LE MISANTHROPE
ami d'Alceste , son semblable en honnêteté, mais non en misanthropie, non plus qu'en courage, en sincérité à outrance : enfin Alceste et Célimène eux-mêmes. Car il serait étrange qu'eux seuls fussent épargnés. Pour Célimène, le moraliste n'est pas en peine de sujets d'accusation. Coquette sans miséricorde, elle immole au frivole orgueil de ses vingt ans quiconque s'approche d'elle. Etre aimée lui est une gloire, dont sa vanité se montre insatiable. — Mais estelle capable d'aimer ? Elle est veuve, elle a vingt ans, trois ou quatre soupirants sont attachés à ses pas, parmi lesquels un galant homme, un héros de vertu. Elle les rebute, et rebutera quiconque prétendrait à leur succession. Son sort, c'est, je le crains, d'épouser sur le tard quelque cousin germain de Lauzun, lequel se chargera de lui faire expier ses rigueurs passées.
Le personnage d'Alceste est plus difficile à expliquer. La vertu chez lui est idéale, les travers sont d'ordre secondaire. Ils sont comme extérieurs à cette vertu, qu'ils compromettent sans l'altérer, et rendent incommode sans la flétrir. Il est sympathique et importun, admiré et redouté. Son fond d'ame est une sincérité à toute épreuve : il la porte et l'exige dans les moindres relations sociales ; ilen coûte une grosse querelle à Philinte pour y avoir manqué dans une mince circonstance. Cet amour de la vérité le suit partout : dans le monde où il est déterminé à dire
A la vieille Emilie
Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun :
dans la conduite de son procès, où il se révolte rien qu'à l'idée de solliciter ses juges :
— Et qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
— Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité.
Dans la consultation que lui arrache un poète mondain et prétentieux :
— Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...
— Franchement il est bon à mettre au cabinet.
Dans sa profession de foi littéraire :
Ce style figuré dont on fait vanité
Sort du bon caractère et de la vérité.
Ce n'est que jeux de mots, qu'affectation pure,
Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
Enfin dans son amour. Tci le caractère prend une profondeur saisissante. Cet incorruptible amoureux d'une coquette ! ce vertueux. d'une médisante ! Jamais le jeu des contrastes fut-il plus accusé ? jamais Molière livra-t-il aux tourments de la jalousie et aux déchirements de la douleur àme plus ardente et plus fière ? Ce cœur toujours monté au diapason des « haines vigoureuses d, qui ne prend avec froideur ni mensonge innocent, ni la plus simple réticence, ce cœur déçu, froi> trahi, éclatera de passion jalouse, tentera de briser sa chaîne et ne le pourra, sera éloquent, douloureux, pathétique, et finalement, s'avouant à lui-même qu'il est en dehors de l'humanité, ira s'ensevelir dans un désert, seul lieu
( »u d'être homme de bien on ait la liberté.
Excès de franchise, excès de brusquerie, excès de roideur, excès d'exigences dans le commerce social, tels sont les défauts d'Alceste. Mais sa hauteur d'Ame, sa noblesse soutenue de sentiment et de langage, sa passion chaleureuse et vraie le défendent du ridicule. Oui. nous rions d'Alceste, mais d'un rire bienveillant et grave qui n'altère en rien l'idée qu'on se fait de son caractère, l'estime qu'on lui porte. Dans un
LE MISANTHROPE. gQ,
monde où chacun cherche uniquement son intérêt et son plaisir, lui seul prend le parti de l'honneur et de la vertu. On lui pardonne de le prendre à outrance, et il n'est personne qui ne sente obscurément sur lui ce que la sage Eliante exprime avec délicatesse et précision dans ces vers : L
Cette sincérité dont son âme se pique
A quelque liose en soi de noble et d'héroïque.
Ce qui n'empêche pas, et c'est justice, de préférer pour les relations de la vie et le commerce social le paisible et accommodant Philinte. Car le correctif aux défauts d Alceste, ce sont les qualités de Philinte,— et réciproquement. On souhaiterait dans Alceste un peu de l'égalité dame, de la douceur de mœurs de Philinte ; plus aimable et plus tempérée, sa vertu n'en serait que plus efficace. D'autre part, Philinte ne nous déplairait pas plus énergique et plus résistant. Combinez les deux caractères, peut-être aurez-vous l'idéal entrevu, mais non fixé par Molière,
Quant à déprécier Philinte, comme on le fait volontiers, nous ne Je pouvons. « 0 la race bénie des hommes modérés ! » a dit un jeune et aimable écrivain. Philinte la représente excellemment et dans ce qu'elle a de meilleur : l'honnêteté stricte lorsqu'il s'agit de soimême, l'indulgence lorsqu'il s'agit d'autrui. Que l'expérience de la vie, que la pratique des hommes ait mêlé à son « flegme philosophe » un grain de scepticisme, soit. Mais faire de lui un pur égoïste, c'est sortir des données de la pièce, c'est conclure contre la pensée de Molière. Philinte égoïste? Mais d'un bout de la pièce a 1 autre il ne songe qu'à son ami, à ce grand enfant d Alceste auquel il se sent nécessaire : fidèle au point de lui résister en face, fidèle au point de subir sans se fâcher toutes ses rebuffades, de se dépenser pour lui en pas et en démarches, heureux s'il pouvait prévenir les suites de ses imprudences. Fidèle enfin jusqu'à immoler, s'il le
faut,la tendre inclination dont lui-même se sent porté vers l'aimableEliante. Donnez-nous-en beaucoup deségoïstes de ce caractère; le monde s'en trouvera mieux. Et je n'aurais pas besoin d'être vivement pressé pour avouer que ces actes de Philinle me paraissent valoir, au demeurant, le zèle vertueux d'Alceste. Zèle infructueux au bout du compte, qui se dépense en paroles et en amertume, et qui, pour être mal réglé, n'empêche ni une coquetterie de Célimène, ni une légèreté des marquis, ni une perfidie d'Arsinoé, ni rien de ce qui mérite le blâme. Et n'est-ce pas dans le fait même de cette vertu inefficace et stérile, que Molière fait consister la morale de sa pièce ? A quoi bon cet effort de zèle et ces éclats de grandeur d'àme. si rien de bon n'en sort ni pour Alceste, ni pour autrui ?
Mais quoi ? voici que nous plaidons en faveur d'une interprétation, d'un système, alors que Molière a voulu rester dans l'indéterminé. Le Misanthrope est la seule pièce où s'y soit complu ce génie si net dans ses vues et si franc dans ses conclusions ; la seule qui laisse le champ libre aux conjectures, l'àme ouverte aux préférences. Certains l'en blâment; il ne déplaît pas à d'autres de travailler sur leurs impressions et de conclure selon eux-mêmes.
Le Misanthrope fut joué sur le théâtre du Palais- Royal le 4 juin 1666. Il était sur le métier depuis deux ans, si l'on en croit le témoignage de Brossette, lequel raconte que Molière donna lecture du premier acte, chez le comte du Broussin, le même jour où Boileau venait délire sa deuxième satire [sur la rime), dédiée à Molière.
Le roi, en deuil de la reine-mère, n'eut pas, cette fois, la primeur de la pièce. L'accueil fait par le public fut moins empressé que pour le Tartufe, et cela se conçoit. Il y a dans le comique du Misanthrope une linesse de touche qui en fait par excellence la pièce des connaisseurs, c'est-à-dire du petit nombre. In contemporain disait, au sortir de la représentation :
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Le Médecin malgré lui, d'après Moreau-le Jeune.