CHAPITRE IV
Molière ne la connaît pas moins à fond que la cour et la ville; il n'excelle pas moins à en peindre les ridicules. Ces ridicules ne diffèrent pas absolument de ceux de la ville, mais ils sont en général plus marqués, et d'une essence plus épaisse. La dispute des rangs, la vanité tirée de la naissance et du nom brillent en première ligne. Voyez, dans Georges Dandin, le couple de Sotenville et leur gendre.
Il n'y a qu'un hobereau de province pour faire ainsi sonner aux oreilles les noms de ses aïeux: « Je m'appelle le baron de Sotenville ; mon nom est connu à la cour; et j'eus l'honneur, dans ma jeunesse, de me signaler des premiers à l'arrière-ban de Xancy.... Monsieur mon père, Jean-Gilles de Sotenville, eut la gloire d'assister en personne au grand siège de Montauban... Et j'ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps, que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre-mer... »
Madame de Sotenville, née de la Prudoterie, ne le cède pas à son époux. Plus entêtée de sa double no blesse, plus exigeante sur ses prérogatives que pas un prince du sang, pas un duc et pair de Versailles. Avec cela acariâtre et agressive, autant que dame Pernelle, hautaine avec son gendre, le poursuivant, le persecutant sur l'étiquette et le décorum, le lenant à
distance et lui faisant sentir, vingt fois par heure, l'énorme abîme qui sépare une demoiselle Angélique de la Prudoterie de Sotenvilte, d'un Georges Dandin, espèce de paysan parvenu dont on a daigné prendre lesécue, mais dont on repousse, dont on méprise la personne et le nom. Quel sujet, pour le pauvre Dandin. lanière* mais tardives réflexions, et si la chose était a
d'amère
refaire !
\h' qu'une femme demoiselle c'est-à-dire neftte] est une étrange affaire! et que mon mari. -t une leçon bien priante à tous les paysans qui veulent s'élever au-, es-us de leur condition , et s'allier , comme j ai fait, a la maison d'un gentilhomme ! La noblesse de soi est bonne ; c est une chose considérable, assurément ; mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu'il , - - bon de ne point s'y (citer. Je suis devenu là-dessus savant à me* SLns et connais le style des nobles, lorsqu ds nous font, nX autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu . s lunt eTÏÏl avec nos personnes ; Ces. notre bien seul qu ils éTousent : et j'anraisbien mieux fait, tout riche que je suis, ^ m'allier en franche et bonne paysannerie, que de pren, de une femme qui se tient au-dessus de moi, soffense de Porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je acheté la qualité de son mari. G - s Dandin. G - • Ci : vous avez fait une sottise la plus grande du mondei Ma maison m-esl effroyable maintenant, el je n y rentre point sans y trouver quelque chagnn.
Mais les deux ridicules provinciaux les mieux Ci lériséssontM.de Pourceaugnae et la comtesse d Es-
CaLénmml de Ponrceaugnac on lui donne quelquefois du marquis dans les relations contempora.i est un gentilhomme limousin, comme 1 écolier d. Rabelais Voici comment Léonard de Pourecaugnai est défini par Sbrigani, qui est le Scapin de la pièce „ Pour sonesprit,je vous avertis par avancequ il est de plus épais qui se fassent: que nous trouvons en lui un
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matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera. » Pourceaugnac est donc borné et crédule : ajoutez qu'il est vain, et cette vanité étant la source de sa crédulité, en rend tous les effets plaisants. Turlupiner un sot est un jeu facile et qui lasse bientôt ; mais turlupiner un sot à prétentions est le propre même de l'esprit comique.
La prétention de Pourceaugnac est de se croire beau, bien fait, mis à la mode des gens du bel air, et ces diverses prétentions en engendrent une dernière qui est d'épouser d'emblée Julie, fille d'Oronte, sans se soucier de savoir si elle-même n'a pas une inclination au cœur. Or Julie aimeEraste, et soutenus tous deux, l'une par sa soubrette, Nérine, l'autre par Sbrigani, unNapolitain a subtil » qui en remontrerait à Scapin, ils se préparent à bien recevoir M. de Pourceaugnac. « Votre père, dit Nérine, se moque-t-il de vouloir vous anger (embarrasser) de son avocat de Limoges, M. de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa Vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe ?... Une personne comme vous est-ello faite pour un Limosin ? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine et ne laisse-t-il en repos les chrétiens?.... Quand il n'y aurait que ce nom-là, Monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac? cela se peut-il souffiir ? Non: Pourceaugnac est une chose que je ne saurais supporter ; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renvoyerons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac. x>
Nérine (il n'est bon bec que de Paris) représente bien ici le dédain inné du populaire parisien pour la province. C'est la même verve gouailleuse dans le discours de Dorine à Marianne (Tartufe), lorsqu'elle lui fait par avance le tableau des félicités qui l'attendent dans le pays de M. Tartufe ;
Vous irez par le coche en sa petite ville. Qu'eu oncles et cousins vous trouverez fertile. Et vous vous plairez fort à les entretenir. D'abord chez le beau monde on vous fera venir. Vous irez visiter pour votre bienvenue Madame la Baillive et Madame l'Élue, Qui d'un siège pliant vous feront honorer. Là dans le carnaval vous pourrez espérer Le bal et la grand'bande. à savoir deux musettes, Et parfois Fagotin et les marionnettes.
Revenons à Pourceaugnac. A peine débarqué du coche sur le pavé de Paris, ses habits aux couleurs voyantes le signalent aux badauds qui so pressent sur ses pas, et la première maladresse de notre provincial est démettre, comme on dit, flamberge au vent :
Hé bien! quoi? Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? Au diantre soient la sutte ville et les sottes gens qui y sont! Ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire ! Hé ! messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing aupremier que je verrai rire.
On ne sait ce qui arriverait si un inconnu ne prenait la défense de Pourceaugnac et, du coup, ne se logeait au mieux dans ses bonnes grâces. L'obligeant inconnu, c'est, on le devine, le traître Sbrigani. Qaelques flatteries auraient raison des défiances de Pourceaugnac. s'il était capable d'en concevuir :
Sbrigani. — Je suis fâché, Monsieur, de voir recevoir de la surte une personne comme v^us. et je vous demande pardon pour la ville.
M. de Pourceaugnac. — Je suis votre serviteur. — Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain, m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous ; et,
comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas, parfois, pour les honnêtes gens, toute la considération < 1 1 1 " i 1 faudrait. — C'est trop de grâce que vous me faites. — Je vous l'ai déjà dit; du moment que je vous ai vu. je me suis senti pour vous de rinclination. — Je vous suis obligé. — Votre physionomie m'a plu. — Ce m'est beaucoup d'honneur. — J'y ai vu quelque chose d'honnête. — Je suis votre serviteur. — Quelque chose d'aimable. — Ah! ah!
— De gracieux. — Ah ! ah ! — De doux. — Ah ! ah ! — De majestueux... — ■ Ah! ah! — De franc. — Ah! ah! — Et de cordial. — Ah ! ah! — Je vous assure que je suis tout à vous. — Je vous ai beaucoup d'obligation. — C'est du fond du cœur que je parle. — Je le crois. — Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère. — Je n'en doute point. — Ennemi de la fourberie. — J'en suis persuadé. — Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentiments. — C'est ma pensée. — Vous regardez mon habit, qui n'est pas fait comme les autres; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un peu la manière de s'habiller, et la sincérité de mon pays. — C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne.
— Ma foi, cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.
— C'est ce que m'a dit mon tailleur. L'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici. — Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre? — Il faudra bien aller faire ma cour. — Le roi sera ravi de vous voir. — Je le crois.
Le dernier trait est du meilleur comique, et M. de Sotenville l'envierait à son confrère.
En voici un autre de même qualité et qui ne senl pas moins son marquis de province. Menacé d'être pendu, Pourceaugnac prend la fuite. Un marquis, fuir ! « Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme d'être pendu, et qu'une preuve comme celle-là ferait tort à nos titres de noblesse, »
Des mains de Sbrigani, Pourceau gnac tombe dans celles d'Eraste et ne s'aperçoit pas un seul instant du jeu qu'on lui fait jouer. Sa vanité trouve son compte dans cette curiosité obséquieuse dont il se croit l'objet ; il se complaît dans rénumération de sa parenté, son frère le consul, son cousin l'assesseur ; il suit docilement le fil qui le mène, donne de l'air à sa sottise el aboutit à cette célébration de sa couardise qui es! le trait glorieux dont il achève de se peindre :
— Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme Périgordin?
— Oui.
— Parbleu ! il trouva à qui parler.
— Ah ! ah !
— Il me donna un soufflet : mais je lui dis bien son fait.
Pourceaugnac n'a rencontré à Paris que tribulations, la comtesse d'Escarbagnas n'y a trouvé que sujets de ravissement et n'en rapporte que motifs nouveaux de prétentions.
Elle est veuve d'un homme d'épée « qui demeurait à la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualité de comte dans tous les contrats qu'il passait. » De sa propre naissance, nous ne savons rien, et son silence sur ce point donne à penser qu'il n'y a rien de flatteur à en dire.
Ce qui la caractérise, c'est un <r perpétuel entêtement de la qualité.D — « Le petit voyage quelle a fait à Paris l'a ramenée dans Angoulème plus achevée qu'elle n'était. L'approche de l'air delà cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir. » C'est ainsi qu'elle est dépeinte par Julie, une amie par intérêt et par occasion. Sitôt de retour dans sa maison d' Angoulème (car elle a maison de ville et manoir à la campagne), madame d'Escarbagnas s'empresse de mettre
gens sur le pied de ceux de Paris. « Vive Parispourètrc bien servie ! on vous entend là au moindre coup d'oeil. Cela est étrange qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde. » De son valet de ferme elle veut faire un écuyer, de sa chambrière une soubrette du bel air, du jeune rustre Criquet un petit laquais à la mode. Tout ce monde villageois joue fort gauchement son rôle et fait valoir sous un jour d'autant plus comique les prétentions de madame d'Escarbagnas. La bonne dame est fort colère ; un verre cassé la met hors d'elle : elle n'a pas encore pris le sang-froid et le dédain superbe des gens de qualité, « Hé bien ! ne voilà pas l'étourdie ? En vérité, vous me paierez mon verre. — Eh bien, oui, Madame, je le paierai. — Mais voyez cette maladroite, cette bouvière, cette butorde, cette... — Dame ! Madame, si je le paie, je ne veux point être querellée. — Otez-vous de devant mes yeux. » On voit que les épithètes violentes ne lui coûtent pas. Elle en a d'énormes, comme « oison bridé, tête de bœuf, » lesquelles ne reviennent pas de Paris.
Madame d'Escarbagnas aime à étaler sa richesse. Comme M. Jourdain, elle appelle ses laquais sans nécessité, pour le plaisir de les voir et d'en faire montre. Elle dit : « Mon château. » — «Allumez deux bougies dans mes flambeaux d'argent. » Notez qu'on ne connaît que les chandelles de suif dans la maison, et que la servante reste bouche bée à ce commandement nouveau pour elle. Elle dit aussi : « Mon fils le marquis ; mon fils le commandeur. » Le moi ne lui est pas haïssable.
Madame d'Escarbagnas à des prétentions à plaire : « Je crois être en état, dit-elle, de pouvoir faire naître une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beauté, de jeunesse et de qualité. » Ses soupirants en titre sont M. ïibaudier , conseiller , et M. Harpin, receveur des tailles. Tous deux recherchent la main de la riche veuve. M. Tibaudier paraît d'a-
bord. C'est un magistrat frotté de littérature, un bel esprit de province. Il mêle billets doux et petits vers à la galanterie. Un panier de poires qu'il donne en présent est accompagné d'une épitre où l'on voit bien que M. le conseiller s'est appliqué :
« Madame, je n'aurais pas pu vous faire le présent que je vous envoie, si je ne recueillais pas plus de fruit de mon jardin que j'en recueille de mon amour. Les poires ne sont pas encore bien mûres ; mais elles en cadrent mieux avec la dureté de votre àme, qui, par ses continuelsdédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, Madame, que, sans m'engager dans une énumération de vos perfections et charmes, qui me jetterait dans un progrès à l'infini, je" conclue ce mot. en vous faisant considérer que je suis d'un aussi franc chrétien que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le mil: c'est-à-dire, Madame, pour m'expliquer plus intelligiblement, puisque je vous présente des poires de bon chrétien pour des poires d'angoisse que vos cruautés me font avaler tous les jours.
« Signé : Tibaudier, « Votre esclave indigne. *
I M. Ilarpin, le receveur des tailles, est une autre espèce d'homme : brutal et malotru, le verbe haut, l'assurance et l'aplomb du financier mal élevé. Ce type apparaît cette unique fois sur le théâtre de Molière et dans une courte esquisse ; mais les traits en sont déjà fixés. Ici encore. Molière est le créateur. Xul doute que s'il eut vécu plus longtemps il eût développé ce léger croquis et peut-être enlevé la création de Turcaret à Lesage.
Un dernier trait pour compléter cette peinture d'un intérieur provincial. La noble dame d'Escarbagnas a trois fils, près desquels elle a placé comme précepteur le bon monsieur Bobinet. Bobinet est aux précepteurs
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de la ville, ce que Criquet est aux valets parisiens. Le pauvre diable, rustre mal dégrossi, habitué à la vie campagnarde, est tout dépaysé dans le milieu mondain. Il ne sait pas saluer, marche gauchement et voudrait s'esquiver ; mais la comtesse ne l'entend pas ainsi ; un précepteur est un luxe comme un autre ; elle en tire trop bien vanité pour ne pas l'exhiber à sa compagnie : « Holà! Monsieur Bobinet! Monsieur Bobinet, approchez-vous du monde. » M. Bobinet, pris au collet pour ainsi dire, « donne le bon vèpre (le bonsoir) à toute l'honorable compagnie, » et s'abîme en respect devant la mère de ses élèves : « Que désire Madame la comtesse d'Escarbagnas de son très humble serviteur Bobinet? » Cette sujétion profonde du précepteur, cette domesticité déguisée est encore marquée dans ce qui suit: € A quelle heure, Monsieur Bobinet, êtes-vous parti d'Escarbagnas avec mon fils, le comte? — A huit heures trois quarts, Madame , comme votre commandement me l'avait ordonné. — Comment se portent mes deux autres fils, le marquis et le commandeur? ■ — Ils sont. Dieu grâce. Madame, en parfaite santé. — Où est le comte? — Dans votre belle chambre à alcôve, Madame. — Que fait-il, Monsieur Bobinet? — Il compose un thème, Madame, que je viens de lui dicter sur une épitre de Cicéron. — Faites-le venir, Monsieur Bobinet. — Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez. »
Le jeune comte survient, chapitré sur le seuil de la porte par le digne et naïf professeur : « Allons, Monsieur le comte, faites voir que vous profitez des bons documents qu'on vous donne. La révérence à toute l'honnête assemblée. » 11 est une occasion de compliments flatteurs à l'adresse de sa mère. M. Tibaudier demande la permission de l'embrasser, car, ajoute-t-il galamment : « On ne peut pas aimer le tronc qu'on n'aime aussi les branches. » — a C'est monsieur votre frère, dit Julie, et non pas monsieur votre fils. » — « Monsieur 15«>binet , dit la comtesse avec une affectation de gravité sentencieuse, ayez bien soin au moins de son éducation. »
Ne dirait-on pas par avance quelque dame du xvni* siècle mise en goût de doctrine et de pédagogie par Y Emile de Rousseau? A quoi Bobinet réplique par ce bouquet de métaphores innocentes, cueillies dans le jardin de son curé : « Madame , je n'oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante dont vos bontés m'ont fait l'honneur de me confier la conduite; et je tâcherai de lui inculquer les semences delà vertu. » — Puis la vanité de la comtesse reprenant bien vite le dessus : «. Monsieur Bobinet, faiteslui un peu dire quelque galanterie de ce que vous lui apprenez. » Et le pauvre Bobinet, qui jusqu'ici s'esi montré plutôt gauche que pédant, se montre et gauche et pédant, en faisant réciter au jeune comte sa dernier»1 leçon de grammaire rédigée en latin par Jean-Despautère. Beau régal pour une assemblée de dames.
Au monde provincial se rattache le monde rustique. Molière, qui ne néglige et ne dédaigne rien de ce qui est dans la nature, s'est appliqué à mettre en scène des figures de paysans. Il ne leur prête, d'ailleurs, qu'un rôle épisodique. et ne les représente pas à leur avantage. La sympathie pour le paysan est un sentiment qui trouvera son expression élevée dans le roman moderne. Molière et ses imitateurs ne songent guère qu'à nous faire rire à ses dépens. Ils n'inventent pas ses défauts, mais ils laissent dans l'ombre ses qualités et ne soupçonnent pas la poésie du sujet.
Le paysan dan- Molière est intéressé, attentif au gain entrevu. Il ne faut pas lui dire deux fois d'ouvrir la main pour happer une bourse, empocher un écu, ou s'il hésite et fait la sourde oreille, c'est pure comédie, sournoiserie coutumière, habitude de surveiller s<»n premier mouvement, de tourner le dos à sa pensée.
Il est lourdaud, incivil sans Le savoir, le chapeau cloué sur sa tète. Molière ne lui laisse pas toujourfinesse traditionnelle. 11 le fait plutôt niais. Lubin. valet de Clitandre dans la comédie de Georges Dandin, est le type du genre. Il se croit très fin, a grande confiance
dans sa malice, et ne s'en vante jamais plus haut qu'an moment de commettre quelque lourde sottise. Rien de plus facile que de lui tirer les vers du nez. Sa grosse fatuité et sa naïve satisfaction de lui-même sont bien peintes dans une scène avec son maître :
Je voudrais bien savoir, Monsieur, vous qui êtes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit ? — C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin. — Oui. Si j'avais étudié, j'aurais été songer à des choses où on n'a jamais songé. — Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pénétrant — Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris; et voyant l'autre jour écrit sur une grande porte : Colle gium, je devinai que cela voulait dire collège. — Cela est admirable. Tu sais donc lire, Lubin? — Oui, je sais lire la lettre moulée; mais je n'ai jamais su apprendre à lire l'écriture.
Ainsi Molière, après avoir peint avec tant de grâce et d'enjouement la fatuité brillante des marquis, s'est attaché à représenter le même travers en un lourdaud de village, montrant que l'homme est partout le même, travaillédes mêmes prétentions, dontl'expression seule varie et se teint, pour ainsi dire, des couleurs d'un milieu différent.
Tout un acte de Don Juan (c'est le deuxième) se passe entre villageois. On sait que don Juan, monté sur une barque avec Sganarelle, a fait naufrage et s'allait nover quand il est tiré de l'eau par Pierrot. Ce Pierrot, qui est une manière de personnage dans son endroit, est un simple niais. Il n'a jamais quitté son village, jamais approché un grand seigneur. Aussi s'extasie-t-il sur les riches habits de don Juan et de son valet. Il faut l'entendre raconter à Charlotte, sa payse et sa promise, toute la scène du naufrage. Molière, en précurseur du naturalisme , s'est amusé à reproduire , par des tours de force d'orthographe phonétique, les curiosités du jargon campagnard : tant le goût de l'exac-
titude, le souci de la vérité même matérielle le travaillent, le possèdent.
Pierrot est amoureux,, grandement amoureux de Charlotte, sa promise. Mais celle-ci est froide à son égard, et le pauvre garçon en souffre ; et comme il souffre, il querelle L'inhumaine, ce qui n'avance pas beaucoup sesaffaires : « Mon Guieu. Pierrot, tu me viens toujours dire la même chose. » Et Pierrot répond : «: Je te dis toujours lameme chose, parce que c'est toujours lamème chose; et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose. » Et pour changer, il lui remet en mémoire toutes les preuves ftamiquié qu'il lui prodigue : « Je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les merciers qui passent; je me romps le cou à t'aller dénicher des merles; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta fête ; et tout ça, comme si je me frappais la tète contre un mur. » Et comme Charlotte proteste de son bon vouloir, Pierrot lui répond par l'exemple de « la grosse Thomasse. » En voilà une qui aime le jeune Robin, son fiancé, et lui en donne des preuves ;
Toujou aile li fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et l'autre jour qu'il était assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, ut Le lit choir tout de son long par tarre. Jarni via où l'en voit les gens qui aimont : mais toi, tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune vraie "Souche de bois; et je passerais vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler 1»' moindre coup, ou me dire la moindre chose.
Pauvre Pierrot! Il perd sa rhétorique villageoise. Voici don Juan qui s'approche et dont la langue dorée a peu de chose à dire pour trouver le chemin du cœur de Charlotte. Et sur Pierrot qui se rebiffe, les soufflets pleuvent de la main du grand seigneur « méchant homme, » jusqu'à 6e que Sganarelle, écœuré du spectacle, dise à son maître ; a. Eh! Monsieur, laissez là
ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre. » Dans Charlotte et dans Mathurine, Molière a voulu peindre la crédulité et la vanité féminines , éblouies par le langage des Messieurs de la ville. Il les a faites d'une nature plus relevée, d'une pâle, pour ainsi dire, plus fine que celle de Pierrot. Mais il leur a donné en moins le gros bon sens du pauvre villageois. Toutes deux s'empressent de croire aux paroles enjôleuses de don Juan, toutes deux se bercent du rêve insensé d'être sa femme : « Je suis celle qu'il aime au moins. — C'est moi qu'il épousera. » Il faut que Sganarelle, qui est peuple enfin, et qui ne peut assister de sang-froid à cette dangereuse comédie, leur montre le piège : « Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l'une et l'autre : ne vous amusez pas à tous les contes qu'on vous fait, et demeurez dans votre village. » Demeurer dans son village! Oui, voilà le bon conseil, voilà le salut pour Charlotte et Mathurine, aujourd'hui, comme il y a deux siècles.