SCENE II CARON, LE POETE, LES DEUX OMBRES
CARON
Que font là ces coquins ? Allons, tout estil net ?
PREMIERE OMBRE
Ouy, messieurs, et vous pouvez quereller icy fort proprement.
CARON, au poète.
Quoy ! tu ne me laisseras pas en repos ? Veux-tu te retirer ?
LE POETE
Helas, Caron, helas !
CARON, le raillant sur le même ton. Helas, Caron ! helas 1 A qui diable en astu avec tes piteux helas ?
LE POETE
Quoy ! me laisser sécher ainsi dans les Champs-Elisées ? N'as-tu point quelque endroit à me mettre, et dois- je rester parmy les ombres errantes ?
CARON
Et OÙ veux-tu que je te fourre, malheureux génie que tu es ? Veux-tu que je te mette parmy les poètes ? Gela est indigne de ton mérite. Que je faille nicher aussi parmy les héros ? Ma foy, tu les as un peu trop bien accommodez, pour croire qu'ils s^accommodassent de toy.
LE POETE
Et quel outrage leur ay-je fait ?
CARON
Ce que tu leur as fait ? Ma foy, tu les as fait de fort jolis garçons ; et principalement les héros grecs ont grand besoin de se louer de toy. Tu les as si bien barbouillez, qu'ils n'ont plus besoin de masqUes au carnaval pour se déguiser.
LE POETE
Que tu fais le plaisant mal-â-propos !
CARON
Tu as raison, mais ce n'est que depuis que nous nous voyons. Ce faquin, sans me connoistre, m'a si bien traduit en diseur de bons mots, que Ton me chante en l'autre
monde comme un operateur grotesque, moy qui à force d'entendre des lamentations, dois estre triste comme un bonnet de nuit sans coëfFe. Hé bien ! tenez, ne voilà-t-il pas encore ? Un bonnet de nuit sans coëffe ! Depuis que je connois cet animal, je ne dis que des sottises. Il me prend envie de te mettre aux mains avec Virgile, il t'apprendra à me connoistre.
LE POETE
Helas, Caron, helas 1
CARON
Encore ? Ma foy, je te bailleray de ma rame sur les oreilles.
LE POETE
Peux-tu traiter avec tant de rigueur un génie qui a passé pour la douceur même ?
CARON
Hé, tu n'étois que trop doux, mon enfant, et un peu de sel t'auroit fait grand bien. Mais je suis las de t'entendre ; nous avons bien d'autres affaires ; adieu, va te prome ner. Ne vas pas gâter nos belles^ allées au moins, ny t'amuser à cueillir nos lauriers* Ce n'est pas viande pour tes oiseaux.
LE POETE
OÙ veux-tu donc que j'aille?
CARON
Promene-toi sur Pégout; et si la faim te prend, on te permet de manger quelques chardons pour te rafraîchir la bouche.
LE POETE
Helas! Car....
CARON
Ah, le bourreau ! Tu ne sortiras pas ? Allons, balayeurs, faites vôtre charge. Voicy Pluton, et cet animal n^a que faire icy.
{Les Ombres chassent le poëte avec les manches de leurs balaysj