Il faut lire, dans les Amours de Calotin, la conver
Puis Chevalier revient à l'attitude de Molière au théâtre :
« .Mais l'on m'a dit à moy qu'il fit à quelques dames La réponse qu'il fait à VEcole des femmes, Lorsqu'il n'en riait pas assez à leur avis ; Il leur dit : Moy j'en ris tout autant que je puis. »
Ce ne sont là que des attaques sans importance, et Boursault n'est pas le plus cruel des ennemis de Molière. Le malheureux grand homme Molière devait en rencontrer de plus atroces. En 1668, un an avant la publication de Tartuffe, qui faisait déjà grand bruit de par le monde, un certain Ch. Jaulnay, doyen et chantre de Téglise de Saint-Roulé, à Senlis, publia une longue pièce de vers, l'Enfer burlesque, tiré, dit le titre, des visions de Dom F. de Quevedo. C'était un assez piètre moraliste, ce Jaulnay, qui devait plus tard, lorsque Molière mourut, éditer le plus odieux quatrain et la plus infâme calomnie. Depuis que Le Boulanger de Chalussay, que nous allons rencontrer tout à l'heure, avait publié son Élomire hypocondre, ce nom d'Elomire, cet anagramme était devenu une sorte
sation entre le Marquis qui se plaint de Molière — l'ennemi des marquis — et le Baron qui se plaint de Poisson, coupable d'avoir écrit le Baron de la Crasse. On doit absolument consulter, si l'on veut connaître à fond toutes ces querelles, l'excellent ouvrage de M. Victor Fournel. les Contemporains de Molière (2 vol. in-8).
de pseudonyme public de Molière. On l'appelait aussi, dans un certain monde, Belphégor, au dire de M. P. Lacroix, qui ajoute que, depuis que La Fontaine avait mis en vers la nouvelle de Belphégor, la fameuse Mme Honesta était devenue le prototype de Mlle Molière. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jaulnay se divertit beaucoup du « Mariage de Belphégor. » Plus tard, à la mort de Molière, il ajoutera des vers plus violents encore à une édition nouvelle de ^on Enfer burlesque, et on retrouvera dans ces vers la preuve que ce chantre est l'auteur enragé de ces quatre vers hideux, rimes contre Molière en forme d'épitaphe :
Il se servit de la coquille Et de la mère et de la fille, Et ne trouva dedans sa fin Ni Dieu, ni loy, ni médecin.
Or ce chantre dévot d'une église de Senlis, qui osait ainsi calomnier comme s'il eût amalgamé en lui les sentiments de Tartuffe et ceux de Basile, ce Jaulnay, défenseur imprévu de la morale, n'avait pas rougi dans un livre publié par lui, les Questions d'amour, de poser des questions et de formuler des réponses dans le genre de celle que voici :
« Si les dernières faveurs se peuvent donner, par une honneste maistresse, comme des preuves de son amour ? »
LES CALOMNIATEURS DE MOLIERE l\7
Réponse :
« Une honneste maistresse doit aimer son amant plus que sa réputation et sur ce pied elle doit accorder la dernière faveur à son amant, comme une preuve de son amour, jamais autrement, »
O Molière, ô grand ennemi de cette casuistique et de cette hypocrisie, comme on s'explique les haines farouches que tu déchaînas alors contre toi ! Et voici comment ce Jaulnay, l'auteur de l'Enfer burlesque, s'irritait de voir rendre hommage à l'auteur de Tartuffe :
J'aperçus parmy les bouffons
Le plus ridicule spectacle
Qu'on pût voir en cet habitacle :
C'estoil un homme descharné
Comme un farceur enfariné,
Assis la teste un peu baissée,
Dessus une chaise percée,
Faisant cent tours du harlequins,
Tant de ses pieds que de ses mains.
Tantost ce digne personnage
Faisoit voir dedans son visage
Les traits d'un homme généreux,
Tantost d'un niais, tantost d'un gueux ;
Tantost avec une grimace
Il se defiguroit la face,
Et souvent rendoit son museau
Plus laid que le groin d'un pourceau.
Avec cette plaisante mine,
Il portoit dessus son eschine
Un ridicule mantelet
Rouge, vert, noir et violet,
13"» MO Lit RE.
Bordé d'una frange d'estoupe.
Si j'avois une rime en oupe Je m'en servirois bien icy1.
Les Grate'.ards, les Trivelins, Et les farceurs les plus grotesques, N'eurent de formes si burlesques.
Il sembloit pourtant à le voir, Qu'il estoit homme de pouvoir; Car, malgré sa main bouffonne, On voyoit prés de sa personne Un grand nombre de courtisans, Fort bien faits, et très complaisans Vestus d'un beau drap d'Angleterre, Qui plioient le genouil en terre Devant ce marmouzet hydeux, Qui se mocquoit encore d'eux Avec leurs sottes complaisances Et leurs profondes révérences.
Je fus longtemps à ruminer
Sans jamais pouvoir deviner
Quel estoit ce pendart insigne :
Pour lors un diable me fit signe
Et me dit, d'un ton assez haut :
Recognoissez-vous ce maraut?
— Non, dis-je. — C'est ce que j'admire,
Variante
Un ridicule mantelet Que Scaramouche eut de son oncle.
Si j'avois une rime en oncle.
Je m'en servirois bien icv.
LE5 CALOMNIATEURS DE M O L I I ï R F. . I 3 9
Repart-il, de voir qu'Elomire Des farceurs le plus ingénu, Vous puisse estre encore inconnu.
— Quoy! dis-je, ce% poëte suprême...
— Oui, dit le diable, c'est luy-mesme, Et ceux qu'on voit autour de luy Sont les Turlupins d'aujourd'huy,
Que ce comédien folastre
A loué dessus son théâtre :
Et quoy que ce fou, leur amy,
Les faquine en diable et demy,
Ces marquis de haut apanage
Luy viennent encor rendre hommage.
C:-s vers, il faut l'avouer, sont pour l'histoire littéraire d'un intérêt tout à fait capital, et on pardonnerait presque à ce misirable Jaulnay de les avoir écrits en songeant qu'ils nous rendent assez naïvement l'aspect même de Molière, pâle, la tête penchée et vêtu de ses habits rayés de Scapin ou de Mascarille. Il est d"ailleurs fort important de voir « ce bouffon » ainsi salué par « des marquis de haut apanage » et le chantre de Senlis laisse vraiment trop percer son dépit et connaître la source de son fiel.
A dire vrai, il est peut être clément et modéré dans ses calomnies, ce maître drôle, comparé à l'illustre inconnu qui n'est passé à la postérité que grâce à une mauvaise action. C'est Le Boulanger de Chalussay que je veux dire, et Élomire hypocondre dont je veux parler. »