin par l'impayable mise en scène de la cérémonie du Mamamouchi. Honnête garçon d'ailleurs et serviteur li<ièle. Il soupire pour Nicole, au même titre que Cléonte pour Lucile, et quand la jalousie du maître pense avoir lieu de s'exercer, la sienne ne demeure pas en reste. Molière, s'imitant lui-même, a refait avec des variantes

(1) On s'accorde à voir dans les derniers vers comme une confidence applicable aux soucis, aux déboires que la querelle (le Tartufe venait d'occasionner à Molière. AmphUrvon est

de 1668.

la scène au Dépit amoureux. Cléante et Lucile, Covielle et Nicole se brouillent, soupirent, se raccommodent, et nous donnent l'amusant spectacle de la même passion traduite en langage différent : langage élégant du côté des maîtres, langage populaire du côté des serviteurs. Le tableau se déploie selon une symétrie ingénieuse et piquante, où les tons se combinent et se fondent pour l'amusement de l'esprit et le plaisir des yeux.

Molière n'a pas exclusivement confié la. crtlr, .de. mûfAliâie domestique à la race subalterne des serviteurs : c'eût été rabaisser l'emploi et parfois en compromettre l'autorité. Le spectateur, impatienté, finirait par dire comme Orgon à Dorine :

« Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre. »

Il l'a confié aussi à des frères, à des beaux-frères, égaux en lumières et en dignité aux plus qualifiés personnages de la pièce, tenant, du fait de leur parenté, le droit d'intervenir, mais plus exempts d'intérêts, moins engagés dans les conllits. Ui^ugoment ^^- (un sang-froid imperturbable, l'équité la plu- partait.;.

/une pliilosophiesaineet solide, sontles qualités donu-

/ nantes dont il a doué ces auxiliaire-. Ou les a baptises du nom expressif de raisonneurs, parce que leur rôle est

[je faire entendre raison aux aveugles et aux entêtésj Gléante, beau-frère d'Orgon, dans le Tartufe, est le

I type parfait du raisonneur. (Vol l'homme de la m ration et du juste milieu, comme l'indiquent ces vers :

; Les hommes, la plupart, sont étrangement fait-: Dans la juste nature on ne les voit jamais ; La raison a pour eux des bornes trop petites; En chaque caractère ils passent les limites, Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent, Ponr la vouloir outrer et pousser trop avant.

Nous avons vu ailleurs comment il sait distinguer le

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vrai du faux en matière de piété, et combien, par son intermédiaire, Molière s'applique et réussit à déterminer avec précision le sens et la portée de sa comédie. Géante, dans cette première rencontre avec son beaufrère, s'élève jusqu'à l'éloquence, et nul théâtre n'entendit d'accents plus noblement indignés que ceux que lui arrache sojijiorreur pour l'hypocrisie.

Rôle ingraTlTâlïïéuTs que ceW~chT moraliste et du raisonneur et qui lui attire des sarcasmes comme ceux-ci :

Oui, vous êtes, mon frère, un docteur qu'on révère ;

Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;

Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,

T n oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ;

Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.

ou encore :

Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde; Ils sont bien raisonnes, et j'en fais un grand cas; Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.

Tels sont les profits de la fonction : ce que les hommes entendent le moins, c'est la vérité; ce qu'ils craignent le plus, ce sont eux qui la disent.

Dans le cours de la pièce, Géante ne craint pas d'aborder Tartufe. C'est à la suite de l'incident qui a fait chasser Damis et décidé Orgon à faire donation entière de ses biens. Géante entreprend de faire rougir Tartufe du rôle qu'il joue dans cette maison où la discorde est entrée sur ses pas. Fidèle à sa tactique, Tartufe se retranche derrière « l'intérêt du ciel. » Mais Géante use d'une dialectique serrée qui ne laisse pas de place au sophisme, et bientôt Tartufe, étonné de l'ad ve rsaire qu'il n dpvnnt liji^sr» décide à battre en retraile :

Il est, Monsieur; trois heures et demie :

j 4S MOLIÈRE.

Certain devoir pieux me demande là-haut. Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.

Quand la perfidie de Tartufe éclate dans tout son

jour et qu'Orgon désabusé mesure l'étendue de sa ruine, un accès de colère s'empare de lui et. comme tous les gens faibles, d'un excès il passe à l'autre :

C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;

J'en aurai désormais une horreur effroyable,

Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.

Non seulement Géante se garde du travers commun aux prophètes de malheur, et ne triomphe pas des faits qui lui donnent raison, mais c'est lui, ou plutôt cjesj. la raison même, incarnée en sa personne, qui retient Orgôn, lelnodère et nous éclaire tous avec lui par ce noble et ferme langage:

Hé bien! ne voilà pas de vos emportements! Vous ne gardez en rien les doux tempéraments. Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre ; Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre... Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace Sous le pompeux éclat d'une austère grimace. Vous voulez que partout on soit fait comme lui. Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui? Laissez aux libertins ces sottes conséquent Démêlez la vertu d'avec ses apparences : Ne ha-ardez jamais votre estime trop tôt. Et - ovez pour cela dans le milieu qu'il faut. Gardèz-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture: Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure; Et s'il vous faut tomberdans une extrémité, Péchez plutôt encor de cet autre côté.

Enfin, lorsque L'exempl envoyé par le roi met 1; main sur l'épaule <l> Tartufe et l'arrête, Orgo., sur le point de se laisser aller à un acte d indigne vio

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ience. Géante l'arrête encore et lui donne une dernière leçon de philosophique sagesse:

Ah ! mon frère, arrêtez Et ne descendez point à des indignités. A son mauvais destin laissez un misérable. Et ne vous joignez pas au remords qui l'accable. Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour, Au sein de la vertu fasse un heureux retour ; . Qu'il corrige sa vie en désertant son vice , Et puisse du grand prince adoucir la justice.

Ariste, dans les Femmes savantesi, Béralde. dans le Malade imaginaire, sont encore deux excellents personnages de raisonneurs. Nous ferons connaissance avec Béralde quand il s'agira de la médecine et des médecins. Ariste ne nous est pas inconnu. Malgré les qualités qu'il déploie, nous lui ferons un reproche : il sermonne m très bons termes la faiblesse du caractère de Chrysale, prend en main la cause d'Henriette et travaille m dénouement; mais, sur la thèse même de la pièce, 'éducation des femmes, il garde un silence trop prulent. On aimerait à connaître à fond les sentiments l'Ariste. Son bon sens n'eût pas été de trop pour marquer le juste milieu entre le grossier terre-à-terre de ^hrysale et les sottes prétentions du trio des précieuses. On se persuade qu'il eût pu développer avec auto- •ité l'opinion indiquée seulement par Clitandre, et qui ait aux femmes une part si large dans le patrimoine ntellectuel.

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