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Voyez Elomire hypocondre ou les Médecins

On ne sait rien ou presque rien de l'autear d'Elomire hypocondre, qui dut cependant être lié d'assez près avec Tallemant des Réaux. Tallemant, un des protecteurs du poëte Desfoitaines, auteur et peut-être acteur, avait recueilli auprès de lui tout ce qui concernait le Molière de V Illustre -Théâtre, le Molière jeune et vagabond des premières années. Ce fut de lui peut-être que Le Boulanger, furieux qu'on lui eût refusé une pièce. Y Abjuration du Marquisat, au théâtre du Palais-Royal, apprit certaines particularités dont il se servit pour composer son pamphlet. Il avait déjà fait alors imprimer, — en Hollande sans doute, — un petit livre en prose et en vers, sous ce titre : Morale galante, ou l'Art de bien aimer, dédié à Msr le Dauphin (à la Sphère), à Paris, chez Claude Barbin, au Signe-de-la-Croix, 1669 (petit in-12). M. Lacroix nous dit que c'est là un ouvrage fade, précieux, avec une dédicace qui peut passer pour un chef-d'œuvre de flagornerie.

La première édition d'Elomire hypocondre est datée de 1670 (Paris, Charles de Sercy, au Palais, au sixième pillier de la grand'salle, à la Bonne Foy couronnée, 1670, in-12, de 4. folios préliminaires et de 112 pages). Elle est fort rare et à

comédie par M. Le Boulanger àî Chalussay, avec une notice de M. P. Lacroix (Genève, chez /. Gay et fils, 1867). M. Maurice Raynaud s'est beaucoup servi, et avec raison, de ce pamphlet dans son livre si intéressant, les Médecins au temps de Molière.

peu près introuvable. La deuxième est de 1672. Entre ces deux années se place le procès en diffamation que le malheureux Molière intenta à Fauteur 1, qui s'en venge dans sa deuxième édition en disant : « Ce serait peu que vous vissiez le portrait du sieur Molière dans cette pièce, si vous n'appreniez en'même temps ce qu'il a fait pour la supprimer, puisque cela a donné lieu àl'autheur d'en faire une seconde qui est capable de le faire devenir fou, dès qu'elle aura veu le jour... » La preiition était ornée d'une estampe gravée par L. Weyen, et représentant Molière prenant des leçons de Scaramouche. Cette estampe, supprimée après le procès intenté par Molière devant la grand'chambre du Parlement de Paris, montrait Scaramouche enseignant et Élomire étudiant. Elomire tient un miroir. Une foule de gens en perruque le regardent et rient. Au-dessous, cas mots, qui sont, après tout, un hommage rendu à Molière : Qualis erit? tanto docente magistro.

Dans sa préface, Le Boulanger prétend que Molière avait dit, en particulier et en public, qu'il s'allait jouer lui-même et que ce serait là qu'on verrait un coup de maistre de sa façon. Mais, ajoute le pamphlétaire : « Ce fameux peintre a passé l'éponge sur ce tableau. » Il l'entreprend

1. M. Em. Raymond a donc tort d'affirmer, dans l'appendice de son Molière en Languedoc, que Molière opposa le déda'n à la calorrnie.

donc, lui, à son tour, et cette fois le portrait sera achevé. Mais quel portrait! Une charge à la manière noire. Molière, selon lui, était né dans la friperie, dans la juiverie. Il était bizarre, irascible, capricieux, méchant, triste, maladif, hypocondriaque :

Vous en voyez l'effet de cette peine extrême En ces yeux enfoncés, en ce visage blême, En ce corps qui n'a plus presque rien de vivant, Et qui n'est presque plus qu'un cadavre mouvant.

L'ennemi n'est point généreux. Il revient avec un acharnement de bête de proie sur la maladie qui rongeait Molière, sur cette toux dont il se moquait lui-même (dans l'Avare), et qui n'était qu'un des symptômes de laphthisie1. Ah! comme le pamphlétaire s'en donne à cœur joie de railler

i. Voyez les Œuvres de M. de Molière (à Toulouse, chez Dupu\, M. DC. XCVII). La vie de Molière qui forme la préface est de Marcel.

J'y lis: « Il s'étoit joué lui-même sur cette incom- » modité dans la 5 e scène du 2e acte de Y Avare, lorsque « Arpagon dit à Frosine ; « Je n'ai pas de grandes incom- « modités, Dieu mercy, il n'y a que ma fluxion qui me v prend de temps en temps. » A quoy Frosine répond ; — Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser. » Cependant c'est cette toux qui a abrégé sa vie de plus de vingt ans. Il estoit d'ailleurs d'une très-bonne constitution, et sans l'accident qui laissa son mal sans aucun remède, il n'eût pas manqué de forces pour le surmonter. »

non-seulement « l'insolent orgueil de cet esprit allier, » de ce maistre maroufle qui a nom Molière, mais la maladie dont meurt, presque jour par jour, ce pauvre grand homme qui ne vit que de petit- lait! En vérité, cela est épouvantable, cette persistance à aboyer contre le génie qui passe et à insulter l'homme qui agonise.

Dès la première scène de Pacte premier d'Elomire hypocondre, Elomire dit à sa femme (Isabelle) :

N'as-tu pas remarqué qu3 depuis quelque temps Je tousse et ne dors point?

... Le miroir me l'a dit tout de mesme, Et ces bras qui naguère étoient de vrais gigots, Comment les trouves-tu?

L AZARILLE.

Ce ne sont que des os, Et je crois que tien tost, plus secs que vieux squelettes, On s'en pourra servir au lieu de castagnettes ' !

Quelle lâcheté dans l'attaque et quelle méchanceté préméditée ! Molière mourant n'est pas respecté, si je puis dire, dans son râle. Molière malheureux le sera-t-il dans son fover? Écoutez :

1. On retrouve là, dans les questions incessantes d'Élomire : Lazarille, ai-je pas le teint blesme? etc., la première idée du fameux : Demandez plutôt à Lazarille ! qu'une farce, le Pied de Mouton de Martainville, rendit populaire près de deux siècles plus tard.

C'.iez le grand Scaramouche il va soir et matin. Là, le miroir en main, et ce grand homme en face, Il n'est contorsion, posture ny grimace, Que ce grand écolier du plus grand des bouffons Ne fasse et ne refasse en cent et cent façons ; Tantost pour exprimer les soucis d'un ménage, De mille et mille plis il fronce son visage ; Puis joignant la pâleur à ces rides qu'il fait, D'un mary malheureux il est le vray portrait.

Voilà le trait lancé, il est entré dans la plaie; il ne s'agit plus que de le tourner et de le retourner dans la blessure. Ce B. de Chalussay s'y en-

il s'écrie :

Et l'on croit, tant ses yeux peignent bien cet affront, Qu'il a la rage au cœur, et les cornes au front.

C'est l'insecte vil rendant le lion furieux. Ailleurs, l'auteur d'Elomirc hypocondre fait à Molière un grief de sa principale gloire; il lui reproche d'avoir fait succéder la farce 'et le tabarinage à la noble tragédie d'autrefois. L'acteur Florimont, dans Elomire, parlant de ce héros qui a purgé la scène et corrigé le théâtre, — c'est de Richelieu qu'il s'agit et non, comme on le pourrait croire, de Corneille, — ce Florimont dit que depuis Molière :

Ces vers pompeux et forts, ces grands raisonnemens, Qu'on n'écoute jamais sans des ravissemens, Ces chefs-d'œuvre de l'art, ces grandes tragédies Par ce bouffon célèbre en vont estre bannies;

Et nous, bien tost réduits à vivre en Tabarins, Allons redevenir l'opprobre des humains.

Pauvre sot qui ne voit pas que le rire clair de Molière chasse, comme un rayon les hibous, toutes les pompeuses et poudreuses tragédies ! — Mais la haine littéraire ne dicte pas seule à Le Boulanger de Chalussay ses odieuses attaques. Lui aussi, l'auteur d'Élomire hypocondre se mêle d'être dévot et de vouer Molière au bûcher. Il le menace même charitablement de l'enfer, il lui parle avec malédictions de son salut :

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