‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 12 sur 34 · SCENE II CARON, LE POETE, LES DEUX OMBRES · texte numérisé non relu

SCENE II CARON, LE POETE, LES DEUX OMBRES

CARON

Que font là ces coquins ? Allons, tout estil net ?

PREMIERE OMBRE

Ouy, messieurs, et vous pouvez quereller icy fort proprement.

CARON, au poète.

Quoy ! tu ne me laisseras pas en repos ? Veux-tu te retirer ?

LE POETE

Helas, Caron, helas !

CARON, le raillant sur le même ton. Helas, Caron ! helas 1 A qui diable en astu avec tes piteux helas ?

LE POETE

Quoy ! me laisser sécher ainsi dans les Champs-Elisées ? N'as-tu point quelque endroit à me mettre, et dois- je rester parmy les ombres errantes ?

CARON

Et OÙ veux-tu que je te fourre, malheureux génie que tu es ? Veux-tu que je te mette parmy les poètes ? Gela est indigne de ton mérite. Que je faille nicher aussi parmy les héros ? Ma foy, tu les as un peu trop bien accommodez, pour croire qu'ils s^accommodassent de toy.

LE POETE

Et quel outrage leur ay-je fait ?

CARON

Ce que tu leur as fait ? Ma foy, tu les as fait de fort jolis garçons ; et principalement les héros grecs ont grand besoin de se louer de toy. Tu les as si bien barbouillez, qu'ils n'ont plus besoin de masqUes au carnaval pour se déguiser.

LE POETE

Que tu fais le plaisant mal-â-propos !

CARON

Tu as raison, mais ce n'est que depuis que nous nous voyons. Ce faquin, sans me connoistre, m'a si bien traduit en diseur de bons mots, que Ton me chante en l'autre

monde comme un operateur grotesque, moy qui à force d'entendre des lamentations, dois estre triste comme un bonnet de nuit sans coëfFe. Hé bien ! tenez, ne voilà-t-il pas encore ? Un bonnet de nuit sans coëffe ! Depuis que je connois cet animal, je ne dis que des sottises. Il me prend envie de te mettre aux mains avec Virgile, il t'apprendra à me connoistre.

LE POETE

Helas, Caron, helas 1

CARON

Encore ? Ma foy, je te bailleray de ma rame sur les oreilles.

LE POETE

Peux-tu traiter avec tant de rigueur un génie qui a passé pour la douceur même ?

CARON

Hé, tu n'étois que trop doux, mon enfant, et un peu de sel t'auroit fait grand bien. Mais je suis las de t'entendre ; nous avons bien d'autres affaires ; adieu, va te prome ner. Ne vas pas gâter nos belles^ allées au moins, ny t'amuser à cueillir nos lauriers* Ce n'est pas viande pour tes oiseaux.

LE POETE

OÙ veux-tu donc que j'aille?

CARON

Promene-toi sur Pégout; et si la faim te prend, on te permet de manger quelques chardons pour te rafraîchir la bouche.

LE POETE

Helas! Car....

CARON

Ah, le bourreau ! Tu ne sortiras pas ? Allons, balayeurs, faites vôtre charge. Voicy Pluton, et cet animal n^a que faire icy.

{Les Ombres chassent le poëte avec les manches de leurs balaysj

Page 1