VI
et, sous le coup de la mort de son amij il composa la belle épitaphe :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.
Leurs trois talens ne formoient qu'un esprit, Dont le bel art réjouissoit la France.
Ils sont partis, et fai peu d'espérance De les revoir. Malgré tous nos efforts, Pour un long temps, selon toute apparence, Térence et Plaute et Molière sont morts.
Après ces deux noms, il faut citer Ra cine, bien que brouillé avec le directeur de théâtre, on ne sait à la suite de quel"^ différend(i). Quoiqu'il en eût, il garda
(i) 11 y eut (mais après quel dissentiment?) mauvais procédé de Racine envers Molière, au sujei d'Alexandre. La Grange le raconte ainsi dans sorj Registre, k la date du i8 décembre i665,le Palais- Royal étant à la cinquième représentation de li| pièce : « Ce même jour, la troupe fut surprise qmj la même pièce à' Alexandre fût jouée sur le théàtr'l de r Hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'étdj faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crw pas devoir donner les parts d'auteur au dit M. RaciM qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait afij prendre la pièce aux autres comédiens. »
présente la mémoire de celui qui avait encouragé ses débuts. Elle tenait une place dans ses entretiens avec Boileau, et le satirique lui dédiait son Epistre VII, comme au plus digne d'entendre Téloge sans réserve du grand défunt, et de profiter de la leçon de sa vie dramatique :
Avant qu'un peu de terre obtenu par prière Pour jamais sous la tombe eust enfermé Molière, Mille de ces beaux traits aujourd'huy si vante:( Furent des sots esprits à nos y eux rebute^,..
L'anecdote de la réponse à Louis XIV s'était conservée dans sa famille : elle se rencontre dans les Mémoires de son fils ( i ) . Enfin, au défaut de Boileau, méfiant et chagrin, qui se refusait, Racine répondait à Grimarest, aussi bien que Baron.
Ce passage de la Vie de Molière n'a pas
{i) Mémoires sur la vie de J. Racine^ par L. Racine, Lauzanne, 1747, p. 122.
été assez remarqué : « J'ai entendu parler à M. Racine fort avantageusement de Molière, et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai rapportées (i). »
Le présent recueil est consacré à des témoins de moindre importance, réserve faite de Charles Varlet de La Grange, digne par son attachement envers son Maître de figurer à côté de ses plus célèbres admirateurs. Mais de Visé, Brécourt, Charles Perrault, bien qu'insuffisants, ou repentants, ou tièdes, n'en ont pas moins parlé de Molière comme d'un personnage de leur connaissance, et chacun de leurs écrits pourrait être suivi de la formule usitée chez les artistes de leur siècle : ad vivum faciebat. Ils ont subi l'impression de sa présence ; parfois, ranment, ils le montrent, et ces marques de 5 ensibilité passagère, souvent inconscientr, font recueillir aujourd'hui
(i) Vie de M. de Molière, par Le Gallois, sieur de Grimarest; collection Liseux, p. i5o.
des fragments de leurs ouvrages, indifférents sans cela et voués à Toubli.
Nous nous expliquerons sur chaque pièce dans Tordre où elle se présente ici.
Conversation dans une ruelle de Paris sur Molière défunt, suivie de son Oraison funèbre. Par Jean Donneau de
Visé.
Jean Donneau de Visé, né à Paris, a longtemps passé pour Tun des plus ardents détracteurs de Molière. Il devait ce triste renom à la similitude de ses initiales et de celles de De Villiers, auteur et comédien de l'Hôtel de Bourgogne, D. V. On persistait à lui attribuer divers écrits qui sont, à n'en plus pouvoir douter, de celui-ci (i) : Zélinde^
(i) Voir les Contemporains de Molière... par Victor Fournel, chapitres de Villiers, t. i, et de Visé, t. 3.
la Vengeance des Marquis, les Nouvelles nouvelles, les Diversité^ galantes, productions de haine perfide et de basse envie, imprimées Tune sur Fautre, en 1663-64, durant le débat furieux soulevé par V École des femmes et prolongé par la Critique et V Impromptu de Versailles, En écrivant Tapologie du MisanthropCy de Visé n'eut donc pas à se démentir, ainsi qu'on Ten a souvent accusé (i). Dès i665, il était en rapports suivis avec Molière. Le théâtre du Palais-Royal donna, le 23 octobre de cette année-là, sa comédie de la Mère coquette; et ses ouvrages se multiplièrent ensuite sur cette scène, au point que le directeur semble avoir trouvé son compte à vivre dans les meilleurs termes avec un écrivain si important et aussi répandu.
En effet, ce Parisien est, à sa date, le type et le père d'une espèce que les deux
(i) Entête de la première édition de la pièce, Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.
siècles suivants ont vu prospérer : celle des faiseurs littéraires. Remuant, insinuant, intrigant, collaborateur à toutes mains, coureur de bureaux d'esprit et de ruelles, c'est le premier homme qui ait connu tout Paris. La fondation du Mercure galant (1672), journal politique et littéraire, et aussi feuille à scandale, fit de lui une manière de puissance. A propos des Femmes sçavantes (1672), dont il constata le succès, nous relevons qu'il salue en passant Tabbé Cotin, se défend de le reconnaître dans Trissotin, et au pis-aller, l'engage à prendre cette cruelle satyre pour une réclame : « Ce prétendu original de cette agréable comédie, )) dit-il, « ne doit pas s'en mettre en peine, s'il est aussi sage et habile que l'on dit, et cela ne servira qu'à faire éclater davantage son mérite, en faisant naître l'envie de le connoître, de lire ses écrits, et d'aller à ses sermons. » La phrase peint son auteur, et le juge.
La supériorité de Molière n'était pas pour blesser ce tout-à-tous, de tant
d'entregent, d'aisance et d'agilité, ni davantage pour l'attacher. Peut-être ne la soupçonna-t-il que peu, ou point?
Il a les mêmes louanges pour lui, sur le même ton et dans les mêmes termes, que pour Boyer, Benserade, Boursault et autres Illustres, en secret ses préférés, avec qui sans doute il trouvait à frayer plus doucement et de plus plain-pied.
La Conversation sur Molière défunt n'est rien qu'un article de raporteur (ou reporter) actif et au courant, qui a déjà réuni, sans épargner ses pas, onze épitaphes; mais, au demeurant, un composé de banalités, d'affectations, d'emphases, et de plus, une indécence. On souffre à voir ce Géante (un « enjoué, » un « Amilcar », auraient dit Cathos et Madelon), débiter ses bouffonneries, sous prétexte d'Oraison, a dans une chaise que la dame de la ruelle avoit fait faire, parce que Molière devoit venir jouer le Malade imaginaire chez elle. » Nous n'insistons pas, dans la crainte de ressentir d'une façon trop moderne cette pan*
talonnade funèbre qui ne choquaît pas la délicatesse de la bonne compagnie, en Pan 1673.
Un très-petit nombre de traits ou de détails intéressants relèvent ces platitudes ; tel le passage sur Molière comédien : (( Tout étoit comédien en lui, depuis les pieds jusqu'à la teste... » On remarquera un mot entendu d'original : « qu^il feroit jouer jusqu'à des fagots; » et Tanecdote des quatre saignées en un jour, après lesquelles on s'explique que le patient ait refusé de se faire encore tirer du sang (i).
L'Ombre de Molière. Par Guillaume Marcqureau de Brécourt.
Celui-ci n'avait rien de commun avec l'enfant de Paris, souple et délié, de qui nous venons de parler.
(i) Voir p. 9, 19, 22.
Cétait un lymphatique-sanguin de Hollande, rencontré jeune encore par Filandre, chef d'une troupe nomade; spadassin, hauteur de cabarets, de brelans, et autres mauvais lieux ; qui tua un cocher dans une rixe, repassa dans sa patrie après le meurtre, s'offrit à enlever un particulier qui déplaisait à la cour de France, manqua son coup, craignit pour sa vie, et revint. D'une bravoure imperturbable, dans une chasse du roi, à Fontainebleau, il servit, à répée, un sanglier furieux, et le transperça en présence de Sa Majesté qui lui daigna dire qu'elle ne Pavait jamais vu mieux jouer son rôle (1678).
Car il était acteur, acteur-auteur, et il excellait dans le tragique comme dans le comique; mais la violence de son humeur le faisait changer de compagnie encore plus souvent que de pays. Débutant à Paris, sous la direction de Molière, en i658, il était passé, en 1660, au Marais; deux ans plus tard, il rentrait dans la troupe de Monsieur ; deux ans
ensuite, il se brouillait encore avec Molière, et trouvait place à l'Hôtel de Bourgogne. Six comédies de lui ont été imprimées ; les titres de quelques autres se sont conservés (i).
On a très-justement remarqué que iOmbre de Molière, jouée une fois, sans plus, en 1694, à THôtel de Bourgogne,avait tout le caractère d'une « réparation à la fois de la part de Fauteur, qui avait, dix ans auparavant, quitté brusquement Molière, à la suite d'un dissentiment avec lui ; de la part du duc d'Enghien auquel la pièce est dédiée, et qui avait été jadis l'ennemi de Molière ; enfin, de la part de l'Hôtel de Bourgogne, qui semblait vouloir expier ainsi la guerre qu'il avait faite au défunt, avec
(i) Brécourt mourut, dit-on, pour s'être rompu une veine en voulant représenter avec trop de véhémence le personnage principal de sa comédie de Ti' mon; c'est-à-dire de son diable-au-corps. Il avait concouru, en 167 1, au prix de l'Académie françoise, Louange au Roi sur Védit des duels, et Irroi avait préféré ses vers à ceux de La Monnoye, qui furent couronnés.
le Portrait du peintre, l'Impromptu de VHôtel de Condé, et la Vengeance des Marquis (i). » Au moins est-il hors de doute que du côté de Tauteur Tamende honorable ait été spontanée et des plus sincères. Les réponses d'Oronte à Cléante dans le prologue, Texposé de la carrière dramatique de Molière par Minos à Pluton (2), montrent un ami vraiment touché, frappé dans une affection ancienne et plus vivace qu'il ne Tavait cru, qui a oublié ses griefs et ses torts pour ne se rappeler que les talents et les vertus de Têtre regretté. Celui qui a écrit : a II étoit dans son particulier ce qu'il paroissoit dans la morale de ses pièces, honnête, judicieux, humain, franc, généreux... » avait bien vu Molière, et Tavait aimé. Grâce à lui.
(i) M. Victor Fournel, dans les Contemporains de Molière^ t. i, notice sur Guillaume Marcoureau de Brécourt. Les pièces contre Molière citées dans ce passage sont de Boursault, de Montfieury et de Villiers.
(2) Voir p. 39-41 et 52.
l'homme apparaît ici, en quelques mots, au complet, et tel que Grimarest Ta poursuivi dans sa longue et laborieuse enquête.
La comédie de Brécourt appartient à la catégorie des Arrivées dans l'autre monde et des Dialogues des morts, thème grec illustré par Lucien^ et dont la vogue dans notre littérature s'est prolongée par-delà la Révolution. De 1675 à 1734, les éditeurs de Molière Tont admise à la suite de ses Œuvres, et elle y était bien à sa place.
Vie de Molière en abrégé. Par Charles Varlet de La Grange.
En dépit des bibliographes, il paraît bien que l'édition des œuvres de Molière de 1682, qu'on pourrait appeler ie la Veuve, puisque le privilège est au 10m du libraire Denis Thierry, comme lyant traité avec elle, eut non pas un,
ni deux, mais trois éditeurs : La Grange, Vinot et Marcel, restés à divers titres et degrés les amis de Mademoiselle Molière remariée. L'absence d'une direction unique et ferme se trahit dans les altérations arbitraires du texte, dans sa révision maladroite sur les manuscrits, et jusque dans le nombre des fautes d'impression, preuve manifeste d'incohérence et d'incurie. Rapprochée de l'édition de 1674-75, celle-ci vaut donc par ses deux derniers volumes d'Œuvres posthumes, et par sa préface.
La Grange n'a jamais fait doute comme collaborateur en premier : la publication n'était pas possible sans lui ; Robert Vinot, suivant M. de Trallage, était un vieil admirateur de Molière, et savait tout son théâtre par cœur; pour Marcel, le seul contesté, s'il a eu le plus de peine à y attacher son nom, il a su, à l'exclusion de ses associés, l'y répéter jusqu'à trois fois. Ceci n'a pas encore été remarqué : des cinq pièces de vers liminaires, trois sont signées de Marcel
qui s'est fait là, d'autorité, la place large et bien en vue (i). Rien de surprenant, ensuite, à le voir, longtemps après, exagérer à Bruzen de la Martinière sa part dans la première édition complète des Œuvres (2). G^est assez la coutume des survivants d'un travail littéraire de s'en accorder peu à peu tous
(i) Voir p. II 5- II 7. Ce détail important ayant échappé à M. Paul Lacroix (voir Bibliographie Moliéresque, 2® édition, p. 81) aussi bien qu'à M. Edouard Thierry (Biographie de Charles Varlet de La Grange, en tête de son Registre^ p. xli), nous devons supposer que les 4 p. non paginées de pièces liminaires en vers, qui doivent se trouver dans l'éd. de 1682, à la suite de la préface, aussi non paginée (22 p. en tout), manquent à un certain nombre d'exemplaires. Nous renvoyons à celui de la Bibliothèque nationale, 7, 55 ij, Réserve. La présence des trois pièces de vers de Marcel dans l'éd. de Lyon, Jacques Lyons, 1692, reproduction de celle de Paris, 1682, a fait supposer à M. Paul Lacroix qu'elle avait été publiée par les soins de ce comédien (voir Bibliographie Moliéresque^ 2« éd., p. 84).
(2) Voir la Vie de Molière, par Bruzen de la Martinière, en tête des Œuvres, éd. d'Amsterdam, 1725, 4 vol. in- 12, avec fig. de Schouten.
les mérites, et de finir par n'y voir plus qu'eux-mêmes (i).
Que Charles de La Grange ait abandonné à ses adjoints la besogne de correction et la révision du texte (jlaquelle n'avait pas la même importance qu'aujourd'hui), pour se réserver sans difficultés la préface, c'est ce qui, malgré les affirmations tardives et séniles de Marcel resté sans contradicteur (2) , semble plus que probable.
M. Edouard Thierry l'a dit : « Pour qui a étudié La Grange et lu attentivement la Vie de Molière, il y a une présomption morale que ce récit sommaire et substantiel est de lui, il ne peut être que de lui. C'est sa politesse naturelle, la bonne tenue de son style, son sérieux aimable , son attitude respec-
(i) Cest ainsi que le très-honnête Meister avait fini par ne voir à peu près que lui dans la Correspondance de Grimm. On citerait de nombreux exemples, même modernes, de cette illusion d'optique.
(2) La Grange était mort dès le ler mars 1692.
tueuse et tendre vis à vis de son maître, dans cette commune habitude qui a créé entre eux l'intimité profonde, sans faire naître la familiarité. »
Il convient d'ajouter que de toutes les biographies de Molière nulle n'est aussi brève et aussi pleine. Elle donne surtout l'essentiel des quatorze dernières années de la vie du grand comédien, et satisfait pleinement, sur cette éclatante période, une curiosité normale, non surexcitée, comme les nôtres.
La Grange, ce semble, avait pu connaître Molière dès i656 ou lôSy, mais il n'était entré dans sa troupe qu'à la réouverture d'avril 1659; depuis lors, il ne le quitta plus, et resta fidèle après sa mort à la fortune de son théâtre. C'est lui qui a tenu le fameux Registre où se trouvent relevés, de 1659 à i685, tous les spectacles donnés dans les salles du Petit-Bourbon, du Palais-Royal et de Guénégaud, publié Tannée dernière par les soins de la Comédie-Française, avec une étude biographique qui a fait de
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cet « élève et acteur préféré de Molière, Torateur de son choix, et le chef en second de sa troupe, » la figure la plus irrésistiblement sympathique de notre théâtre au xvii® siècle (i).
M, de Molière. Par Adrien Baillet.
Adrien Baillet était dans les ordres ; il ne vit jamais jouer une comédie de Molière, et sans doute n'ouvrait-il les volumes de son théâtre q^u'en tremblant.
Lorsqu'il publia sa notice (1686) il en était resté à l'édition de 1674-75, ignorait celle de 1682, et se plaisait à considérer le Festin de Pierre comme une pièce heureusement supprimée.
(i) Archives de la Comédie-Française. — Re* gîstre de La Grange (i658-i685), précédé d'une notice biographique... Paris, Claye, in-40 de xlix- 36o p. ; la notice non signée est de M. Edouard Thierry.