CHAPITRE VI
LES PROFESSIONS. MÉDECINS. PHILOSOPHES. PRO- FESSEURS. GENS DE JUSTICE. — GENS D AFFAIRE*.
Les professions impriment leur pli sur le caractère et le modifient en plus d'un sens. Elles créent des formes de pensée et de langage, des préoccupations, des habitudes, lesquelles deviennent à leur tour comme une seconde nature. Cette nature professionnelle, se superposant à l'au Ire, forme un composé curieux à étudier et qui tente volontiers la verve du poète comique. Il n'y a pas de fonds plus riche à exploiter. Avant Molière, les auteurs de notre vieux théâtre le savaient bien. Leurs pièces (nous parlons des dramaturges du moyen âge) fournissent à l'histoire des mœurs des documents d'une fidélité sûre et d'un intérêt persistant. L'homme de loi, le médecin, le marchand, le soldat, le docteur, même le prêtre, y figurent et s'y gouvernent selon des lois finement observées. La société du temps apparaît tout entière sous des masques visiblement marqués à l'empreinte de la réalité. Nos auteurs de Farces et de Miracles semblaient avoir emporté leur secret avec eux, lorsque Molière l'a fait revivre. Lui aussi excelle à peindre les hommes dans l'attitude familière que fait contracter à la personne physique et morale Fexercice continu d'une fonction ou d'un métier. (( Car, comme dit Béralde dans le Malade imaginaire, que voulez-vous qu'il melte sur la scène que les diverses professions des hommes ? » Depuis l'apothicaire
du temps, qui n'est pas accoutumé « à parler à des visages », jusqu'au conseiller Tibaudier qui souhaite galamment à une jolie dame d'avoir un procès devant son siège, pour qu'il ait occasion de la servir, le nombre des originaux est grand, qui nous restent à étudier.
En premier lieu les médecins.
La profession de médecin est celle que Molière a observée de plus près et le plus souvent traduite sur la scène (I). Il en connaît le fort et le faible, — le faible surtout. — en imite les formes, le langage, les prétentions, et finalement conclut à la vanité de son principe. Sa première agression date de Don Juan, où Sganarelle se déguise en docteur uniquement pour fournir l'occasion de railler la secte médicale. Don Juan, qui est aussi ce impie en médecine. » n'y voit que « pure grimace » et affirme que « c'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. » L'attaque est redoublée et vivement soutenue dan- V Amour médecin. Il s'agit, dans cette pièce, d'une fille, Lucinde. que son père, bon bourgeois de Paris, refuse de marier. Celle-ci feint la maladie. Vite, quatre médecins sont mandés. Ce sont, sous des noms grecs, inventés, dit-on, par Boileau, quatre médecins de la cour: Tomes (l'homme à la saignée), Des Fonandrès 'tueur d'humains), Afacroton lent parleur), et IJahis (bredouillant). Chacun de ces traits vaut un nom propre et a permis de reconnaître, sous leur masque, les docteurs ValoL des Fougerais, Guénaut et Esprit. La consultation qu'ils tiennent au chevet delà malade est l'exact portrait des mœurs médicales à cette époque. Nos quatre docteurs s'y peignent avec la même naïveté que les Précieuses dans La comédie de J639. Ce sont d'abord, avant de procéder à l'examen de la malade, de longues conversations oiseuses entre con-
(li Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur curieux de toucher le fond des choses au livre de M. le I>r Maurice Kaynaud, LesMédecins du temps de Molière. 11 fait autorité.
MÉDECINS. i9o
frères pour passer le temps. Un autre trait est rattachement entêté et l'aveugle dogmatisme qui les asservit aux opinions d'Hippocrate et de Galien. On jure parces deux auteurs, comme en poésie on jurait par Aristote. Hippocrate, Galien ont raison, contre toute raison, c'està-dire contre la nature et contre la mort. M. Tomes demande à la soubrette'des nouvelles du cocher d'une de ses clientes. « Il va fort bien, répond Lisette, il est mort. — Mort ? — Oui. — Gela ne se peut . — Je ne sais si cela ne se peut, mais je sais bien que cela est. — Il ne peut pas être mort, vous dis-je. — Et moi je vous dis qu'il est mort et enterré. — Vous vous trompez. — Je l'ai vu. — Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminaient qu'au quatorze ou au vingt et un; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade. — Hippocrate dira ce qu'il lui plaira, mais le cocher est mort. »
Les jeunes prennent systématiquement parti pour leurs anciens. C'est un article du catéchisme professionnel, à peu de chose près inscrit dans les statuts delà Faculté. « Quel parti prenez-vous dans la querelle des deuxmédecins. Théophraste et Artômius ? car c'est une affaire qui partage tout notre corps. — Moi, je suis pour Artémius. — Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade et que celui de Théophraste ne fut beaucoup meilleur, assurément ; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d'un autre avis que son ancien. »
Formalistes, ils le sont jusqu'à la férocité. Jamais homme de loi ne fut rivé d'aussi court à sa procédure, ce II faut toujours garderies formalités, quoi qu'il puisse arriver. — Pour moi^ j'y suis sévère endiablé, à moins que cène soit entre amis ;et Ton nous assembla, un jour, trois de nous autres, wùec un médecin de dehors, pour uneconsultation, où j'arrêtai toute L'affaire, etne voulus point endurer que l'on opinât, si les choses n'allaien t dans l'ordre (c'est-à-dire sans l'intervention du médecin de dehors, d'une Faculté autre que celle de Paris). Les
gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient, et la maladie pressait ; mais je n'en voulus pas démordre, et le malade mourut bravement pendant cette contestation. » Comme on le voit, quelqu'un paie toujours les frais : c'est le malade. La Faculté s'en lave les mains, pourvu que la procédure soit régulière. « Ce n'est pas qu'après tout cela votre fille ne puisse mourir; mais au moins vous aurez fait quelque chose, et vous aurez la consolation qu'elle sera morte dans les formes. — Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles, s
Arrivent-ils à la consultation? leur langage est pédant, hérissé de grec et delatin, souvent tout en latin. C'est un vrai cours de matière médicale. En quoi ils ont une excuse. Il n'y eut longtemps, pour l'étudiant en médecine, d'autre clinique que le lit des clients, près desquels un docteur maître l'introduisait, pérorait, démontrait. Il était professeur autant que médecin et en usait à son aise. Quand Molière fait disserter Tomes et Macroton au lit de Lucinde, quand les deux médecins de M. de Pourceaugnac établissent, ce long diagnostic, qui a tout l'air d'un fac-similé, quand Thomas Diafoirus procède, sous les yeux de son père, au diagnostic de l'état d'Argan.ils s'y prennent comme on faisait communément à cette époque, et les ridicules mis en lumière n'ont subi qu'un très faible grossissement. C'est la conviction à laquelle on arrive en étudiant cette partie des œuvres de Molière : jamais peut-être il ne se tint aussi près de la réalité, jamais il ne travailla sur un fonds de vérité plus certain.
A côté des médecins officiels. Molière fait leur part aux médecins empiriques, charlatans sans diplôme et sans patente, qu'il n'épargne pas plus que les auti Clitandre, déguisé en docteur, pour épouser Lucinde, les représente dans la pièce de V Amour médecin. « Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune, » remarque le père. — La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile, » répond
L'Amour médecin, d'après Moreau-lc-Jenne.