‹ MolièreChapitre 29 sur 34 · PROFESSEURS · texte numérisé non relu

PROFESSEURS

Sénèque a composé, de la Colère? Ya-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion qui fait d'un homme une bète féroce? Et la raisonne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements? Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire, et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience. ï) Bien prêché, philosophe; mais pourquoi pratiquer tout le contraire de ce qu'on enseigne et démentir dans le même moment toute cette sagesse d'emprunt ? La conséquence, c'est que notre philosophe a bientôt réuni contre lui les trois av. très professeurs, et voilà le conciliateur chargé de coups. Il revient donner sa leçon à M. Jourdain. Qui des deux mérite d'être plus sévèrement jugé au cours de cette leçon, l'élève ou le maître? Le maître ; sans doute la sottise est grande de cet écolier barbon ; car, comme dit Montaigne: « On peut continuer à tout temps l'étude, mais non pas l'écolage ; la sotte chose qu'un vieillard abécédaire ! » Mais que dire du maître de sagesse qui entretient ce ridicule et exploite cette manie ? Pas plus qu'il n'est maître de sa colère, il n'est maître de sa cupidité ; car l'intérêt peut seul le faire s'abaisser, lui disciple d'Aristote et gradé des universités, à enseigner à un vieux fou, quoi? l'orthographe ; e t il descendra jusqu'à l'almanach, si M. Jourdain le demande. Ne fautil pas savoir « quand il y a de la lune et quand il n'y en a pas. »

Chose curieuse, cette dignité que Molière refuse à son pbilosophe, il l'octroie généreusement au maître de danse. « Où la grandeur d'âme va-t-elle se nicher ? » serait-on tenté de dire. La chose apparaît dans cette jolie conversation qui sert d'exposition à la comédie.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rent<' que ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête; et votre danse

et ma musique auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.

LE MAÎTRE A DANSER

Non pas entièrement : et je voudrais, pour lui, qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

Il est vrai qu'il les connait mal. mais il les paie bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.

LE MAITRE A DANSER

Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent: et je tiens que, dans tous Les beaux-arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.

Comme le maître de philosophie, nos professeurs d'art d'agrément sont de vrais maîtres, connaissant leur affaire à fond, enseignant dans les règles, et pouvant pécher par trop de condescendance aux caprices de M. Jourdain, mais jamais par ignorance de leur art. L'agrément de leur rôle provient d'abord de cette parfaite imitation de la réalité, où notre esprit se complaît. Chaque spectateur aime à retrouver un maître de danse fredonnant la ritournelle et commandant des poses, des mouvements compassés, un maître d'armes maniant le fleuret et rendant compte par raison démonstrative des mouvements de tierce et de quarte.

PROFESSEURS. 2l)9

Mais ce qui est d'un prix plus rare et d'un comique supérieur, ce sont les traits de la nature morale dont Molière achève les portraits. Tous ces maîtres d'arts accessoires tranchent de l'important, se prennent au sérieux, sont bouffis d'une vanité exclusive et jalouse, ramènent tout à eux, à leur profession, sans laquelle, hors de laquelle point de salut :

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique...

LE MAÎTRE A DANSER

La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut...

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

Sans la musique un État ne peut subsister.

LE MAÎTRE A DANSER

Sans la danse un homme ne saurait rien faire.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans le monde n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

LE MAÎTRE A DANSER

Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.

M. JOURDAIN

Comment cela ?

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre les hommes ?

M. JOURDAIN

Cela est vrai.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE

Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-

ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?

M. JOURDAIN

Vous avez raison.

LE MAÎTRE A DANSER

Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un Etat, ou au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours : un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire ?

M. JOURDAIN

Oui, on dit cela.

LE MAÎTRE A DANSER

Et faire un mauvais pas, peut-il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser ?

M. JOURDAIN

Cela est vrai, et vous avez raison tous deux.

Même vérité dans l'expression des mœurs judiciaires Seulement, sur ce terrain, Molière se donne bien moins carrière que sur le terrain des mœurs médicales Aucune satire personnelle. La magistrature, corps puissant, rouage supérieur dans la machine politique et le corps social. L'eût mal pris sans doute, et le jeu n'eût pas été sur pour le satirique trop hardi. Racine, dans les Plaideurs, s'égaie aux dépens des avocats et des plaideurs bien plus librement qu'aux dépens defl juges \ L'égard de Dandin, il rapetisse la thèse en faisant de lui un simple maniaque, juge ignoré dune petite ville perdue de Basse-Normandie. IL iaut un siècle avant que Ton puisse dire son fait à madame Goe/man, femme d'un conseiller au Parlement de Pans versée dans Fart de « plumer la poule sans la faire crier » Molière s'abstient donc de traduire la justice, en propre personne, sur la scène. Point de conseil er en robe, pas de juge en bonnet fourré, comme i a représenté tant de fois les médecins. M. le conseiller

Le Bourgeois gentilhomme, d'après Moreau-le-Jen

ne

Tibaudier, du présidial d'Angoulême, n'est montré que dans le déshabillé galant de la vie privée, sur le pliant que lui octroie la comtesse d'Escarbargnas, non sur son siège fleurdelisé : il est coupable de travers mondains et paie comme bel esprit de province plutôt que comme magistrat.

Ce n'est donc pas de front que Molière attaquera les défauts de la justice du temps. Il agira de biais, procédant par généralités ou simples hypothèses. C'est ce que fait Scapin avec sa verve maligne, dans la comédie dont ses fourberies font les frais. Au reste, le diable n'y perd rien ; ce Scapin n'est pas tendre sur l'article, et la vénalité des hommes de justice, leur rapacité, la lenteur systématique des procédures, sont rudement touchées par lui. Mais quelle autorité peut avoir en pareille matière un homme tant de fois brouillé avec la justice? Pas plus que le marquis de Mascarille en matière de goût et de belles manières. Et c'est justement ce que cherche Molière, un homme de paille qui traduise sa pensée sans lui donner trop de relief ni d'importance, qu'on puisse au besoin désavouer et sacrifier. Scapin est bien l'homme qu'il faut. Ecoutez comme il décourage Argante d'un procès et l'exhorte à transiger:

Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez comhien d'appels et de degrés de juridiction, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants, par les griffes desquels ilvous faudra passer : sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Voire avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par

21 l MOLIÈRE.

contumace des sentences et arrêt- contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ouïe rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu: et quand, par les plus grandes précautions «lu monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enferlà. C'est être damné dés ce monde, que d'avoir à plaider: et la seul'1 pensée d'un procès serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indi s .

Et plus loin, si Argante hésite, s'il préfère un procès éloigné plutôt que de lâcher sur l'heure, hic et nunc, une somme ronde de pistoles. quel tableau lui fait Scapin des frais de justice :

Mais, pour plaider, il voua faudra de l'argent ; il vous en faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le contrôle : il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions, et journées de procureur. Il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac. el pour les grosses d'écritures. Il vousen faudra pour le rapport des substituts, pour les épices de conclusion , pour l'enregistrement du greffier : façon d'appôintement, sentences et arrêts, contrôles, signatures, et expéditions de leurs clercs , sans parler do tous les présents qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent-là à cet homme-ci, vous voilà hors d'alfa ii

Ainsi, point de juges, sur ce théâtre, et pourtant des mœurs judiciaires. Aucune personnalité vivante et reconnaissable. comme celles du docteur Tomes et Des fonandrès, ou de Vadius el Trissotin, mais une vive satire générale, tracée incidemment et jetant tout à coup la note sérieuse dans le cours d'une farce. Ajoutons que chaque fois que Molière traite les questions d'ordre judiciaire, c'est ave. une rare exactitude de faits et une remarquable précision de langage : justice civile

et justice criminelle, il parle de tout avec la sûreté d'un vieux praticien (1).

S'il s'abstient de toucher aux gros bonnets de la magistrature, Molière se rabat sur les subalternes II y a dans VAvare, à la suite du vol de la cassette un commissaire qui est un excellent type du genre' ardent aux recherches, prompt à se prévenir, fier de ses prises, et se vantant du nombre de pendus inscrits à son avoir, comme un général de ses victoires : « Laissez-moi faire, je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols, et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes. » Ainsi infatué de lui-même et de sa science, notre homme procède avec une douceur mielleuse à l'interrogatoire de maître Jacques qui (passez-nous l'expression) le met dedans de la belle manière. Vite, procès-verbal de la déposition et nombreux rôles d'écriture. Au dénouement, lorsque tout le monde ne songe plus qu'à s'aller marier ou divertir: « Holà! Messieurs, holàî dit le pauvre commissaire oublié dans son coin; tout doucement, s'il vous plaît. Qui me paiera mes écritures? — Nous n'avons que faire de vos écritures, dit Harpagon, rassuré sur sa cassette. —Oui, maisjeneprétends pas, moi, les avoir faites pour rien, insiste l'homme de la loi. » — Alors Harpagon, poussant maître Jacques de son côté : « Pour votre paiement, voilà un homme que je vous donne à pendre. » Et, à ce sujet, M. Parringault nous apprend que la charge de commissaire étant vénale, le titulaire en vivait, et que. dans l'espèce, il était en droit de réclamer le coût de ses écritures.

Après le commissaire, l'huissier. Molière ne le ménage pas dans la personne de M. Loyal, l'huissier

(I) C'est l'opinion d'un écrivain absolument compétent et autorisé, .M. Parringault, docteur en droit, auteur d'une curieuse étude publiée dans lu Revue historique du droit fran çais et étranger, année 1861.

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envoyé par Tartufe pour expulser Orgon de l'immeuble dont il le dépouille.

Il est tout confit en douceur, M. Loyal, et ressemble peu à ces recors arrogants et durs qui défraient la scène comique. L'esprit de Tartufe a déteint sur lui. et c'est benoitement, presque dévotement qu'il accomplit le dû de sa charge ; pour un peu, on le remercierait de la faveur grande !

Et les notaires? En bonne hiérarchie, nous eussions dû les placer plus haut. Le notaire est l'auxiliaire obligé du poète comique ; il est l'âme des dénouements. Qui marierait, sans lui, les amoureux réconciliés les jaloux repentants . les héros de constance et de fidélité, Eraste avec Lucile , Henriette avec

Clitandre?

Trois notaires ont une physionomie nette et bien tranchée dans la comédie de Molière. Il y a d'abord celui de VEcole des femmes. Mandé par Arnolphe pour dresser son contrat avec Agnès, il tombe en pleine crise. ' Arnolphe songe bien au contrat, à ce début du quatrième acte, qui succède à de si violents orages ! Il se croit seul, se promène sur la scène en proie aux plus cruels soucis, et laisse échapper un Ilot de réflexions douloureuses. Le notaire n'y entend pas malice. Homme de métier, uniquement préoccupé de son office, en un mot, comme on l'a dit, & notaire des pieds jusqu'à la tète », il procède à son affaire comme si de rien n'était, suit Arnolphe qui ne le voit pas, propose, explique, corrige, objecte, concède, commente, décide, conclut, bret donne lieu au plus amusant, au plus rare quiproquo : un quiproquo par- devant notaire.

Le notaire des Femmes savantes est jeté dans une situation des plus embarrassantes. D'abord il lui faut escarmoucher contre Philaminte qui déclare la guerre à ses formules :

Vous ne sauriez changer votre style sauvage,

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage 3

A quoi le digne tabellion répond :

Notre style est très bon, et je serais un sot, Madame, de vouloir y changer un seul mot.

Bélise vient à la rescousse :

Ah ! quelle barbarie au milieu de la France ! Mais au moins, en faveur, Monsieur, de la science, Veuillez, au lieu d'écus, de livres et de francs, Nous exprimer la dot en mines et talents, Et dater par les mots d'ides et de calendes.

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