ORGON, CLÉANTE
O R G 0 X Mon frère, vous seriez charmé de le connoître ; Et vos ravissements ne prendroient point de fin. C'est un homme... qui... ah!... un homme... un homme
entin.
Je vois avec plaisir qu'il n'y a point de virgule après enfin : Les acteurs jouent comme s'il y avait un point, tandis que la définition suit, et qu'il faut dire comme s'il y avait
Un homme enfin tel qui qui sait bien, etc. ;
ORGON
Et je verrois mourir frère, enfants, mère, et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela.
Excellent trait contre la religion, non pas celle de l'Evangile, mais celle de nos prêtres. C'est peut-être un de ces traits pour lesquels Bourdaloue blâme l'auteur.
Molière n'a pas pu faire conclure au spectateur cette vérité, que l'homme religieux que Chateaubriant et tous les dévots qui ont quelque éloquence, cherchèrent à anoblir par les images les plus élevées et les plus touchantes, n'est au fond qu'un égoïste complet et très triste, un plat calculateur, qui sacrifie douze ou quinze ans de plaisir, pour avoir en échange un bonheur éternel. Rien n'est moins touchant que ce calcul par le spectacle duquel on veut nous attendrir* et cependant tel est l'empire de l'éloquence, que peu de gens apperçoivent cette vérité. Cela aurait fait une belle réponse de Cléante. Pour qu'elle fût bien piquante, il faudrait la faire adresser à un Chaclas fesant le fat avec son éloquence, et sacrifiant une fête charmante à Dieu, c'est-à-dire au plus égoïste de tous les calculs. J'ai eu cette idée il y a deux ou trois ans. Faute décrire, je me donne la double peine de trouver du nouveau.
ORGON
Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu"il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière. Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
Pour le spectateur homme d'esprit, il n'y a plus rien à dire sur Orgon, après cette tirade. Mohère fait conclure tout un caractère de trente vers. Mais aussi la critique précédente subsiste. Je ne rirai pas beaucoup d'un homme qui vient parler sérieusement de la mort d'une puce. Tout au plus pourais-je rire si on me le montrait
■ Saint François tenant dans ses bras l'enfant-Jésus, petit tableau charmant du Dominiquin, au Musée n'
désappointé dans ce qu'il a de plus fort, c'est-à-dire sa conduite, la manière dont il cherche le bonheur, les calculs qu'il fait pour cela, et auxquels il apporte plus d'attention sans doute qu'aux simples actions ordinaires.
o R G o N Mon frère, ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; Et, comme je vous l'ai plus de dix jours prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
Ne pas oublier que probable ment cette scène serait bien meilleure, si Molière, homme riche comme Regnard, l'eût écrite dans ses terres, sans se soucier du lieu, ou du temps où elle serait jouée.
Méchante
Prouve même qu'il y avait une espèce d'inquisition. Louis XIV parlant de Faupertuis au duc d'Orléans depuis régent.
CLÉANTE
En chaque caractère ils passent ses limites. Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
Cela est fort bien dit : mais pour désabuser Orgon, ne valait-il pas mieux parler des choses qu'il vient de dire du récit de la manière dont Tartuffe s'est introduit auprès de lui, et chercher à lui faire voir dans ces actions les traces de l'hypocrisie.
Les critiques auraient dit alors que Molière s'était donné beau jeu, en remplissant le récit d'Orgon de choses appartenant évidemment à un hypocrite.
ORGOX
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton. dans le siècle où nous sommes ; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
Cléante, pour réussir à désabuser Orgon, devait surtout chercher à éviter que ce sot ne prît la chèvre de cette manière. Sa belle maxime générale « Les hommes la plupart sont étrangement faits », ne semble pas la plus propre du monde à ménager l'amour-propre de la petite tête à laquelle il a affaire.
CLÉANTE
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est point tout retiré. Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science. Du faux avec le vrai faire la différence . Et, comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle, Q.ue la sainte ferveur d'un véritable zèle ;
Le raisonnement ci-dessus sur l'égoïsme de la dévotion montre qu'il y a quelque distance d'un martyr à Codrus, ou aux Bourgeois de Calais et tout le ridicule de cette assertion. Doit-on louer un avare passionné qui fait un commerce singulier, dans l'espérance qu'il lui rendra cent pour cent ?
CLÉANTE
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement,
Ils attachent leur haine au péché seulement,
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du ciel, plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens, voilà comme il en £uit user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
Cela est pour l'Archevêque de Paris, mais il ne faut jamais dire de maxime générale à un sot, vous lui faites mal à l'esprit, vous le faites soufrir, ce n'est pas un moyen de le ramener.
CLÉAKTE
Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?
De faire Ce que le ciel voudra.
Jésuitisme en action. Molière sort du raisonnement avec une rapidité admirable. L'action commence à cette dernière scène. L'action est le désabusement d'Orgon. L'idée la plus naturelle avec un sot de cette force était de conquérir l'Italie, en portant la guerre en Afrique, de porter le Tartuffe à quelque démarche démarcante. Par exemple d'être auprès d'Orgon l'espion des Jansénistes, si Orgon est moliniste comme il y a apparence. Un grand seigneur ami de Cléante ferait appeler Tartuffe, et éblouissant facilement un cuistre qui n'a pas le sou, quelque finesse qu'il ait, il pourrait au bout de trois semaines ou un mois d'intrigue tirer de Tartuffe quelque écrit propre à le perdre en le faisant passer sous les yeux d'Orgon. Ceci est une idée du moment. Je note toutes celles qui viennent sans leur faire subir d'examen.
J'observe qu'on a bien peu ri dans ce premier acte.
On a souri en reconnaissant l'excellence de quelques-uns des traits de M""-' Pernelle ou d'Orgon, mais il faut se souvenir de la différence du rire au sourire. Dans un sujet qui frise l'odieux comme celui-ci, le premier acte est, ce me semble, celui où il est le plus possible de faire rire, car c'est le tems de la pièce où le spectateur hait le moins.