‹ MolièreChapitre 7 sur 34 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

donc lui attribuer une intention déterminante qui l'ait fait passer sur tout le reste.

Cette intention ne serait-elle pas ici, comme en maint autre endroit de la pièce, d'opposer le simple bon sens populaire à la présomption des grands? défaire plus de fonds sur les lumières naturelles que sur l'étude, et d'accorder à la pure conscience plus qu'aux raisonnements de la philosophie ? Ecoutez ce que Sganarelle ajoute :

« Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu, pensez-vous, dis je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amèneune méchante mort, et que... »

Est-ce que Sganarelle ici n'annonce pas de loin, de très loin Figaro? mais comme le goût du siècle était non aux controverses politiques, mais aux controverses religieuses, c'est un Figaro théologien, et qui veut convertir son maître. Cela est plus sensible encore dans la tirade du troisième acte :

a 11 faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes et que, pour avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut, si tout cela s'est bâti de lui-même. »

Emporté par la force de son sujet, Molière oublie pour une fois la loi fondamentale de son art qui est de

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n'attribuer aux personnages que les sentiments et le langage de leur condition. Il brise et rejette loin de lui le moule grossier dans lequel est coulée l'àme de Sganarelle, et c'est l'élève de Gassendi qui. sans masque et sans truchement, rend à la divinité ce public hommage :

« Pouvez-vous voir toutes les inventions dont lamachim* de l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os. ces veines, ces artères, ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces antres ingrédients qui sont là ?... Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici et que j'ai quelque chose dans la tète qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps ce qu'elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les veux, baisser la tète, remuer les pieds, aller ù droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner... »

Et le démonstratif Sganarelle va à droite . va à gauche, en arrière, en cercle... et maladroitement se laisse choir, sur quoi cette répartie de don Juan : « Bon, voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. » Le mot est plaisant, mais il nous fait tomber de haut, et le retour à la vérité comique est pénible.

N'importe, de celte scène reste ce fait : la profession de foi de Molière, c'est-à-dire un éclatant et public démenti à ceux qui diffamaient l'auteur du Tartufe^ qui allaient diffamer l'auteur de Don Juan.

Que dirons-nous de la scène «lu Pauvre, el comment L'expliquer autrement que par une intention arrêtée de faire honte au grand seigneur devant le gueux ? Don Juan, égaré dans La forêt, rencontre un pauvre homme et lui demande sa route. En échange de ce service, le mendiant implore l'aumône. Après avoir, d'une cruauté froide, raillé la foi naïve du pauvre homme, don Juan tire un Louis d'or de sa bourse et le lui promet, à la condition qu il jurera. « Ah! Monsieur, voudriez-vous que

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commisse un tel péché ? — A moins de cela tu ne l'auras pas... Prends, le voilà, prends, te dis-je, mais jure donc. — Non , Monsieur , j'aime mieux mourir de faim. » Où est la grandeur, où est la noblesse, où est la victoire morale, si ce n'est du côté du pauvre diable? La scène fut retranchée dès la seconde représentation : elle était trop en avance sur l'esprit public. On n'avait vu que le cynisme de don Juan là où Molière avait voulu mettre en lumière le triomphe de la conscience et delà dignité humaine.

Un lien plus direct et plus palpable rattache encore la comédie du Festin de Pierre à Tartufe. S:il y a un vice absent de l'àme de don Juan, c'est bien l'hypocrisie. Au cinquième acte, Molière s'avise tout à coup de l'en affubler. Simple prétexte pour décharger son cœur des ressentiments dont il était gonflé ; retour agressif contre les détracteurs de son œuvre de prédilection, acte de représailles contre ceux qui dénonçaient dans Tartufe un ouvrage diabolique, et dans l'auteur un criminel digne de la vindicte des lois.

Don Juan fut joué quinze fois (du 15 février au 20 mars de l'année 1665), avec des recettes dont la plus forte atteignit le chiffre de 2,390 livres, et la plus faible descendit à 500. Puis la pièce disparut sans bruit de l'affiche. Il est croyable que Molière obéit à des conseils de prudence, et céda devant l'orage des récriminations violentes, préférant sacrifier Don Juan pour sauver Tartufe. La suite des événements justifia son calcul.

Molière avait annoncé dans YJmpromptu de Versailles son intention de tracer un tableau satirique des mœurs de la cour. Il t i ut jmrp |o dnns jejl/ isa uthropr. Ici, rien de bourgeois, cTë commun, de terre à terre. Nous sommes transportés et retenus pendant cinq actes dans le monde brillant de Versailles, au milieu de grands seigneurs et de nobles dames, tous gens titrés, an langage relevé, aux belles manières. Là on médit avec grâce, on trahit avec enjouement, le ridicule se pare de distinction et d'élégante désinvolture, les méchancetés

noires ont un air de bon ton et de politesse. C'est un tableau ample, coloré, vivant de cette société aimable et légère qui se presse aux fêtes du roi, dans les antichambres de Versailles, ainsi que dans les plus illustres salons de la capitale.

Au centre Alceste, un misanthrope, c'est-à-dire un homme naturellement tourné à la satire, tourmenté par une bile et un chagrin vertueux, et qui ne fera orâce à aucun des vices de son siècle. Ce misanthrope, le poète ne le fait pas venir de la province ou de la rue ; ce n'est pas un étranger à qui tout est nouveau, et qui accuse des mœurs mal comprises, mal connues de lui. .Non ; c'est un de ces grands seigneurs, mais c'est une âme honnête, que la corruption n'a pas atteinte et qui puise dans la rigidité de ses principes et la droiture de sa vie le droit de dire son fait à cette société dont il fait partie.

Près de lui Célimène, une coquette doublée d'une médisante. Coquette / elle est le point lumineux qui attire, par le prestige de la beauté, tous les personnages de la pièce. Dames et seigneurs se rencontrent dans ce salon où l'esprit trône en permanence. ^ Le rigide Alceste est lui-même sous le charme. D'humeur maligne et agressive, Célimène complète à notre profit le travail d'Alceste. Ce que le misanthrope fait par sincérité, indignation contre le mensonge, Célimène le fait par jeu, malignité naturelle, désœuvrement d'esprit, besoin de briller et de faire rire. Ceux à qui Alceste aurait fait grâce, n'échapperont pas aux traits acérés de la censure féminine. D'où une second»1 série de tableaux satiriques qui sont autant de révélations piquantes, de documents originaux sur la société si complexe dont Molière entreprend la peinture. Dans le miroir viennent se refléter au premier rang deux marquis présomptueux, un grand seigneur qui se croit poète, une prude qui pourrait bien avoir quelque parenté avec Tartufe, une aimable femme, dont l'unique défaut serait peut-être de n'en pas avoir, un

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