‹ MolièreChapitre 5 sur 23 · Louis XI tard se consoler de la mort · texte numérisé non relu

Louis XI tard se consoler de la mort

ce ce Molière qu'en 1638 il accueillait si bien, en accordant un' privilège à peu près semblable à un montreur de marionnettes nommé Dominique de Mormandin. (Voir aux Documents le Privilège accordé aux Pygmies par le grand Roi. — Cette pièce intéressante est inédite.

Là, par Héraclius, nous ouvrons un théâtre,

Où je croy tout charmer et tout rendre idolâtre...

... Je prends cœur, toutefois, et d'un air glorieux

J'affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux;

Mais inutilement je tentay la fortune :

Après Héraclius, on siffla Rodogune;

Cinna le fut de mesme et le Cid tout charmant

Receut, avec Pompée, un pareil traitement.

Dans ce sensible affront, ne sçachant où m'en prendre,

Je me vis mille fois sur le point de me pendre;

Mais d'un coup d'étourdy qui causa mon transport,

Où je devois périr, je rencontra}- le port.

Je veux dire qu'au lieu des pièces de Corneille,

Je jouay YÈtourdy qui fut une merveille.

Car à peine on m'eut veu la hallebarde au poing,

A peine on eut oùy mon plaisant baragouin,

Veu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise,

Que tous les spectateurs furent transportez d'aise.

Ainsi, avec l'Etourdi le succès venait, indiscutable. Le charme était rompu et le mauvais sort écarté. Acteur et auteur, Molière avait séduit et pour toujours conquis le public.

Ce n;est rien, cet Étourdi, un caprice, une fantaisie, un balbutiement de ce génie qui créera un jour Alceste et Tartuffe. Mais c'est un chefd'œuvre. Quelle verve brillante et quel éclat de style et de gaieté! La pièce finit à chaque scène pour recommencer aussitôt. Mascarille trouve dans son cerveau de fourbe les fantaisies les plus éclatantes et les ruses les moins prévues. C'est un roulement incessant de railleries et d'esprit. Le monde bariolé de la comédie italienne court à tra-

vers ces seines comme des mimes méridionaux échappés en pleine Gaule. C'est un de ces caprices allègres et charmants où s'ébat, le bonnet sur l'oreille, le cœur sur la main, le mot vif sur la langue, le libre génie français. C'est un Français, en effet, et mieux que cela, un Parisien, cet adorable étourdi, bourdonnant comme une mouche diaprée, donnant de l'aile contre toutes les défaisant, avec un éclat de rire satisfait, la trame de Pénélope qu'a péniblement bâtie son valet; c'est un des nôtres, hélas! un de nos semblables, un de ces sympathiques badauds et de ces chers écervelés qu'aimait Montaigne et que Rabelais ne détestait point ; et nous pouvons tous plus ou moins nous reconnaître en lui. O peuple de badauds et d'étourdis ! Quand donc épouserons-nous enfin la belle esclave que retient au logis le bonhomme Trufaldin, et qui s'appelle la Libe:

Puis, à côté de cet étourdi des bords de la Seine, sautille et pérore Mascarille, le roi de la Chiaja, le Napolitain admirable et pendable, le demi-dieu des drôles, un des types de rouerie les mieux exécutés par ce Molière qui aimait la ruse comme Balzac aimait la force, et qui s'inclinait devant Mascarille, fourbum imperator, comme l'autre devant Vautrin, le roi des coquins.

Quel plaisir parfait on éprouve à écouter cette langue impérissable et jeune! Et cela date siècles ! Et les comédies contemporaines les plus applaudies et les plus fanées déjà datent de dix années

à peine! Quel étonnement! On croirait voir, en comparant telle comédie célèbre à cette fantaisie de Molière, un dessin d"un journal de mode à côté d'un croquis de Callot; on croirait entendre une chanson à jamais charmante, éclose sous le ciel de Naples, après un vieux refrain de canotiers retrouvé dans les échos de Bougival.

Cette comédie ensoleillée, l'Etourdi, donne exactement l'impression d'un doigt de vin muscat dégusté sous la treille, en face de la mer bleue, de Sorrente ou de Caprée. C'est Molière à Naples et s'amusant avec Pulcinella, tout en songeant à Georges Dandin.

e n'était pas, lorsque Molière vint interpréter Nicomède devant le roi, la première fois qu'il jouait la comédie Cl1 a Paris. Plusieurs années auparavant, « quelques bourgeois » et lui s'étaient, nous l'avons vu, avisés de jouer la comédie entre compères. Molière, mordu par l'amour du théâtre, avait, dit-on, trouvé un encouragement chez son grand-père, qui l'adorait et qui, en vrai Parisien, adorait aussi le théâtre. Lorsque Poquelin le père se fâchait de voir son fils courir écouter les bouffons, le grand-père souriait et se disait qu'après tout le métier de comédien avait ses

de théâtre s'établirent dans le jeu de Paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. « Ce fut alors, dit un biographe *, que Molière prit le

i. Bruzen de la Martinière qui compléta ou plutôt refit la Vie de Molière de Grimarest, et se servit des souvenirs d'un vieux comédien de la troupe de Molière,

nom qu'il a toujours porté depuis, mais lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. Ce silence n'a rien de fort merveilleux : peut-être que la Polyxène, roman qui avoit alors quelque réputation et dont l'auteur se nommoit Molière, eut quelque part à ce choix. »

Bret, dans son édition des Œuvres de Molière (Paris, 1773), fait suivre la Vie de Molière par Voltaire, qu'il réimprime, d'un supplément où il rapporte une tradition qu'il est bien difficile de contrôler, mais qu'on ne saurait passer sous silence. A en croire Bret, « un nommé Poqualin, Écossois, fut un de ceux qui composèrent la garde que Charles VII attacha à sa personne sous le commandement du général Patilloc. Les descendants de ce Poquclin s'établirent, les uns à Tournai, les autres à Cambrai, où ils ont joui longtemps des droits de la noblesse : les malheurs des temps leur firent une nécessité du commerce dans lequel quelques-uns d'entre eux vinrent faire oublier leurs privilèges à Paris. »

nommé Marcel. L'édition que j'ai consultée est celle d'Amsterdam, 1735. Les Œuvres de M. de Molière, augmentées d'une nouvelle Vie de l'auteur, avec figures en tiille-douce (Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 1735). Cette édition contient l'Ombre de Molière, de Brécourt. — La tradition relative au grand-père de Molière est sans doute apocryphe.

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Que le Poquelin, père de Molière, descendît de ces Poquelin d'Ecosse ou qu'il fût tout bonnement de race parisienne, toujours est-il que Molière seul nous inquiète, nous intirasse, el le nom de guerre du jeune homme a fait oublier l'autre devant la postérité. Et pourtant on connaît aujourd'hui, grâce aux recherches ie M. E;i. Soulié, les parents de Molière jusque dans les vêtements dont ils se vêtaient, on a compté les bijoux et les collerettes de Marie Cressé, on a pénétré dans ce riche intérieur de marchand tapissier, on a, pour ainsi dire, touché le décor qui encadrait la via quotidienne de ces honnêtes bourgeois parisiens, enrichis par leur constant labeur et leur vieille probité. Molière, lui, allait: et venait, courait la ville, écoutait, étudiait, et, avant de monter sur Y Illustre-Théâtre, s'amusait aux lazzis de Scaramoucha et s'instruisait aux leçons de Gassendi. On sait qu'à ces leçons, il rencontrait Bernier, Hesnaut, Cyrano-Bergerac. Avec ce dernier, il avait esquissé déjà quelque comédie, et plus tard, lorsqu'il emprunta un mot devenu célèbre au Pédant joué de Cyrano, il ne fit, comme il le dit, que reprendre son bien où il le trouvait *.

i. Ce mot est celui d;s Fourberies de Scap'm. Dans le Pédant joué, Cyrano fait dire, dans la scène entre Granger et Corbinelli (acte II, scène iv) : — Que diable aller faire dans la galère d'un Turc! — Il avait peut-être emprunté le trait aux premiers essais de Molière. D'ailleurs, il gâte bien vite ce que l'exclamation a de char-

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La vie de province, cette dure vie laborieuse, avait fait que Molière, arrivant à Paris, possédait désonnais plus de sujets qu'il n'en fallait pour alimenter son théâtre. « On ns lui a jamais donné de sujets, dit B. de la Martinière. Il en avoit un magasin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit hasardées dans la province. » On a vu qu'il avait débuté au Louvre par le Docteur amoureux. Mais son répertoire comptait alors bien d'autres pièces dont nous n'avons plus que les titres et qui ne figurent point dans sts œuvres complètes. L'Étourdi, imité de YInadvertito , ouvre la marche des comédies que la postérité a recueillies, mais avant Yétourdi, Molière n'avait-il pas écrit le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'école, le Médecin volant, la Jalousie de Barbouillé, sans compter les farces qu'on lui attribue, le Fagoteux , le Médecin par force, Gorgibus dans le sac, le Grand Benêt de fils, et certaine comédie en trois act3S, Joquenet ou les vieillards dupés, où le bibliophile Jacob a cru trouver la première forme des Fourberies de Scapin * ?

Molière écrivit même alors de> ballets et M. P. Lacroix a publié le ballet des Incompatibles, à huit entrées, dansé à Montpellier devant M?1" le Prince

mant par un trait de mauvais goût : O galère! galère! s'écrie G ranger, tu mets bien ma bourse aux galères!

i. UAlcantor de Joquenet ne serait autre qu'Argante, Gargauclle que Géronte, et Sylvie que Zerbinstte.

et Mme la Princesse de Conti (d'après l'édition de Montpellier 1655) . Quelques vers de cet' sembleraient indiquer que Molière a placé là des fragments de sa traduction de Lucrèce, mais je doute que ce ballet des Incompatibles soit son œuvre. Il y figura assurément et l'on y trouve indiqué :

Le sieur Molière, représentant une harengère. Voici même les vers qu'il était chargé de débiter :

Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite

Et souvent leur style m'excite A donner à ma muse un glorieux employ. Mon esprit, de mes pas, ne suit pas la cadence, Loin d'estre incompatible avec cette éloquence, Tout ce qui n'en a pas l'est toujours avec m

Je ne partage pas l'opinion de M. P. Lacroix qui pense que ces vers signifient que la pièce était de Molière. Mais j'enregistre ce passage d'une particularité évidemment assez curieuse1.

C'est pourtant en cherchant et en conjecturant ainsi qu'on parviendra peut-être à retrouver (j'en doute après deux siècles) les fragments dispersés des œuvres inédites de Molière, par exemple, de

1. Le ballet des Incompatihles a e é ré à la suite du curieux et savar.t travail de M. L ; la Jeunesse de Molière (Bruxelles, avec préface de F. Delbasse).

cette comédie inconnue de l'Homme de cour, — son chef-d'œuvre, disait-il, — que la mort ne lui a point permis d'achever.

On recherche à la fois, et à cette heure, toutes les reliques de Molière pour en composer un musée spécial qu'il sera curieux d'étudier. Et les autographes du grand comique, ces autographes si rares et si précieux, on leur fait la chasse, et quelle joie si on parvenait à en découvrir encore quelqu'un d'inédit, comme vient de le faire le directeur des Archives de Montpellier! On sait que Bjffara, le commissaire de police érudit, grand admirateur, admirateur passionné de Molière, demanda un jour, par lettre rendue publique, si ou ne pouvait le mettre sur la trace des manuscrits perdus de Molière. Après le décès de Molière, disa't-il, sa veuve remit au comédien Lagrange (mort en 1692) des manuscrits, des papiers que celui-ci dut sans doute laisser à sa veuve. La veuve de Lagrange, qui ne mourut qu'en 1727, vendit sa bibliothèque et les manuscrits aussi, 0:1 n'en peut deuter. Mais Lagrange avait un gendre, M. Musnier de Troheou, payeur des États de Bretagne ; ne serait-il point, demandait Beffara, de\enu propriétaire de ces manuscrits ? Un vieillard, ne parlant que a 'après une tradition, assurait que M. Musnier de Troheou avait déposé tous ses papiers (et, par conséquent, les manuscrits de Molière, s'il en possédait) dans un château situé en Normandie et dépendant d'un endroit qui s'ap-

pelait Ferrure ou la Ferrière. « Y seraientrestes jusqu a présent, disait encore BefFara, sans que personne les fît connaître ? »

Depuis que Betfara adressait cette question au public, bien des années se sont passées et les manuscrits de Molière n'ont pas été découverts. Peut-être !a célébration du deux centième anniversaire de sa mort appeliera-t-elie l'attention sur

. i:es nouvelles ; il est permis d'en de :. et cependant ne vient-on pas de découvrir à Montauban, dans un coin du musée, un portrait authentique, dit-on. de Molière, de Molière jeune et courant la France à la tête de Y Illustre- Théâtre? M. Michelet, il y a longtemps, v'sitant le musée de Montauban, s'était arrêté devant ce portrait et ava:t deviné que c'était Molière.

Et puisque le hasard nous remet ainsi sur la trace des images de nos grands hommes, pourquoi ne nous ferait-il pas découvrir aussi quelque jour une pa^e inconnue et tombée de leur plume, un cahier de papier jauni contenant une oeuvre dont le titre seul a survécu, des lambeaux dé< r.-s. macuiès et plus précieux cent fois que les plus purs vélins ? Qui sait s'il n'y a pas, dans l'ange poudreux de quelque vieille bibliot!.un rouleau sali dont on ne toucherait les feuillets qu'avec respect et dont tout ce qui pense au monde étudierait avec fièvre les lignes à demi illisibles? Qu'est devenu ce travail dont nous pariions tout à l'heure, cette traduction de Lucrèce,

entreprise par Molière, qui traduisait Lucrèce comme Victor Hugo a traduit Lucain ? Qu'est devenue la comédie du Docteur amoureux, et celle du Maître d'école, et celle des Trois Docteurs rivaux que Molière jeune improvisait en route sur les grands chemins du <c roman comique » et de « l'art en voyage ? »

Ce ne sont point d'ailleurs les seules œuvres de sa jeunesse qu'on pourrait souhaiter de retrouver aujourd'hui. Ne devinerait-on pas une sorte de Molière en fleur, si je puis dire, dans ces farces ignorées, le Fagoteux, le Médecin par force, Gorgibus dans le sac, le Grand benêt de fils, dont on ne connaît , en somme , que les étiquettes, et n'évoquent-elles pas aussitôt les figures si célèbres et éternellement comiques du Médecin malgré lui, de Scapin fourré dans ce sac que Boileau appellera ridicule, et du fils de Diafoirus, immobile et pâle, juché sur sa chaise et tournant son chapeau entre ses doigts, comme le berger Agnelet?

Sans doute la découverte de ces essais et de ces œuvres de la première heure n'ajouterait rien à la gloire, à la physionomie littéraire de MolLre, mais on aime à connaître le génie jusque dans ses balbutiements. Ces reliquix et ces fragments sont comme les hochets de l'enfant que la mère conserve avec piété et qu'elle regarde encore quelquefois, lorsque l'enfant est devenu un homme. Il faut tout aimer dans ceux qu'on aime, et c'est pour-

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quoi les recherches des érudits, les patientes études des amoureux de Molière ne pourront, même si elles aboutissent seulement à demi, que servir utilement à la littérature entière de tous les pays et de tous les temps, en augmentant la renommée du grand comique français.

Nous avons vu Molière arriver à Paris et s'y fixer. Il avait trente-six ans. Il rapportait de la province une science profonde de la vie et des travers humains. Il n'avait donc plus qu'à mettre en œuvre les documents amassés en route.

Ce n'était pas assez d'être établi à Paris, il y était applaudi. Quelques années auparavant, le prince de Conti avait voulu le prenire pour secrétaire, et Molière, avide surtout d'indépendance, n'avait pas hésité entre cette existence offerte et assurée et la vie de hasard du théâtre. « Je suis un auteur passable, avait-il répondu au prince, et je puis être un fort mauvais secrétaire ! Et quel service peut rendre un misanthrope et un capricieux comme moi? D'ailleurs je n'ai pas les sentiments assez flexibles pour la domesticité ! Ensuite, si je quittois mon théâtre, que deviendraient ces pauvres gens que j'ai amenés de si loin ? » On trouve déjà là la réponse admirable de Molière mourant. Marcel raconte que Molière demanda au prince de Conti cette place de secrétaire pour M. de Simoni et, cigale parisienne, se remit à rimer et à chanter.

Ce théâtre du Petit-Bourbon, où Molière s'était

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