CHAPITRE III
Molière, qui était né, qui avait grandi dans le milieu bourgeois, y prend naturellement le sujet de ses premières pièces. Mais, dans ses longues pérégrinations dans le midi de la France, le monde des cours ne tarde pas à se montrer à lui. non dans son ensemble, mais par fragments dispersés et comme en miniature. N at-il pas vécu un assez long temps dans l'intimité dii prince de Conti et des gentilshommes attachés au service de ce prince ? Ses fonctions de chef de troupe et de poète comique ne le mettent-elles pas en relations avec les personnages les plus importants de la noblesse de province? Ne va-t-il pas jouer dans les châteaux et ne commence-t-il pas à s'initier à des mœurs nouvelles, bien différentes de celles qui avaient cours dans les paisibles entresols ou arrière-boutiques de la rue Saint- Bonoré?Quand donc Molière se fixe à Pans dans cette mémorable année 1658. il est renseigné déjà sur le monde des grands seigneurs, il en connaît les principaux ridicules. Eux-mêmes vont se charger de les lu enseigner tous. Ses visites au Louvre, à Saint-Germain à Chantilly, à Fontainebleau, à Versailles, achevée
son éducation.
Molière, avec une vue très nette et très juste, dis cerne promptement les côtés comiques des mœurs dcour, et il compose un type général qui sertà lesrepré senter tous. Ce type, c'est le marquis. Quoi! « Tou
jours des marquis! dit un personnage de Y Impromptu de Versailles. — Oui, lui répond Molière, toujours dos marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre ? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme, dans toutes les comédies anciennes, on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. »
La vanité est le trait dominant de son caractère: on peut dire que tous ses travers en découlent, lljsst vain de sa naj^ssance, de son rang, de son titre, de son visage, de__sa tournure, de sa main, de sa jambe, de son esprit, de ses succès, de ses conquêtes, de ses illiancesj vain deJmit, toujours et partout. De là une joie d'être au monde, un contentement de soi et des autres qui s'épanouit avec complaisance et naïveté. Kn amour, il n'admet pas de rival et ne conçoit pas 1'obstaçje ; sa devise est toute césarienne : Je suis venu, )n m'a vu, j'ai vaincu. La jalousie est ignorée de cette tme frivqle et l^gè1^ Cette cruelle passion ne prend [uo sur les natures profondes et sérieuses: cellg du uarquis est toute on surface: ce Ils n'ont pas deux Douces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez Je tuf», a dit La Bruyère qui les connaissait bien. Qu'est-ce d'ailleurs que l'amour chez le marquis le Molière j^xne vanité comme une autre, l'occasion le s'illustrer , de se faire valoir, de s'acquérir une réputation d'homme à la mode, de quoi justifier le brillant de la parure et les prétentions du bel esprit/' Bel esprit î jNotre marquis l'est jusqu'au bout dos les, se pique de se connaître en poésie, surtout en poésie dramatique , décide du mérite d'une pièce, tranche sur l'intrigue, la péripétie, les caractères, criique Molière, conseille Corneille, et jette dans la balance, où se pèsent les réputations, des opinions toutes faites et des jugements de convention. Rappelez-vous la Critique de l'Ecole des femmes. Le marquis
est poète à ses heures et ne croit pas déroger en invoquant la Muse. Dans ce rôle, il s'appelle Oronte, et débite dans les salons, pour les Philintes complaisants ou les coquettes Célimènes, des sonnets prétentieux-, où ramant de Philis déclare qu'on « désespère alors qu'on espère toujours. » A moins qu'il ne soit tout simplement le marquis de Mascarille, c'est-à-dire seulement le singe des marquis de cour, colportant dans les ruelles provinciales des rimes extravagantes, dignes de l'office et de l'antichambre.
Le premier en date de ces amusants personnages est le marquis des Fâcheux. <m ne le voit pas en propre original, mais il apparaît bien vivant dans le récit d'Eraste, sa victime. La scène se passe en plein théâtre, et tout porte à croire qu'elle est prise sur nature: elle a la valeur d'un document.
D'un comique plus fin, d'un ridicule plus relevé sont les deux marquis du Misanthrope, Acaste et Ciitandre. C'est la fleur du genre. Leur place est bien dans le salon de Célimène, et l'on peut dire qu'entre les visiteurs et leur idole règne une analogie de caractère. La coquetterie n'est pas un attribut exclusivement féminin. Le fat en a sa part. La .prétention à plaire et à briller p r o d ait d a n s 1 esjdeu x sexes des effets analoglUà*^ "Acaste et Ciitandre selivrent à nous dans l'ingénuité de leur nature et dans l'intimité d'un tète à tète. La franchise de leur langage donne du jour à leurs ridicules. Chose curieuse! le comique qui résulte ordinairement du choc des contraires, se redouble ici du rapprochement des semblables : tlés deux originaux font la paire.
Ciitandre. Cher marquis, je te vois L'âme bien satisfaite;
Toute chose L'égaie, et rien ne t'inquiète.
En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux,
A.voir de grands sujets de paraître joyeux"?
A.CASTE. Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. J'ai du bien, je sui^ jeune, et sors d'une maison
Qui se peut dire noble avec quelque raison;
Et je crois, par le rang que me donne ma race,
Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n'en manque pas ;
Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire
D'une assez vigoureuse et gaillarde manière .
Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon goût,
A juger sans étude et raisonner de tout ;
A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
Figure de savant, sur les bancs du théâtre;
Y décider en chef, et faire du fracas
A tous les beaux endroits qui méritent des lias!
Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine,
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quanta se mettre bien, je crois, sans me flatter,
Qu'on serait malvenu de me le disputer.
Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maitre.
Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi
Qu'on peut par tout pays être content de soi.
Le marquis se targue de crédit et fait sonner sa faveur. Il met volontiers l'influence qu'il n'a pas au service de quinen a que faire. A l'entendre, le roi np. lui refnsp. rien, et leur commerce est sur le pied d'une aimable familiarité. Oronte, dans le Misant! ir ope, rencontre Alceste pour la première fois, et dès l'abord, avant la première embrassade, s'offre à le servir :
S il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du roi je fais quelque ligure. Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi.
Quand Molière, dans cette jolie pièce intitulée Remercîment au Roi, envoie sa muse à Versailles, il lui conseille de se déguiser en marquis ; c'est le bon moyen pour se faire jour. Suit un tableau del'œil-de-bœuf, où
i34 MOLIÈRE.
le marquis et son encombrante personne font tous les frais d'une étincelante satire.
Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis :
N'oubliez rien deFair ni des habits; Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix :
Que le rabat soit des plus grands volumes,. Et le pourpoint des plus petits ; Mais surtout je vous Recommande Le manteau d'un ruban sur le dos retroussé.
La galanterie en est grande :
Et parmi des" marquis de la plus haute bande C'est pour être placé ; Avec vos brillantes bardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes;
Et, vous peignant galamment.
Portez de tous côtés vos regards brusquement ; Et ceux que vous pourrez connaître, Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être.
Cette familiarité Donne' à quiconque en use, un air de qualité. Grattez du peigne à la porte De La chambre du roi; Ou si, comme je préyoi, La presse s'y trouve forte, Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau:
Et criez, sans aucune pause, D'un ton rien moins que nature] :
Monsieur l'huissier, pour Le marquis un tel. Jetez-vous dans la foule, et tranchez du notable ; Coudoyez un chacun, poinl du tout de quartier : Pressez, poussez, faites Le diable Pour vous mettre le premier ; Et quand même L'huissier, A vos désirs inexorable,
Vous trouverait en (ace un marquis repoussable, Ne démordez point pour cela.
Tenez toujours ferme là :
A déboucher la porte il irait trop du vôtre ; Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer, Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer Pour faire entrer quelque autre.
Mais la cour n'offre pas que des personnages ridicules. Elle renferme bon nombre de ceux à qui leur esprit, leur culture, donnaient des droits au titre « d'honnête homme, » caractère dont le trait le plus notabfê~~est justement l'absence de toute prétention, en quelque genre que ce soit. Garder le naturel dans la distinction, tel est le mérite de ces hommes qui surent goûter successivement Molière, Racine, Boileau, La Fontaine. — Boileau leur a fait une place à part dans son Epitre vu, écrite seulement quatre années après la mort du grand poète comique. S'il montre, dans cette épître, l'ignorance et l'erreur « en habits de marquis, en robes de comtesses, » accourus « pour diffamer le chefd'œuvre nouveau, » il nomme avec reconnaissance le roi, Coudé, les grands seigneurs. Il se déclare tranquille sur le sort de ses ouvrages,
Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois,
Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois,
Qu'Enghien en soit touché ; que Colbert et Vivonnp,
Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne,
Et mille autres qu'ici je ne puis taire entrer,
A leurs traits délicats délaissent pénétrer.
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage,
Que Montausier voulût leur donner son suffrage.
Molière eût avoué celte liste. Il n'en eût retranché aucun nom ; j'imagine qu'il en cùl ajouté quelques uns, ne fût-ce que ceux de Madame de Sévigné et de Madame de La Fayette. Quant à sa gracieuse protectrice, la du-
chesse d'Orléans, celle que n'avaient pas fait reculer les attaques dirigées contreTartufe, la mort s'était chargée de la rayer « du nombre des humains. » La reconnaissance et l'équité voulaient donc que Molière mit un contrepoids à ses attaques contre les marquis, et qu'ayant fait la part de la satire, U fit la part de l'éloge. Il n'v manqua pas. Nous l'avons vu, dès la Critique de [Ecole des femmes, opposer au marquis ridicule un chevalier dont le goût sûr et le ferme bon sens tiennent tête au déchaînement des opinions adverses, non sans venger avec éclat la cour des dédains de M. Lysidas. Molière revient à la charge dans les Femmes savantes. C'est un homme de cour. Clitandre, qui va dire son fait à Trissotin et réhabiliter les grands seigneurs dont ce cuistre fait si bon marché.
Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour : Et son malheur est grand de voir que, chaque jour. Vous autres, beaux esprits, vous déclamiez contre elle; Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle, Et, sur son méchant goût lui faisant un proci 5, N'accusiez que lui seul de vos méchants suer - Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire, Avec tout le respect que votre nom m'inspire, Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous. De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'aie bien prendre au fond, elle n'est pas si bête Que vous autres messieurs, vous vous mettez en tête; Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout ; Que chez elle on se peut former quelque bon goût; Et que l'esprit «lu monde y vaut, sans Ûatterie, Tout le savoir obscur de la p îdaaterie.
Rentrons dans la maison de Célimène et donnons-nous le plaisir de voir ce qu'était en 1606 le salon d'une femme d'esprit, fréquenté par de' grands seigneurs. Je dis le salon, et rien de plus. Molière, qui dans ses intérieurs bourgeois nous promène, en pensée, de la chambre à coucher à la salle à manger, et de celle-ci à la
cuisine, ne nous ouvre, chez cette dame du grand monde, que la porte du salon, mais il l'ouvre à deux battants. Le premier arrivé est Alceste. Le tôle à tète d'Alceste et de Célimène est orageux. Le misanthrope est plein d'une humeur jalouse, et se répand d'abord en accusations générales contre la coquette. Célimène estréduite à la défensive, mais elle y excelle. Que répondre à des raisons comme celles-ci, énoncées du ton de l'innocence:
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
Alceste précise, nomme Clitandre, un de nos marquis, et se donne le plaisir d'une satire du personnage. Pour une fois au moins, la jalousie le fait tomber dans le péché de médisance, qu'il va, tout à l'heure, réprimander si fort :
Mais au moins, dites-moi, Madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort ? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime ? Kst-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu'il a gagné votre àme en faisant votre esclave? Ou sa façon de rire et son ton de fausset Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?
Célimène a réponse à tout. Si elle fait bon visage à Clitandre, c'est dans L'intérêt d'un procès où le crédit de Clitandre la peut servir. Insensiblement elle passe à l'offensive : manœuvre habile et toute féminine. Alceste s'enferre ; un aveu d'être aimé ne le contente
pas, il querelle toujours, passe la mesure, et prête le flanc aux représailles : elles sont promptes et cruelles. Célimène retire l'aveu qu'elle a fait et s'amuse à replonger Alceste dans l'abîme des perplexités qui font son supplice.
Cependant c'est l'heure des réceptions. On annonce les deux marquis, Acaste et Clitandre : nouveau motif de dépit pour Alceste. Il gagne la porte en grondant, d'où suit entre Célimène et lui un amusant débat :
Où courez-vous ? — Je sors. — Demeurez. — Pourquoi faire?
— Demeurez. — Je ne puis. — Je le veux. — Point d'affaire. Ces conversations ne font que m'ennuyer,
Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.
— Je le veux, je le veux. — Non, il m'est impossible.
— Eli bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible.
Et le mot final qui devrait faire sortir Alceste, est justement celui qui le fait rester.
C'est par ces menus détails que Molière achève dans ses tableaux la perfection de la ressemblance et gagne irrévocablement le spectateur. On lui sait gré du scrupule, de la bonne foi qu'il apporte dans la recherche de la vérité. Admirable pour peindre à grands traits, il n'excelle pas moins dans L'art des nuances et des traits délicats et lins.
Eliante et Philinte sont montés derrière Acaste et Clitandre ; le cercle est complet ; on donne des sièges, et la conversation va s'engager, non sans que Célimène se soit donné la joie d'un mot railleur à l'adresse d'Alcesle : « Vous n'êtes pas sorti ? » Voyez comme les mêmes causes produisent sur deux esprits différents des effets contraires : Célimène est en verve ; la chaude escarmouche qu'elle vient de soutenir lui a aiguisé l'esprit. Alceste ne fut jamais plus maussade ni plus chagrin. Il assiste à tout ce qui va suivre de l'air fâché d'un hibou, contraint de subir le ramage et les coups de bec d'un groupe d'oiseaux au brillant plumage.
Le Misanthrope, d'après Moreau-le -Jeune,
LA L.UIU Ll l.A \1L1,L. 101
Clitandre donne le signal des médisances : parler du prochain est la grande ressource des esprits légers :
Parbleu ! je viens du Louvre où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé.
N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur.ses manières, D'un charitable avis lui prêter les lumières?
Ce charitable ami, ce ne sera pas Célimène, dont la verve médisante renchérit sur celle de Clitandre :
Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort, Partout il porte un air qui saute aux yeux: d'abord, Et lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance.
Au tour d'Acaste. Le second marquis s'en voudrait d'être plus sage que le premier.
Parbleu ! s'il faut parler de gens extravagants, Je viens d'en essuyer un des plus fatigants : Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
Célimène ne doit pas moins faire pour Acaste que pour Clitandre, et voilà Damon sur la sellette ;puis c'est Timante, puis Géralde, puis Bélise, puis Adraste. pais Cléon, puis Damis. Chacun est marqué d'un trait vif qui met en un jour comique son ridicule particulier. Le tout, aux applaudissements des deux marquis. C'est ce qui fait éclater Alceste, jusque-là silencieux.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour, Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour. Cependant aucun d'eux à vos yeux oe se montre Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
o2 MOLIÈRE.
Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.
Prenez-vous-en à Célimène, dit insidieusement Clitandre qui ne serait pas fâché de brouiller l'honnête homme et la coquette ; mais Alceste :
Non, morbleu ! c'est à vous, et vos ris complaisants
Tirent de son esprit tous ces faits médisant-.
Son humeur satirique est sans cosse nourrie
Parle coupable encens de votre flatterie :
Et son cœur à railler trouverait moins d'appas
S'il avait observé qu'on ne l'applaudit pas.
C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l'on voit les hommes se répandre.
Une timide réponse de Philinte ne semble pas suffisante à Célimène, qui reprend le dé de la conversation et se donne le malin plaisir d'ajouter à sa galerie de portraits le propre portrait d' Alceste :
Eh ! ne faut-il pas bien que Monsieur contredise "?
A la commune voix veut-on qu'il se réduise,
Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux
L'esprit contrariant qu'il a reçu descieux?
Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire ;
Il prend toujour- en main l'opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si Ton voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un.
L'honneur de contredire a pour lui tant «lf charmes
Qu'il prend contre lui-même assez servent les armes,
is vrais sentiments sont combattus par lui Aussitôl qu'il les voit dans la bouche d'autrui.
Les rires de la galerie ne laissent pas de piquer Alceste qui n'épargne plus Célimène, ce qui donne lieu aux deux marquis de redoubler l'encens dont ils accablent leur idole :
LA L.UL H 1. ■ I. \ \ ILLL. ] 0.1
Clitaxdre. Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout
haut Que j'ai cru jusqu'ici Madame sans défaut.
A.CASTE. De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;
Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.
Alceste. Ils frappent tous la mienne, et loin de m'en cacher,
Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ;
A ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants,
Que je verrais soumis à tous nos sentiments,
Et dont, à tout propos, les molles complaisances
Donneraient de l'encens à mes extravaganc s.
Célimène, dont on sait l'adresse à travestir par voie d'hyperbole la pensée des autres, use du procédé dans cette circonstance, et la controverse pourrait tourner en dispute, si la sage Eliante, qui a peu donné dans le cours de cette scène, ne détournait l'orage en remettant le propos sur le terrain des généralités : leçon de tact et de modération qu'elle donne à tous.
Départd'Alceste et visite d'Arsinoé. Que peuventbien avoir à démêler ensemble la prude et la coquette? A peine annoncée, Arsinoé est déjà mise sur la sellette et déchirée à belles dents. « Elle est impertinente au suprême degré », tel est le dernier mot d'un court mais sanglant panégyrique. C'est là-dessus qu'entre Arsinoé, et soudain, changeant de ton, Célimène s'écrie :
Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène.
Madame Sans mentir, j'étais de vous en peine
Ah ! mon Dieu! que je suis contente de vous voir !
Voilà, prises sur le fait, ces trahisons du monde qu'Alceste se refusait à pardonner. Les deux marquis sortent en riant, et les deux femmes, les deux ennemies, restent en présence. Scène excellente que leur tête à tête : deux vices vont se fustiger l'un l'autre, se dire de dures vérités, et la morale naîtra d'elle-même, sans l'intervention du moraliste. Arsinoé commence l'attaque.
Le fiel se glisse à travers ses paroles; mais, femme du monde accomplie et maîtresse d'elle-même, elle mesure ses coups, surveille son jeu et ne dit pas une vérité qui ne soit en\Teloppée d'une irréprochable politesse : c'est le triomphe de la perfidie doucereuse.
A vive attaque prompte riposte. Le sourire sur les lèvres, la malice dans les yeux, Célimène renvoie à sa rivale coup pour coup, blessure pour blessure. Cela se fait sans qu'un pli ait dérangé la sérénité de son visage. sans qu'une note aigre ait altéré le timbre aimable de sa voix charmante. Le masque transparent et léger que l'habitude mondaine a mis sur son front y tient si bien qu'il ne fait plus qu'un avec la physionomie ; il est cette physionomie même.
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre, Un tel avis m'oblige; et loin de le mal prendre, J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur: Et, comme je vous vois vous montrer mon amie . En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux. En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite, Je trouvai Quelques gens d'un très rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une àme qui vit bien, Firent tomber sur vous. Madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle: Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir L'innocence, Cette hauteur d'estime <>ii vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes Leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures; Tout eela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. « A quoi bon, disaient-ils, cette mine modesl
« Et ce sage dehors que dément tout le reste? a Elle est à bien prier exacte au dernier point; « Mais elle bat ses gens, et ne les paie point. « Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle ; « Mais elle met du blanc et veut paraître belle.... » Pour moi, contre chacun, je pris votre défense, Et leur assurai fort que c'était médisance ; Mais tous les sentiments combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens ; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire, Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; El qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, A ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable, Pour ne pas prendre bien cet avis profitable. Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
L'entretien se termine par une vive escarmouche où l'avantage demeure décidément à Célimène. C'est justice, après tout. Car qu'est-ce que les légèretés de la coquette en comparaison des méchancetés de l'hypocrite ?
Alccste étant revenu, Célimène le laisse en tète à tête avec Arsinoé, et celle-ci profite de l'occasion pour se venger de la façon la plus noire et la plus basse. Elle ne fait pas moins que de dénoncer Célimène. Et ce qui achève l'odieux du procédé, c'est qu'elle-même a des prétentions sur le cœur d'Alceste et qu'il entre du calcul et de l'intérêt personnel dans sa démarche.
Arsinoé n'est pas la seule qui introduise de la bassesse dans ce monde brillant de la cour et de la ville. Alceste ne parle-t-il pas aussi d'un « franc scélérat ï> avec lequel il est en procès? Suit un portraii tellement poussé au noir qu'on croirait lire une diatribe de Saint- Simon :
On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort de splendeur revêtu
Fait gronder le mérite et rougir la vertu.
Quelque titre honteux qu'en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne.
Nommez le fourbe infâme et scélérat maudit,
Tout le monde en convient et nul n'y contredit.
Cependant sa présence est partout bien venue;
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue,
Et s'il est par la brigue un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
Plus loin, c'est aux juges que s'en prend Alcestc :
J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès! Un traître dont on sait la scandaleuse histoire Est sorti triomphant d'une fausseté noire! Toute la bonne foi cède à la trahison ! Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison ! Le poids de sa grimace, où brille l'aVtifice, Renverse le bon droit et tourne La justice! 11 fait par un arrêt couronner son forfait.
Et ce n'est pas tout. Le coquin anonyme dont se plaint Alceste, non content de le dépouiller, le calomnie de la façon la plus dangereuse et la plus perfide :
Il court par tout le monde an livre abominable, Et de qui la lecture esl même condamnable,
Un livre à mériter la dernière rigueur.
Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur.
Et là-dessus on voit Oronte qui murmure
Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture !
Lui qui (l'un honnête homme à la cour tient le rang.
A qui je n'ai rien (ait qu'être sincère «'I franc...
Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire!
Et là-dessus l'irritable Alceste conclut à la condamnation en bloc de cette société corrompue :
LA COUR El LA VILLE. 167
Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge. Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. Puisqu'entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.
De ces bassesses et de ces noirceurs, nous n'en trouveronspasdansnotre monde bourgeois de tout à l'heure. Lesridicules y apparaissent plus crus, moins bien déguisés sous l'élégance des formes, mais ils sont, en somme, d'une moindre portée. Le défaut bourgeois est, le plus communément, le résultat de l'égoïsme appliqué aux menus intérêts de la vie. Le goût de l'argent, le désir d'en gagner et d'en jouir est le propre de presque tous les bourgeois des comédies de Molière. C'est le pli qu'une vie de travail et de négoce imprime à leur caractère. Le grand seigneur est entêté de sa qualité, le petit rentier a l'œil sur ses écus. Vous souvenez-vous des premiers mots que prononce Sganarelle, dans le Mariage forcé? Il est sur le pas de sa porte et dit à ses gens : « Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir chez le seigneur Geronimo ; et si l'o'h vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de toute la journée. » Encaisser, à la bonne heure! Mais débourser le moins possible, voilà l'important.
C'est ce qui les rend parfois si déraisonnables sur le chapitre du mariage. Nous avons vu Gorgibus imposer deux engagements successifs à sa iille,, et cela pour une pure question de fortune. Il le déclare crûment et sans vergogne, tant l'intérêt est chez lui un vice de nature :
Lui fnt-elle engagée encore davantage,
Un autre est survenu dont le bien l'en dégage.
Lélie est fort bienfait, mais apprends qu'il n'esl rien
Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien,
Que l'or donne aux plus laids certains charmespour plaire
Et que sans lui le reste est une triste affaire.
L'intérêt personnel s'étale aussi naïvement, et sans prendre la peine de se masquer, dans la consultation qu'un autre Sganarelle. celui de VA mour médecin, demande à ses voisins et connaissances. Sganarelle ne sait que faire à la maladie de sa fille. Il consulte Aminte, sa voisine. Lucrèce, sa nièce. M. Guillaume, le marchand de tapisseries, M. Josse. l'orfèvre, ses voisins et amis. Leur réponse est dictée parle pur égoisitie; ils conseillent pour eux-mêmes, non pour la personne en cause, et Sganarelle, avec son gros bon sens, ne peut s'empêcher de le leur dire:
— Tous ces conseils sont admirables, assurément : mais je les tiens un peu intéressés , et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume : et voua avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce sort, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse, est d'une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, v-uis trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.} Voilà de mes donneurs de conseils à la mode.
Et ce même Sganarelle qui voit si clair dans l'égoïsme des autres, ne voit goutte dans l'égoïsme qui le possède lui-même. Il a une fille qui est en âge d'être mariée et qui aime. Il le sait et feint de n'en rien savoir. Elle le lui dit, et il feinl de ne pas l'entendre. Pourquoi ? parce qu'il faudrait, pour marier sa fille, donner une dot, rembourser la fortune de la défunte mère, amoindrir sa part de bien-être, déranger la com-
node existence qu'il s'est faite. Voilà pourquoi Sganarelle ne peut se décider à marier sa fille et mande iiiatre médecins consultants au chevet de la malade. L'entêtement est encore un défaut de nos bourgeois.
Sganarelle (celui du Mariage forcé) a résolu de se marier. Comme il est bientôt sexagénaire, sa conscience etson vieux bon sens lui disent bien qu'il ne fait pas acte de sagesse. Donc il consulte, mais il consulte sans bonne foi, il consulte pour qu'on abonde dans son sens, pour qu'on lui donne raison contre toute raison, et pour plus de sûreté, il engage si bien les choses qu'avant même de consulter, il s'est lié.
Un autre travers, c'est la vanité. Le bourgeois enrichi ne peut se consoler de n'être pas noble; il y supplée de son mieux en se procurant une noblesse d'occasion. Il arrive un moment où tout, chez lui, cède le pas à cette passion, avarice, entêtement, prudence. Cela le fait railler de ses compères, dont, au fond, plus d'un l'envie et au besoin l'imitera: Arnolphe, dans Y Ecole des femmes, tombe dans ce travers, et Chrysale l'en reprend:
— Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères ,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !
Delà plupart des gens c'est la démangeaison,
Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à Tentour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de Plsle en prit le nom pompeux.
Dans Y Avare, Harpagon s'emporte contre tous ces faux gentilshommes: « Le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité et s'habillent inj solemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre. »
Cette passion de la gentilhommerie, née sur le tard dans Tàme de M. Jourdain, l'envahit tout entière : on sait les ridicules qu'il se donne, et même certains vices, le tout pour avoir la satisfaction de s'entendre dire qu'un parle de lui dans la chambre du roi. Il en devient mauvais mari et mauvais père. Ce bourgeois avisé, ce marchand circonspect qui a fait fortune par trente années d'honnête négoce, qui reconnaît sur le dos de son tailleur une aune de drap prélevée sur sa propre étoffe, devient la proie d'un intrigant, un comte, un vrai celui-là, mais qui ne se souvient guère que noblesse oblige. Dorante exploite à son profit la manie de M. Jourdain, lui emprunte des sommes qu'il ne remboursera pas, l'embarque dans une intrigue galante dont lui-même tient les fils, et le confine dans l'emploi de ceux qui tirent les marrons du feu pour les voir croquer par d'autres. Il y a de l'escroquerie bien caractérisée dans le cas de Dorante, et c'est la première et unique fois que Molière ravale delà sorte un homme de cette naissance. Impertinents et fats, les marquis le sont à outrance; mais leur scrupule et leur innocence sur le fait de l'argent sonthors de cause. Dorante compromet vilainement toute la corporation. La scène de l'emprunt, au troisième acte du B wrgeois gentilhomme, est une des meilleures de cette excellente pièce, parce quelle met bien en relief trois différente caractères: celui du bourgeois entiché de noblesse, celui de la bourgeoise restée raisonnable et sensée, celui du hobereau éeornitleur et parasite.