‹ MolièreChapitre 21 sur 34 · LE P.EL ESPRIT · texte numérisé non relu

LE P.EL ESPRIT

Le mot et la chose tiennent une grande place dans la comédie de Molière. Il n'y a pas de travers qu'il pardonne moins aisément. Il nous fait connaître le bel esprit sur tous les degrés de l'échelle, dans la noblesse, la bourgeoisie, la province. Le faux marquis de Mascarille, dans les Précieuses, ne s'est pas plutôt assis entre Cathos et Madelon qu'il leur demande : « Quel bel esprit est des vôtres? » Et Cathos et Madelon. en leur qualité de provinciales nouvellement débarquées du coche, avouent, non sans honte, qu'elles n'en connaissent encore aucun. Sur quoi Masoarille leur promet de leur amener tous ceux de sa connaissance, et le nombre en est grand, car , dit-il, « je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits. » Grandes démonstrations de reconnaissance de la part de Cathos et de Madelon. Ce qui les enchante dans le commerce des beaux esprits, ce n'est pas l' agrément ni le protit des doctes conversations; non, c'est le vaniteux plaisir d'être instruites les premières de tous les petits bruits du jour. Le bel esprit propage la gazette, au besoin il la supplée. - < \n apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces devers et de prose. On saitcà point nommé : un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; un tel a fait des paroles

sur un tel air Monsieur un tel écrivit hier au soir un

sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé

LE BEL ESPRIT. 18o

la réponse ce matin, sur les huit heures, d — Et Madelon, à qui nous devons celte théorie du bel esprit, conclut bravement : a Voilà ce qui nous fait valoir dans les compagnies, et si Ton ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. » Sur quoi sa cousine, qui n'est jamais en reste, ajoute : « En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j'aurais toutesles hontes du monde, s'il fallait qu'on vînt à me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu. » Là-dessus Mascarille défaire chorus et de promettre qu'il établira chez elles « une académie de beaux esprits. » Et pour commencer,il les entretient de ses prouesses littéraires et déroule le catalogue de ses productions poétiques : « deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux », sans compter les énigmes et les portraits.

Du salon du bonhomme Gorgibus, si nous passons dans celui du bonhomme Chrysale, c'est encore Cathos et Madelon qui nous reçoivent. L'une et l'autre ont tenu ce qu'elles promettaient. Cathos s'est mariée et s'appelle Philaminte; elle a une fille, Armande, élevée selon son goût et presque aussi précieuse qu'elle. Madelon est restée fille, et sa folie, exaspérée par l'âge, dépasse bientôt toutes les bornes : son nouveau nom est Bélise. L'ornement du salon, le bel esprit en titre, c'est Trissotin, poèteridicule, dontles grotesques productionsfontpâmer d'aise nos commères, absolument comme dans les Précieuses de 1659, faisaient les billevesées de Mascarille. La scène est la môme quant au fond, avec plus d'ampleur dans le dessin, d'éclat dans le coloris, de vigueur dans la touche du maître. Trissotin n'est plus, comme Mascarille, un farceur qui singe et parodie ; il joue son rùle avec le sérieux de l'homme" qui y croit, qui s'y trouve dans son naturel. Idole de ce petit cénacle, il en respire l'encens avec une bonne foi parfaite, n'attend

pas qu'on le lui donne, et se décerne à lui-même les compliments les plus tlatteurs. C'est ainsi qu'il annonce un sonnet

Qui chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse :

Il est de sel attique assaisonné partout,

Et vous le trouverez, je crois, (lassez bon goût.

C'est le fameux sonnet à la princesse Uranie, sur sa fièvre. ïrissotinn'a pas encore ouvert la bouche qu'on se pâme d'admiration, Bélise surtout, laquelle se montre toujours à l'avant-garde, lorsqu'il s'agit de sottise.

Explosion d'enthousiasme après le premier quatrain

— Ah ! le joli début ! — Qu'il a le tour galant !

— Lui seul des vers aisés possède le talent.

Trissotin, enivré, dans l'extase, répète le quatrain et passe au second, lequel n'a pas un sucmoindre :

— Ah ! tout doux ; laissez-moi de grâce respirer.

— Donnez-nous, s'il vous plaît, le Loisir d'admirer.

— On se sent, aces vers, jusques au fond de l'âme, Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.

Lecture et commentaire se poursuivent sur ce ton d'hyporbole, et. le sonnet terminé, Molière trouve encore des expressions nouvelles pour peindre, en forme de crescendo, deux choses qui se dépensent sans s'épuiser jamais, a savoir : la bêtise de Trissotin et le délire de ses admiratrices.

— On n'en peut plus — on pâme — on se meurt de plaisir.

— De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

— Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

— Partout on s'y promène avec ravissement.

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