MÉDECINS
qu'une des comédies de Molière. » Ce nom exaspère Ar-gan, comme celui de Tartufe un faux dévot : « Tenez, mon frère, ne parlons point de cet hommelà davantage; car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal. »
Molière communique à ses servantes son horreur de la médecine. Il les anime envers les hommes de l'art de sentiments agressifs et gouailleurs. Quatre médecins ! dit Lisette, « n'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne ? » Et comme son maître se récrie : u J'ai, ditelle, connu un homme qui prouvait par bonnes raisons qu'il ne faut jamais dire : Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine , mais : elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires. j> Lisette n'est pas plus révérencieuse devant les docteurs en personne, et sa malice leur cause les plus désobligeantes surprises. « Quoi, Monsieur, ditelle aux docteurs Tomes et Des Fonandrès, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu'on vient de faire à la médecine? — Gomment ? Qu'est-ce ? dit M.^Tomès qui tombe dans le panneau. — Un insolent, réplique Lisette,, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier, et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup d'épée au travers du corps ! » Colère de M. Tomes et menace de représailles, le jour où Lisette tombera malade. Mais Lisette en rit, forte qu'elle est de ses vingt ans et de sa belle santé.
Et Toinette donc, du Malade imaginaire ! Celle-là a tous les jours sous les yeux le spectacle des ridicules et des dégoûts inhérents à la profession de malade sans maladie. Elle n'est tendre ni pour le patient dont l'erreur obstinée exaspère son bon sens, ni pour ce monde de docteurs et d'apothicaires qui vivent de lui; à eux la première botte : « Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s'égaient bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait, et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez pour faire tant de remè-
des. * A son maître la seconde : « Monsieur, mettez la main à la conscience : est-ce que vous êtes malade ? — Comment, coquine; si je suis malade ! Si je suis malade, impudente ! — Eh bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade ; n'ayons point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade; j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. » Toinette se le tient pour dit, mais le diable n'y perdra rien, et lorsqu'un visiteur, l'instant d'après, va complimenter Argan de ce qu'il se porte mieux : « Comment ! qu'il se porte mieux, s'écrie la rusée avec une feinte colère ; cela est faux. Monsieur se porte toujours mal. » Et poussant sa pointe : «Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais; et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux, 11 ne s'est jamais si mal porté. — Elle a raison, dit Argan. — Il marche, poursuit Toinette, il dort, mange et boit tout comme les autres; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade. »
On sait comment Toinette s'emploie au dénouement du Malade imaginaire : elle se déguise en médecin, médecin fantaisiste, qui n'appartient à aucune Faculté connue, rompt en visière aux maîtres et aux anciens, parle de couper un bras pour que l'autre profite mieux, de crever un œil pour aviver l'autre, bref oppose aux timidité pédantesques de la routine les extravagances de la nouveauté.
Pour couronner letout, Toinette prend sa part dans cette cérémonie de la réception d'un docteur qui est bien la bouffonnerie la plus extraordinairemeot gaie qu'ait vue la scène française. Là encore Molière se tient à courte distance de la réalité, et, sauf la qualité du latin macaronique, toute cette fantaisie a ses racines dans des traditions sérieuses de la Faculté, les trois serments, par exemple, le triple juro, le rùîe du prœses, celui du Bachelier us, l'examen préalable, etc. Il n'y a pas jusqu'aux violons ouvrant la marche qui ne soient un emprunt aux usages de la Faculté de Montpellier.