‹ MolièreChapitre 22 sur 34 · LE BEL ESPRIT. J · texte numérisé non relu

LE BEL ESPRIT. J

— On n'y saurait marcher que sur de belles choses,

— Ce sont petits chemins tout parsemés de roses...

Mais nos précieuses de 1672 ne s'en tiennent pas au programme modeste de leurs devancières. Poésie et vers galants n'ont qu'une part de leur affection. De plus hautes visées les possèdent : elles sont « femmes savantes», prétendent à organiser, à régenter, à philosopher ; elles vont même sur les brisées de l'astronome.

Un souffle de révolte passe sur ces trois femmes et eur inspire une déclaration d'indépendance en matière de science. Phiiaminte donne le ton, les autres répondent à l'unisson :

— Car enf4n je me sens un étrange dépit

Du tort que Ton nous fait du côté de l'esprit ; Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités....

— C'est faire à notre sexe une trop grand offense De n'étendre l'effort de notre intelligence

Qu'à juger d'une jupe ou du trait d'un manteau, Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

— Il faut se relever de ce honteux partage

Et mettre hautement notre esprit hors de page.

A merveille, et si ces ambitions étaient plus mesurées dans leur langage, surtout plus sagement appliquées, on y pourrait souscrire. Mais ce ton de commandement, surtout ces applications maladroites et vaines vont tout gâter. Au fond, ce n'est pas la soience qu'aiment ces savantes, mais le bruit qu'on en peut faire, l'éclat et l'influence qu'on en peut tirer. Esprit de progrès tué par esprit de coterie.

Changeons encore de monde. Nous sommes dans le salon d'Uranie, les jours qui suivent la première représentation de l' Ecole des femmes. Uranie et sa cousine Elise devisent en attendant les visiteurs. Toutes deux

ont de l'esprit, mais la première l'a-saisonne de bon sens et de jugement, l'autre le tourne en persiflage. Bientôt arrive Climène, une précieuse « des pi< jusqu'à la tête, a Et voilà Ja conversation engagée sur le chapitre de la pièce nouvelle. Elle n'est pas tendre pour elle, la précieuse. « Je viens de voir pour mes péchés cette méchante rhapsodie. Je suis encore en défaillance du mal de cœur que cela m'a donné, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours. » i Voyezun peu, dit Elise, comme les maladies arrivent sans qu'on y songe! » — El Uranie d'ajouter :« Je ne sais pa- de quel tempérament nous sommes, ma cousine et moi : mai- nous fûmes avant-hier à la même pièce, et nous en revînmes toutes deux saines et Braillardes. — Quoi! vous l'avez vue? — Oui, et écoutée d'un bout à l'autre. — Et vous n'en ave/ pas été jusqu'aux convulsions, ma chère ? — Je ne suis pas si délicate, Dieu merci : e1 je trouve pour moi que cette comédie serait plutôt capable de guérir les gens que de les rendre malades. » Voilà la discussion en. , et l'on se doute bien de ce qui choque la précieuse dans VEcole des /'■/urnes. Un renfort arrive bientôt à chaque opinion : du côté «le Climène, c'est le marquis; du côté d'Uranie, c'esl Dorante, le chevalier. Le marquis ne fait que de sortir du théâtre, et il en sorl très courroucé. « Comment, diable ! à peine ai-je pu trouver place. J'ai pensé être étouffé à la porte, et jamais on ne m'a tant marché sur les pieds. Voyez comme mes canons ei mes ruban- en sont ajustés, de ice. » Conclusion : Il ne s'esi jamais fait, je peu--, une si méchante comédie. Contradiction de Dorante, et voilà dos deux grands seigneurs aux prises. Mai- la partie n'e-t | le. Le marquis esl un simple •• tur-

lu pin *, une cervelle creuse qui répète ce qu'il entend dire, de confiance. Dorante est un esprit p éfléchi,

qui raisonne sur ce qu'il voit et juge comme il sent. Il n'est pas long à mettre le marquis au pied du mur. « Mais, marquis, par quelle raison, de grâce, cette

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comédie est-elle ce que tu dis? — Pourquoi elle est détestable? — Oui. — Elle est détestable parce qu'elle est détestable. — Après cela, il n'y a plus rien à dire, et voilà son procès fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont. — Que sais-jc, moi? Je ne me suis pas seulement donné la peine de l'écouter. Mais, enfin, je sais bien que je n'ai rien vu de si méchant, Dieu me sauve, et Dorilas, contre qui j'étais, a été de mon avis. » Après Dorilas, c'est Lysandre, dont l'autorité est invoquée, puis la marquise Araminte. Dorante ne daigne pas réfuter Dorilas. Pour Lysandre, il le reconnaît homme d'esprit, mais quoi? « Il y en a beaucoup que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière, et même qui seraient bien fâchés d'être de l'avis des autres pour avoir la gloire de décider. » Quant à Araminte, c'est une femme qui raffine sur le scrupule et pousse la pruderie jusqu'aux « grimaces. »

Un autre grief du marquis, ce sont les rires du parterre : un grand seigneur ne saurait s'amuser de ce qui amuse le parterre ; fi ! cela est peuple, mauvais genre. Cette impertinence échauffe Dorante, et il riposte par celte belle défense du goût du peuple qui est dans toutes les mémoires.

Survient un dernier visiteur, le poète Lysidas. On veut avoir son avis, car il est homme du métier. Lysidas fait mine de s'y refuser ; mais il a la discrétion perfide et le silence traître, M. Lysidas. Il procède par insinuations et demi-mots, comme : « ah! ah ! — Je n'ai rien à dire. — Je la trouve fort belle — ha, ha, ha! etc. » Finalement il cède aux démangeaisons sourdes de mordre sur l'œuvre d'un confrère. Il est plein de finesse et de vérité, ce portrait du poète médiocre en présence d'une œuvre de génie. Sa réserve ailectée cède la place à la jalousie qui le dévore, et il s'endonne à cœur joie de déchirer une pièce applaudie : cela le console de tant de chutes. Premier grief : « Ces sortes de comédie ne sont pas proprement des comédies, et il y a loin de

toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses, dépendant tout le monde donne là-dedans aujourd'hui; on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris, d Lysidas ne fait, nous le savons, que reproduire ici l'opinion du grand Corneille, dont l'humeur, en vieillissant, n'était pas exempte de jalousie, et nous connaissons la haute et ferme réponse opposée par Molière. Lvsidas se rabat sur la cour, dont il donne à entendre qu'il méprise le jugement; mais il est rudement relevé par Dorante, qui administre une volée de bois vert à M. Lysidas sur le dos des poètes ses confrères :

" La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord; et je suis, comme ou le voit, le premier à les fronder ; mais, ma foi. il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et. si Ton joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit et leurs combats de prose et de vers. »

M. Lvsidas se pique au jeu et met le pied sur un terrain où il se croit sans rival, celui de la rhétorique et d'Arisfote, c'est son fort. Mais Dorante dit fort bien leur fait à Aristote et à Horace, comme à ceux qui abusent de leurs noms respectés. Il est vivement soutenu par Uranie, qui ne veut de critérium que le sentiment, la sincérité et la franchise des émotions personnelles. « Vive le mélodrame où Margot a pleuré, » dira Musset. « Vive la comédie où Célimène a ri, » dirait volontiers Molière, par la bouche d'Uranie et de Dorante.

Dorante. — Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez

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