SCENE III
PLUTON, RADAMANTE, MINOS, UENVIE, CARON.
PLUTON, assis dans son Tribunal, Ça, il est donc question de rendre justice aujourd'huy. Fais venir Taccusé, Caron, et
que l'Envie ameine les complaignans. Nous avons donc bien des affaires, Messieurs ?
RADAMANTE.
Sans doute, et il nous est arrivé aujourd'huy une ombre qui nous va bien donner de la besogne.
MINOS
Ce ne sera pas une bagatelle que cette affaire-cy.
PLUTON
Comment ?
MINOS
Je vais vous instruire de tout, afin que vous n'ayez pas la peine tantost d'interroger les parties. Il y avoit autrefois là-haut un certain homme qui se mesloit d'écrire, à ce qu'on dit ; mais il s'étoit rendu si difficile, que rien ne luy sembloit parfait. Il se mit d'abord à critiquer les façons de parler particulières ; ensuite il donna sur les habillements ; de là il attaqua les mœurs, et se mit inconsidérément à blâmer toutes les sottises du monde. Il ne put jamais s^ résoudre à souffrir tous les abus qui s'y glissoient. Il dévoila le mystère de chaque chose, fit connoistre publiquement quel intérêt faisoit agir les hommes, et fit si
bien enfin, que par les lumières qu'il en donnoit, on commençoit de bonne foy à trouver presque toutes les choses de la vie un peu ridicules. Il n^ eut pas jusqu'à la médecine même qui n'eut part à sa censure, et ce fut une des choses qu'il toucha le plus souvent, et il sçut si bien réussir en cette matière, que pour peu qu'il Teust traitée encore, il y auroit eu lieu de craindre pour les médecins qu'ils n'eussent accomply pour une seconde fois quelque petit bannissement de six cens années (i).
PLUTON
Cela nous auroit fait grand tort.
MINOS
Et c'est son arrivée icy qui cause cette audience, qui sans doute ne sera pas sans difficulté. Chacun prétend avoir sujet de se plaindre de luy, qui prétend n'avoir offensé personne } au contraire, de la manière dont il parle, il semble que tout le monde luy soit obligé, et même il en donne d'assez bonnes raisons, et voilà qui est embarrassant.
(i) Allusion à une prétendue interdiction de rentrée de la Rome antique aux médecins grecs.
PLUTON
Tu Tas donc vu ?
MINOS
Je viens de l'entretenir il n'y a qu'un moment.
PLUTON
Où Tas-tu laissé?
MINOS
Dans Tallée des poètes, où il a trouve Tesprit de Terence et de Plaute avec qui il se divertit.
PLUTON
Il faudra entendre les raisons de chacun. Qu'on les fasse venir ; mais faites-les moy paroistre sous les mêmes figures qu'ils avoient en l'autre monde, afin de les mieux discerner.
RADAMANTE.
Voicy déjà Taccusé que Garon nous ameine.
PLUTON
Où sont les complaignans ?
MINOS
L'Envie les doit conduire icy.