LE BEL ESPRIT. J
tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut oter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations, les fait tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?
Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
Urame. — Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendaient de rire.
Dorante . — C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisinier Français.
Urame. — Il est vrai; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir nousmêmes.
Lysidaset Trissotin sont poètes de profession, paient patente et tiennent boutique sur le Parnasse. Oronte est le grand seigneur qui se pique d'écrire en vers, en vertu de cette maxime, signée du marquis de Mascanile : « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. » Son ridicule consiste surtout dans cet empressement à jeter son sonnet à la tète des gens, dans cette quête naïve de louanges complaisantes, dans cette intrépidité de bonne opinion sur le mérite de son ouvrage. 11 consiste aussi dans ses mines coquettes, dans ses petits manèges d'auteur et de lecteur, dans tout ce que Molière appelait tout à l'heure « les grimaces savantes et les raffinements ridicules. » Quant au corps du délit, je veux dire le sonnet lui-même,
on ne peut lui refuser du tour, de l'élégance, une certaine distinction de langage qui se sentent des sociétés polies que l'auteur fréquente. Nous sommes loin, en somme, du cuistre Trissotin et du farceur Mascarille, et Ton conçoit que plus d'un, dans le parterre de 166G, s'y soit trompé. Il faut la rude franchise d'Alceste pour forcer L'esprit à plus de sévérité, le faire revenir sur une première impression et se prononcer enfin entre ce bouquet à Chloris et la naïve chanson du roi Henri. Car cette scène a cela de rare et d'excellent que Molière ne se contente pas d'y montrer le ridicule, comme il fait dans les Femmes savantes, A côté du mal, qui est le faux goût, la recherche de l'esprit, il place le remède qui est le retour à la nature et à la vérité.
Les scènes où le bel esprit est en jeu finissent toujours mal, j'entends par des querelles, sinon par des coups : cela est dans l'essence des choses : amour-propre insatiable, extrême friandise de louanges, surprenante irritabilité d'esprit, prompte aigreur, ces traits de caractère aboutissent fatalement à des conflits suivis d explosion. Si le dénouement delà Critique en est exempt, c'est qu'on vient annoncer à propos que le souper est servi. Mais la scène du sonnet dans le Misanthrope dégénère en dispute. Oronte, si prompt à solliciter la franchise de son juge, se révolte sitôt qu'elle tourne contre lui, et l'intervention des maréchaux est nécessaire pour empêcher nos gens de se couper la Est-il besoin de rappeler la querelle à jamais fameuse de Vadius et de Trissotin?